‹ Maillé-BrézéChapitre 22 sur 44 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La faveur d*an oncle et le dévouement d'un neveu. L'importance de la victoire navale de Cadix.

Après la victoire, « M. le marquis de Brézé, lieutenant général des années navales Bt commandant celle du Ponant, ayant eu avis qu'une escadre d'Espagne était rassemblée sur les côtes du Piémont et de l'Italie du sud, il profita de ce qu'il avait le vent en poupe pour franchir le détroit de Gibraltar et effectuer une croisière sur les côtes de Sicile. C'est d'ailleurs la voie la plus courte et la plus sûre pour rallier « les costes de France ». Ce parcours permet d'éviter les vents de noroît, suivant l'équinoxe, dans le golfe de Gascogne et de profiter du beau temps de la Méditerranée.

Brézé se rendit le 14 septembre dans le golfe de Naples (c et détacha six frégates à la découverte », où il obligea l'ennemi à se retirer, après lui avoir fait éprouver des pertes. Passons sur ces incidents secondaires.

Richelieu ne s'était pas trompé sur la portée de Ja victoire du cap Saint-Vincent. Lavisse écrit à ce propos : « Le succès qu'Armand Maillé de Brézé, neveu du ministre, remporta sur la flotte des Indes (22 juillet 1640) révèle en ce jeune homme un tempérament audacieux d'homme de guerre et d'homme de mer, mais faut-il, comme Richelieu, mettre sa gloire pardessus celle des Anglais et des Hollandais, « qui

n'avaient jamais pu battre cette flotte, à raison de quoi elle portait le nom de Vierge? »

Irons-nous reprocher à Richelieu d'avoir été exagéré dans r expression de ses louanges? Mais nous savons, par l'exemple de Pontcourlay, qu'il avait sur les siens des idées impartiales et qu'il ne se laissait pas égarer dans ses jugements. En réalité, cette victoire du cap Saint-Vincent enthousiasmait Richelieu pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'elle avait été gagnée sous l'écharpe d'un du Plessis ; en second lieu, parce que c'était « sa » victoire. Il pouvait légitimement se flatter de l'avoir gagnée lui-même. Non seulement il en avait préparé les plans stratégiques, non seulement sa bonne exécution était due à l'excellence de ses services de renseignements, mais encore il avait construit le matériel qui avait mis en fuite la flotte espagnole. L'affaire de Cadix marque le point de départ de l'ascendant que la marine française va prendre progressivement sur celle d'Espagne. Richelieu aura compris le premier en France que, pour avoir des navires, il faut être riche. En se tarissant dans sa source, l'or du, Pérou cesse d'alimenter de son sang les galions, tandis que le budget du superintendant des finances de Louis XIII remplit les caisses de son trésor. Enfin, dernière considération, le grand cardinal cherchait un homme pour l'exécution de ses grands desseins sur les mers; comment n'eût-il pas été fier de l'avoir trouvé dans la personne de son propre neveu?

Car le combat naval de Cadix est une victoire, et de bon aloi. Rien ne manque pour le démontrer. La fuite de Gomez de Sandoval qui rompt le combat devant Brézé après avoir été au-devant de lui; la retraite du cap Saint-Vincent jusqu'à Cadix c'est-àdire la maîtrise des mers au sens que lui donnait Richelieu est l'événement considérable de cette campagne. Le fait que les navires soient tous revenus sains et saufs à leur port d'attache démontrait leurs

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éminentes qaalitéi d'endoranfe et de t^oe h i& naer* Ennn, rinp^rtânee des perte» ennemies par rapport aux nôtres.

A cet égard, La Ronàère a donné, dans stm ffis^ire de /a Marim^ des chiure» qui ne coneord^t pa« ave« ceox que nous avons cités plus haut. Il dit, à la page 68» c la défaite des Espagnols, au lien d'être décisive (ee que nou ne contesion» pas; me se soldaii que par to perte dune pata^Àe^ a ua ga^ioM et de qudfmes ee^^f^^%es d' hommes j > al3rs que le rapport officiel aaquel nou» nous sommes référé porte c cinq galions de 15 à 16 oent^ tonneaux et i 5*a) hommess ».

L'éminent historien qui a tant fait poor ^rifier Maiiié-Bréié n*a pas minimisé intention nailemefit les résultats matériels de la victoire de Cadix. Mais il M parait pas avoir pris en considération le rapport officiel de l'Hydrographie du père FounÙGr (1) dont il ne cite que les * ordres d'escadre »• En oatre, Li| Roncière se réfère à des rapports et proeès-cYeri>aax da témoins oculaires qui sont d'autant plus tendancieux que les auteurs, capitaines de la flotte, avaient subi les*remontrances sévères de leur chel et qu'au demeurant, ils ne connaissaient peut-être pas toute Tétendue du désastre espagnol.

La source à laquelle nous avons puisé est d'abord corroborée par la Gazette de Frwîce qui, relatant le Combat, dit : c Que les ennemis y ont perdu près do 2 0CXJ hommes et plusieurs vaisseaux. » Ce journal étant écrit au jour le jour, est un document sûr. Enfin, il existe aux archives de la Marine, un manuscrit V Histoire navale dHocque d'HoRneeoiirt, « premier commii du dépôt de la Marine » dont les renseignements pris aux sources officielles du département, inspirent confianos, ' car d'Hannecourt était quelque chose comme le ehef du service historique de cette époque. Or, il écrit :

(1) Qui est à la BîbUothôqoe de la marine, i^ édition» page 877, et non la 3* édition de la BibUothèq[ue nationale (page 2S5).

* UN BON il.ÈY^ DE mCHELIEU - 113

« Malgré toute \^ diligence que firent les ennemis, ils ne purent empêcher leur amiral et deu? autres vciipseaux de périr pendant la nuit, La perte des Espagnols fut d'autant plus considérable qu'ils furent obligés de jeter leurs marchandises à la mer pour gagner promptement le large et qu'ils eurent cinq galions coulés à fond, outre leur amiral, estimé à plus 4e deux millions et plus de 1 500 hommes d'élite, tués. » Ou ne saurait être plus précis ni plus catégorique,

Quoi qu'il en soit, au retour de sa campagne viC" torieuse, le neveu du grand cardinal fut reçu à la cour d'une façon triomphale,

Jl est assez facile de s'imaginer la nature des rapports qui e:çistent dès ce moment entre le premier ministre et l'important personnage que représente dans le royaume un général des galères, amiral e\ chef d'escadre du Ponant. Ces rapports furent constants, tour 4 tour familiaux et officiels, tant que. JBrézé séjourna à la cour, ce qui lui arrivait assez rarement. Sans vouloir pousser trop loin le parallèle et compte tenu de la différence qui existait entre un roi et l'un de ses sujets, il est certain qu'il existe des analogies entre l«ouis XIII et Armand de Brézq vis-à-vis du grand homme d'État.

, L'un et l'autre s'effacent devant ce génie. Le pre- Bftier lui devra de figurer dans l'histoire comme un grand SQiiverain en préparant l'avenir de la monarchie et l'uuité de la France ; l'autre recevra de la main do son oncle les grades les plus élevés. Ils seront tous Içs deux de bons élèves de Richelieu. Ils suivront ses conseils, seconderont ses plans avec une volonté qui, chez Louis XIII, peut passer comme une résignation sublime, et de la part de Brézé comme un sacriflce suprême qui se terminera dans l'apothéose de la mort sur le pont d'un de ces vaisseaux où Riche'» liw l'avait placé.

Leurs deux caractères présentaient de grandes reslemWances, Us n'étaient ni bavards ni. vantards,

comme M. de Sourdis, mais taciturnes, réservés, ce qui ne les empêchait pas d'être braves et de payer de leur personne, Louis XIII en accompagnant le cardinal dans ses campagnes, Brézé en suivant ses ordres sur toutes les mers. Tous deux également ponctuels.

Quant aux femmes, elles ne paraissent pas avoir eu plus d'influence sur l'un que sur l'autre. Louis XIII négligea son épouse ; Brézé n'en eut point, il mourut sans postérité. Ajoutons qu'ils devaient avoir, touchant la politique de Richelieu à l'égard de la noblesse, la même mentalité et les mêmes idées. Tous les historiens ont dépeint le drame de conscience de Louis XIII pris entre son devoir de souverain, qui lui imposait de frapper un Montmorency ou un Chalais et ses sentiments qui se révoltaient contre cette atteinte aux droits de la noblesse qui avait fait la grandeur des rois.^Un descendant des féodaux, comme était Maillé-Brézé, tout en s'inclinant devant la raison d'État, condamnait dans son âme toute cette rigueur, cet abaissement de ses pairs, lui surtout qui se montre toujours si généreux et si magnanime.

On peut conjecturer qu'à partir de cette époque, le cardinal et son neveu eurent partie liée : celui-ci étant une pièce principale de l'échiquier sur lequel son oncle jouait le sort de la France. Les sentiments de déférence de Jean Armand envers le cardinal, se traduisent dans cette lettre à laquelle nous avons fait allusion et qu'il écrivait le 8 octobre de Toulon à Chavigny pour le prier de remercier Richelieu de sa nomination à l'armée navale du Ponant : « Monsieur, j'ai reçu avec une joie extrême les témoignages qu'il vous a plu me donner de vostre affection sur la rencontre du commandement des vaisseaux que le cardinal, par sa bonté, m'a voulu procurer... » (Affaires étrangères Espagne, t. XIX, p. 38.)

L'écriture des manuscrits de Brézé pourrait fixer les graphologues sur le caractère de leur signataire. Cette écriture est allongée, aisée, d'aplomb, quelque

chose comme l'indice d'un esprit franc et résolu. Car, nous l'avons dit, si l'amirsJ de Brézé est timide à la cour, il est ferme Qt plein d'autorité sur le pont de son vaisseau. On pourrait en dire autant de bien des marins célèbres que leur isolement en mer ne prépare guère aux succès mondains.

Enfin, voici une anecdote qui nous fixe sur le dévouement aveugle de Brézé envers son oncle, tout en montrant ses scrupules et son tact à propos du complot de Cinq-Mars (M. Le Grand) : « Pour en revenir à M. Le Grand, dit des Réaux, l'amiral de Brézé ne faisait que d'arriver (c'était vers l'Avent 1641) quand le cardinal, qui voulait partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il fallait se préparer pour armer les vaisseaux à Brest et puis passer le détroit pour s'aller planter devant Barcelone, afin d'empêcher le secours de Perpignan. Quelques jours après, Brézé entra dans la chambre du roy. Pensez que l'huissier ne le laissait pas gratter deux fois. » Voilà qui prouve que Brézé avait auprès de Lt)uis XIII ses grandes et petites entrées. « Le roy et M. Le Grand parlaient dans la ruelle. Brézé entend, sans être vu, que M. Le Grand disait le diable du cardinal. Il se retire, il consulte en lui-même. Il n'avait pas vingt-deux ans encore; il avait peur de n'être pas cru. Il se résout de suivre le roi à la chasse le plus souvent qu'il pourrait et, s'il trouvait M. Le Grand à l'écart, de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à propos ; mais voyant venir un chien, il crut qu'il y aurait des gens après. Le lendemain, le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler son équipage. L'Eminentissime le sut, l'envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers et lui dit ce qu'il avait entendu et ce qu'il avait eu dessein de faire. M. de Noyers lui dit : « Monsieur, ne partez point encore demain. » Le cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle

et le fait partir après lui avoir dit qu'il y mettrait ordre. »

On ne peut qu'admirer à la fois le dévouement et la prudence avec lesquels agit de Brézé pour préserver le cardinal sans éveiller les soupçons de M. Le Grand et cette anecdote, certainement authentique, établit le rôle que le marquis de Brézé joua dans cette affaire de Cinq-Mars. Il est vrai qu'il ne protégeait pas seulement la vie de son oncle, mais son propre avenir qui tenait alors à l'existence de Richelieu et à son crédit.

En tant que portraitiste d'Armand de Brézé, nous sommes au regret de n'offrir à nos lecteurs que ce dévouement envers un protecteur valétudinaire. Nous eussions préféré rencontrer dans son existence une intrigue amoureuse qui eût apporté à son roman une note sentimentale comme lady Hamilton contribua à la légende de Nelson. Mais, à défaut de femmes, notre héros eut son poète attitré, Benserade, et son favori. C'est le dernier trait qui le rapproche de Louis XIII. De même que celui-ci entretint de Luynes et Cinq-Mars, avant de faire du premier un connétable et de livrer le second au bourreau de Lyon, Brézé eut Louis de Foulcault de Saint-Germain, comte- du Dognon dont il fit son vice-amiral. Nous en parlerons en son temps.

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