CHAPITRE XVII
l'apogée de la famille RICHELIEU
Brézé et ses* favorisa du Dognon et Benserade. Son beau-frère Condé.
Tallemant des Réaux, qui a écrit sur ses contemporains une œuvre monumentale en neuf volumes, ne consacre au duc de Brézé que la plus courte de ces a Historiettes ». Elle tient en trente-cinq lignes en tout et pour tout, dont seize lignes ont trait à Louis de Foucauld de Saint-Germain comte du Dognon : « Le malheur dy duc de Brézé, dit des Réaux, fut d'avoir trouvé du Dognon qui Tempaulma de telle sorte qu'on pouvait dire qu'il ne faisait que ce que l'autre voulait » et, confirmant cette opinion, M. de Cosnac écrit qu'il avait été placé « auprès de Brézé comme une sorte de « mentor ».
On ne saurait donc écrire l'histoire d'Armand de Maillé-Brézé sans parler de du Dognon. Notre rôle est, en effet, de pénétrer dans l'intimité de notre héros et de le suivre dans son. existence journalière. Il ne fait pas de doute que la sienne ne fût accaparée dès la jeunesse par la camaraderie de Louis de Foucauld de Saint-Germain.
Louis XHI avait mis les favoris à l'ordre du jour avec Luynes d'abord, Cinq-Mars ensuite. Qu'était-ce donc qu'un favori? On peut le définir comme une forte personnalité qui, grâce à la domination qu'il prend sur celui qu'il sert, en obtient des faveurs exceptionnelles
en échange d'un dévouement et d'une présence agréable auprès de lui. Pour Louis XIII, l'affection qu'il portait à ses favoris, la sorte de fascination qu'ils exerçaient sur son esprit étaient d'autant plus instinctives que les femmes entraient moins dans ses pensées. Tel fut sans doute le cas de Brézé et de Foucauld et, pas plus que pour le roi avec Luynes et Cinq-Mars, il ne faut rien sous-entendre de suspect dans ces rapprochements dont l'antiquité nous donne des exemples et qui n'ont rien de commun avec ceux des bei^ers Corydon et Alexis.
Quand des Réaux expose que le « malheur » de Brézé fut d'avoir rencontré du Dognon, il faut traduire sans doute que le duc ayant été emporté à vingt-sept ans par un boulet sur son navire, son malheur fut que son ami Foucauld l'avait poussé dans cette carrière mortelle, c'est du moins toute l'explication que nous avons pu trouver de cette boutade, car rien ne fut malheureux dans la vie de Brézé, sauf sa mort, et tout implique chez Saint-Germain un attachement à son chef qui ne se traduisit jamais que paç des traits de dévouement exceptionnels.
Quant à dire, avec M. de Cosnac, que du Dognon avait été placé par Richelieu auprès de son neveu « comme une sorte de mentor », il serait plus juste de remarquer que ce furent d'Harcourt, le baiUi de Forbin et des Gouttes, les véritables mentors du jeune Brézé. Cependant la phrase de Cosnac établit que les présentations entre les deux jeunes marins avaient été faites par Richelieu auprès de qui Foucauld avait débuté comme page de sa maison. Au demeurant, il est assez impropre de qualifier de « mentor » un ami qui n'a que trois ans de plus que soi.
Parmi les personnes qui, au cours de la bataille victorieuse de Cadix, se signalèrent tout particulièrement, une relation faite par un des capitaines — sans doute Ménillet (Archives de la Guerre, volume 60, page 16 bis) — cite « le sieur de Saint-Germain-
Beaupré » : Louis Foucauld de Saint-Germain, qui fut eomte du Dognon. Il était alors âgé de vingt-quatre ans. Au combat du 22 juillet, « il était du groupe des gentilshommes qui entourèrent l'amiral, que sa bravoure exposait au feu dans les endroits les plus dangereux. » Qu'est-ce à dire sinon que le soi-disant « mentor » que Richelieu avait donné à son neveu était en réalité un palladium ?
Il est facile de reconstituer les circonstances dans lesquelles le fait se produisit. RicheUeu, en envoyant son neveu sur ses vaisseaux, avait tenu à le faire accompagner par un de ces cadets de Gascogne, véritables spadassins qui offraient leur épée et leur vie à celui auquel ils avaient été attachés. Le cardinal avait distingué ce vaillant jeune homme dont il avait fait un bouclier famiUal. En échange de cette surveillance tutélaire, on avait fait à Saint-Germain des promesses qui furent tenues. Il est également certain que Foucauld fut choisi parce que l'oncle savait déjà l'amitié qui unissait les deux jeunes hommes.
Louis de Foucault ou Foucauld appartenait à une maison féodale très ancienne. Il était donc digne de partager les jeux d'Armand de Maillé-Brézé. D'après l'abbé Ratier et le généalogiste Glabault, les sires de Foucault issus de la même souche que les Foucault de la Roche (ou La Rochefoucauld), tireraient leur origine de Josselin, fils de Guillaume IV, Fier à Bras, comte de Poitiers, et se rattacheraient ainsi à la maison souveraine des ducs de Guienne. Ils possédaient la terre de Saint-Germain-Beaupré depuis six cents ans, étaient seigneurs de Cormiac, Excideuil, du Gros, de Châtelus, de Crozant, Noaillat... et austres lieux; l'un d'eux épousa Marie Stuart pour le roy François II... Ils portaient, depuis Guy IV (1379-1390) : d'azur semé de fleurs de lis d'or; en chef. Le viceamiral comte du Dognon posa son lambel d'argent, affirmant ainsi la haute idée qu'il avait et de sa maison et de lui-même.
UO MAILLX-BREZE
Brézé arait rencontré Saint -Gefmaîn quand il était page do cardinal, car on était à cette époque charmante où le service des grandes maisons était assuré par des gentikhommes d'une dizaine d^années. Celle du cardinal en était largement pourvue, die en comprit jusqu'à vingt. Ils égayaient ks t restes couloirs du palais et déridaient le maître de céans, ce qui ne devait pas être facile : témoin cette espiè^erie de deux petits pages dont un certain Saint (?) pourrait bien être notre Saint -Germain. Ces deux gosses avaient réussi à extorquer, grâce à leurs plaisanteries, dix pistoles à Richelieu ; ça aussi, ce n'était pas commode!
Louis de Foucauld donnera pendant toute sa carrière le spectacle d'un homme de grand caractère, résolu, fastueux, hautain et, sans doute, intéressant à écouter. Cela exphque la faveur dont il jouit auprès de Jean Armand de Maillé. Seulement, il ne tint pas toujours son serment de le rendre sage. 11 Fexposa tant et si bien que, finalement, il le fit tuer et voilà le € malheur *.
En 1641-1642, M. de Saint-Germain a trouvé de bon ton « d'avoir sa galère » comme on disait à ce moment-là. Ces messieurs les chevaliers de Malte et M. Vincent de Paul avaient mis à la mode les histoires de galériens. 11 était bien porté, depuis que RicheUeu s'occupait de la marine, d'avoir son nom inscrit en poupe d'une patronne ou même d'une ordinaire et d'en exercer le commandement effectif. On vit donc la Saint- Germain briller en lettres d'or dans T escadre du marquis de Brézé et Foucauld en devenir le capitaine. Le prototype de ces marins à la rame qui veulent étonner la cour et séduire les âmes sensibles par le prestige et l'horreur de la chiourme enchaînée, ce sera le beau d'Esquilly.
Le cardinal de Retz, qui eut une jeunesse orageuse avec sa soutane et ses duels, ose assurer son cousin Esquilly avoir été le plus honnête homme de
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son siècle. Jugez-en! « Je lui avais communiqué, dit-il, que j'avais la pensée d'enlever Mlle de Ret? et il Pavait fort approuvé. Il me prêta 12 000 écus et meucida de Provence le pilote de sa galère qui était homme de main et de sens. » Quand je vous le disais ! Oh I ces Marseillais ! rien ne manquait à leurs histoires de rambarde et de palamante. Le pilote qu'on appelle à la rescousse, Sganarelle débrouillard et malin, est un vrai personnage de Molière.
Esquilly avait d'ailleurs une réputation bien établie d'homme à femmes : « Ce M. d'Esquilly était un fort galant homme ; il fit longtemps l'amour à la reine avec des révérences et c'est assez dire à une reine : le cardinal l'éloigna, parce que c'était un garçon qui ne craignait rien ; il avait morgue le grand-maitre en cajolant Mme de Chalais sous sa moustache. Il avait une galère et, après avoir fait des merveilles au combat qui se donna auprès de Gênes, à la naissance de M. le dauphin, où il fit des protestations contre Lepontde-Courlay qui ne voulait pas donner, il reçut un coup de mousquet dans le visage qui le défigurait tout. 11 ne voulut plus vivre et ne souffrit pas qu'on le pansât. »
Et voilà comment, au xvii® siècle, l'échelle de coursive menait à tout, même à l'amour d'une reine! Nous n'avons parlé de lui que pour mieux camper la silhouette d'im noble capitaine de galère, comme était M. de Saint-Germain, et pour tracer le portrait de ces hommes pittoresques que Brézé avait à discipliner et que Sourdis n'avait pas réussi à soumettre.
Un autre ami qui, dans un tout autre esprit, servit le marquis de Brézé fut le poète Benserade. C'était une manie de la famille que de s'entourer de gens de lettres. Richelieu avait fondé l'Académie et lui fit condamner le Cid. Le maréchal de Brézé avait vaincu la cabale de i'-A^ore. (Était-ce une allusion au cardinal, soa beau-frère, qui lui marchandait ses subsides?) Notre Armand s'était attaché Benserade,
ut MAUXS-
poète fort prisé et qui est bien une image de Pépoqne arec ms sonnets bien tournés, son aisance de Goortisan et ses impromptos. Image, en effet, de ee t^nps det doels des beanx esprits de la place Royale et des premiers salons littéraires.
Bréaé avait sacrifié à cette eontnme de grand seigneur de respirer Toicens des rimes et des hyperboles dont le sillage hû faisait oublier celui beaucoup phis amer de ses Taisseanx. 11 eut d^aiUeurs une singulière façon de témoigner sa reconnaissance à son thuriféraire. Il Fonmena tout bonnement à bord. Benserade, premi» correspondant de la presse ntaritime (déjà !), céda au désir de Toir son nom dans la gaxette, de trouT» un sujet d'article et d* augmenter son tirage. n eut tout lieu de le regretter, le malheureux ! Mais aussi, que diable allait-il faire dans cette galère?
Il démentit, en effet, si bien le sang des Abencérages dont il se disait issu, que dans un combat il se mit à fond de cale. Comme quelqu'un lui disait que les coups de canon à fleur d'eau étaient les plus dan* ger^ix : c Hélas 1 s*écria-t-il, où est-ce donc que je me fourr^ai? > Il se prétendait parent de Richelieu par La Porte c toutes ces portes se confondirent et ce fut là que Benserade passa pour s'attacher à M. ramiral de Brézé >. Mais son attachement n'aUa pas jusqu'à renouveler cette fâcheuse expérience d'un embarquement avec luL Ce rôle était dévolu à Louis de Foucauld et Dieu sait avec quel courage il le tint. Benserade se cantonna dans les sonnets, au besoin du genre héroïque, pour lequel il était beaucoup mieux fait.
Le troisième personnage qui eut sur Brézé une grande influence et dont l'amitié princière le servira durant toute sa vie : ce fut le duc d'Eoghien, plus tard le grand Condé, devenu son beau-frère par son mariage avec Qaire Clémence de Maillé-Brézé, qui eut lieu en Tannée 1641. Les Richelieu, par celte union, touchaient à l'apogée de leur élévation. Le vieux Condé père avait dû s'humilier, on disait même s'agenouiller,
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devant Richelieu pour obtenir son consentement à ce mariage. Il était contraire au désir du duc d'Enghien, qui aimait Mme Le Vigean. Mais avare et ambitieux comme tous les Bourbon, le duc d'Enghien se laissa finalement convaincre. Richelieu mettait dans la cas* sette de sa nièce une dot royale pour marquer l'entrée d'xux prince du sang dans la ruelle d'une Richelieu.
Car si l'on suit la pensée dominante du grand homme d'État, on y verra cette préoccupation constante qui fut sa faiblesse ou sa force : celle de glorifier les siens et de transmettre aux générations futures le nom de Richelieu comme un des plus puissants de France. Puisque sa robe cardinalice ne lui permettait pas de faire des enfants, du moins des légitimes, la branche collatérale comblait ainsi l'orgueil racial du ministre.
Mais, justement parce qu'il avait trop compté sur sa famiUe, il était écrit que Richelieu aurait des déboires avec elle : le fils de sa sœur aînée fait des dettes criardes et se voit retirer sa charge. — Sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, donne prise à toutes les médisances. — Son frère sâné se fait tuer en duel. — Son beau-frère Urbain est un extravagant qui se brouille avec lui. — La femme de ce dernier, la grande NicoUe, devient, à moitié folle. — Enfin, jamais ménage n'a plu» mal tourné que celui d'un Gondé et d'xme Richelieu 1
Cette malheureuse jeune femme n'avait que treize ans quand elle devint l'épouse du duc d'Enghien, lequel éprouvait une aversion non dissimulée pour elle dont l'amour fut sacrifié à l'ambition politique de son oncle. Celui-ci, sans doute, pour lui donner le goût d'avoir des enfants « offrit à Mme la duchesse d'Enghien une petite chambre où il y avait six poupées, une femme en couches, une nourrice quasi au naturel, un enfant, une garde, une sage-femme et la grand'ma^an. Mlle de Rambouillet, Mlle de Bouteville et autres jouaient avec elle. On déshabillait et couchait
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toos les soirs les poupées ; on les riiabillait le lendemain; on les faisait manger, on leur faisait prendre médecine. Un joor, elle vonlat les faire baigner et Ton eut bien de la peine à Ten empêcher : c Ahl disait-elle, que Saint-Maigrin est un bon garçon ! qu'il joue bien avec les poupées ! i
Mais ces étranges cadeaux de noces ne contribueront pas à arranger les choses ; ils les aggraveront en soulignant la puérilité de la femme légitime au regard d'une rouée comme Le Vigean.
Décidément, il n'y a que son cher filleul qui donne à Richelieu des satisfactions. Du moins, le mariage de sa sœur profitera-t-il à Jean Armand — il est tcfllement S3^pathique qu'il passe à travers toutes ces querelles et s'attire l'amitié sincère du grand Condé. II en a d'autant plus de mérite qu'on connaît le caractère violent, vindicatif du duc d'Enghien, lequel ternit sa gloire de ses pillages, ses cruautés et ses trahisons. Or, il ne cessera de couvrir son beau-frère de ses ailes d'aide tutélaires quand on profitera de l'absence en mer du grand marin pour le desservir et, cela, malgré toute l'amertume qu'éprouvera Condé du fait du testament de Richelieu et de la conduite de Clémence qui se vengera de son mari par le scandale d'un duel où 'deux domestiques de sa maison — ses amants peutêtre — s'entr'égorgeront sous ses yeux, ce qui vaudra à l'épouse malheureuse une claustration définitive.