CHAPITRE XYIII
l'unité de commandement
Liaison des armes. et tactique d*escadre au temps des galères. Nécessité de restaurer la discipline du personnel.
Vers cette époque, il fut question du mariage du marquis de Brézé. Contrairement à la coutume, ce ne fut pas le fiancé qui fit les démarches, ce n'était rien moins que Mademoiselle de Bourbon. Le prince de Condé, mis en goût par la dot magnifique que le cardinal avait servie au duc d'Enghien et considérant que le jeune Armand serait un jour l'héritier d'une forune qui passait pour la plus considérable du royaume, proposa à Richelieu la main de sa fille pour son neveu? Le premier ministre eut le bon esprit de refuser en disant : « Une demoiselle peut bien épouser un prince ; mais une princesse ne doit pas épouser un gentiltilhomme. » A cheval sur tout ce qui concernait le code de la noblesse, le cardinal mettait en pratique ce vieux dicton de nos provinces : « La truie n'ennoblit pas le goret, mais le goret ennoblit la truie, » entendant par là qu'une jeune fille pouvait s'élever par ses noces, mais non pas s'abaisser à la condition inférieure d'un mari. Et c'est ce qui explique que tant de jeunes filles nobles se soient retirées dans des cou« vents plutôt que de se mésallier.
D'ailleurs Richelieu devait être dégoûté des mariages avec les Condé. Celui de Claire-Clémence tournait de plus en plus mal. C'était donc assez d'une ,
136 MAIIXÉ-BRizé
humiliation. Passe encore que la nièce fût tournée en dérision par un prince du sang, mais il ne fallait pas que le ^orieux vainqueur de Cadix supportât un pareil affront. Nous ignorons d'ailleurs ce (jue le principal intéressé pensait de ces projets ipatrimoniaux. Nous sommes portés à croire qu'il était, avant tout, intéressé par ses embarquements. Aimant son métier, marin dans Fâme, il semble qae Brézé ne se plaisait que sur le pont d'un vaisseau ou Fespale d'une galère. Ce qui le peint mieux que toute autre observation, c'est qu'il passait le plus clair de son temps à la mer* Quittant Paris au début de Tannée pour prendre le commandement effectif de son escadre, il ne prenait pas de congé avant le conmiencement de l'hiver : c'est-à-dire qu'il restait à bord de sept à huit mois par an dont six en croisière de guerre, et cela tous les ans entre 1639 et 1646, l'année qu'il fut tué.
Nous avons des précisions pour 1642 : parti de Brest le 22 avril, où il devait se trouver depuis quelques semaines déjà, il ne se mit en route pour Paris que le 3 novembre, mais c'est (ju'il avait été rappelé à Paris pour assister à la mort de son oncle. On peut donc, par cette remarque, se faire une idée de la vie de ces marins du xvii« siècle et en particulier de ce jeune homme privilégié, qui préférait aux satisfactions de tous genres qui l'attendaient à la cour, l'austérité d'un vaisseau ou la promiscuité de la Réale- Compte tenu de l'inconfort naval du temps, on peut être certain que cela constituait de sa part un hommage qu'il rendait à sa carrière et un sacrifice qu'il lui faisait. Quant à dire que les marins de cette époque-là négligeassent le bord, rappelons-nous cette instruction de RicheUeu qui, dans les bouches du Tage enjoint à Brézé de revenir « chaque soir coucher à son bord » au lieu de se laisser aller à la volupté des nuits de Lisbonne ; ce qui peut être proposé comme un exemple aux chefs de tous les temps.
Dans ces conditions, les courts séjours que le mar-
l'unité de commandement 187
quis faisait à Paris constituaient pour lui un délasse* ment d'autant plus appréciable que le cardinal, dans rintimité de qui il se trouvait, y menait un train magnifique. Tous les auteurs qui ont étudié Richelieu se sont appesantis surtout sur les constructions fastueuses qu'il avait entreprises, car dit Bailly « Aichelieu ne se bornait pas à capitaliser, comme tous les paysans qui tiennent à la terre, il plaçait volontiers sa fortune en immeubles », témoin la construction du Palais Cardinal qui englobait tout un quartier et qui, commencé en 1624, ne se termina qu'à la fin de 1641. Mais la construction la plus célèbre fut celle de Rueil. Le cardinal s'en était rendu possesseur en 1633. Il y fit exécuter des travaux si considérables qu'il ne put les utiliser en totalité : les aménagements n'en étaient pas encore terminés à sa mort. On s'imagine le jeune Brézé encore enfant, accompagnant son oncle sur les chantiers et assistant aux discussions de celui-ci avec son architecte Le Mercier. ^
Il le suivit également au château de Richelieu, où le cardinal bâtit une véritable ville et y engloutit de telles sommes que ses adversaires lui reprochèrent ce faste insolent; il ne travaillait pas pour lui, n'ayant nul désir de retourner vivre là-bas. Il tenait seulement à rehausser l'éclat de sa fanftlle, à en rendre le berceau digne de ce qu'il était devenu lui-même et il n'épargnait rien dans ce dessein. C'était cet orgueil, ce sentiment de travailler pour la postérité que Richelieu avait pris soin d'inculquer à son neveu.
Brézé parcourait les jardins de ces demeures, qui étaient un peu les siennes et qui n'avaient été obtenues que par des nivellements de terres, plantations, escaliers, etc.. Richelieu y avait dépensé 336 00& livres. Il « aimait le miroitement de l'eau et ses jeux dans la verdure. Il avait dépensé 60 000 livres à établir à Rueil les conduites et les réservoirs qui alimenteraient ses bassins. A Richelieu, c'était un ruissellement, une exaltation, une apothéose d'eaux courantes ou
138 MAUXE-BRÉEÉ
jaillisBanies ; parioat des caseades, des fontaines, dm caficatdles >. Sans doute, fabos qne scm oncle et son père Urbain firent des bâtûses, dégoôta-t-il Brézé de oonstniir&, du moins n'en eut-fl pas le tanps et se boma-t-il à cueillir les fameuses tulq>es violet-blanc que Jean Maignan, le jardinier, fit pouss» en grandes variétés. Brézé préférait cartainemoit la vue de ces jardins riants et solitaires ou la magnifique orangerie de Ridielieu au monde et à la cour pour lesquels il n'était point fait.
Pour comprendre ce qu'était la vie d'Armand de Brézé à Paris, il faut se représ^it» ce qu'était celle du cardinaL Les jours n'étaient pas assez longs pour luL La fièvre T aidait à se passer de sommeiL Perpétuellement malade, et souffrant cruellement, il avait décidé de ne se laisser abattre ni par la souffrance ni par la maladie et de maîtriser son corps. Il était rongé d'ulcérations anales avec des plaies suppurantes qui le brûlaient et le perforaient de leurs aiguillons ; toute sa vie, il traîna cette terrible infirmité qui s'aggravait d'année en année.
Les jours ne devaient pas être toujours roses auprès d'un tel oncle. Heureusement, il y avait les pages. Richelieu en possédait vingt, qui ressortissaient de sa Grande Écurie, et treize de la Petite. Nourris, mais non appointés, c'était des fils de famille qui apprenaient leur métier de gentOshommes, l'équitation, l'escrime, le maniement du mousquet, le conmiandement. Ils passaient ainsi, à partir de onze ans environ deux ou trois années préparatoires à la Petite Écurie et, de là, à la Grande où ils se perfectionnaient, t Leur service auprès de leur maître était uniquement de parade : ils formaient une cour parfois un peu bruyante, quoique la discipline fût sévère, et dont Richelieu aimait la gaieté et tolérait les plaisanteries. » On se plaît à imaginer de Brézé admirant ces jeunes gentilshommes portant devant lui des flambeaux dans les cortèges et lui présentant, dans les festins et les colla-
l'unité de commandement 139
tiohs, des plateaux de friandises. Toujours somptueusement vêtus « d'un costume exactement adapté aux circonstances ; ils suivaient aussi le cardinal à la guerre et lorsque, sous la cuirasse et le chapeau à plume, il passait la revue des troupes, deux pages montés sur deux magnifiques chevaux caracolaient devant lui, portant ses gants et son casque, en même temps que, à sa droite et à sa gauche, deux autres pages à cheval aussi conduisaient par la bride deux de ses plus beaux coursiers ». C'est là que Brézé avait connu Louis de Foucauld de Saint-Germàin et là que Richelieu, ayant discerné l'audace de ce jeune hoinme, l'avait choisi pour accompagner partout Jean Armand de Maillé.
Malgré sa timidité, il est incontestable que le général des Galères, qui devait occuper les plus éclatantes charges de l'Etat, ne prit jamais place sans orgueil, malgré sa réserve, à « la table du cardinal qui était ordinairement de quatorze couverts; ses commensaux étaient les personnalités les plus éclatantes du royaume et l'honneur d'être invité à dîner (c'està-dire à déjeuner) par le cardinal était certainement plus précieux et beaucoup plus intimidant qu'une invitation chez le roi ».
Au début de cette année 1642, le marquis de Brézé s'apprêtait à recevoir sa commission de lieutenantgénéral des armées navales. Le 9 septembre 1641, en effet, Louis XIII avait retiré son commandement à Tamiral archevêque de Sourdis. Sa chute consacrait l'avènement de notre héros à la tête de nos forces navales. D'Harcourt ayant été pourvu d'un emploi à terre, il n'y avait plus de rival à opposer à Jean Armand pour lui disputer les hauts commandements à la mer. Il allait réunir sous son pavillon toutes les flottes du royaume. Il avait donc autre chose à faire que de refléter sa belle perruque dans les miroirs d'eau de Rueil, d'assister aux chasses de Louis XIII ou de recevoir les invités du cardinal. Il s'agissait pour lui
était alors dévolue aux galères qui, grâce au moteur humain et à leur peu de visibilité, pouvaient sans danger reconnaître l'ennemi. Dans une rade où étaient mouillés les vaisseaux, ceux-ci devaient placer les galères en grand garde et les faire patrouiller pour être en sûreté. L'intervention des galères était encore plus nécessaire aux vaisseaux pour leur passer la remorque. La plupart du temps, le vent ne permettait pas aux voiliers d'appareiller; ils avaient alors recours à la rame pour gagner le vent et sortir de rade. En abandonnant une escadre de vaisseaux ronds à l'ancre dans une baie, les galères risquaient de l'y faire surprendre et détruire par l'ennemi. Il était donc essentiel que les galères fussent subordonnées au vaisseau dans tous les préliminaires du combat et en cas de navigation commune.
Cette nécessité était encore plus évidente au cours de la bataille, car la tactique de la galère consistait à tourner l'adversaire quand il avait l'avantage du vent sur les vaisseaux et à prendre ceux-ci en remorque sous le feu de l'ennemi pour les empêcher d'être sousventés par l'assaillant. La galère avait encore pour mission de remorquer les brûlots, de couvrir de leur mousquetade les vaisseaux encerclés et de les secourir, car la rame était libre dans ses évolutions. Compte tenu des différences de vitesse, la rame avait sur la voile un peu de cette supériorité que donne la propulsion mécanique. Dernière considération : la galère était l'instrument rêvé pour achever, à4' abordage, les vaisseaux démâtés et « ruinés » par l'artillerie adverse.
Il était donc indispensable, pour fixer la tactique d'escadre, d'en grouper tous les éléments entre les mains d'un seul chef et de former une masse de manœuvre de toutes nos divisions. Il était surtout de toute urgence de modifier l'état d'esprit d'indépendance des divers corps d'officiers, si nuisible à l'intérêt général et que la canonnade ouverte par du Quesne sur M. de Beaumes avait portée à son diapason le
l'unité de commandement 143
plus aigre. Le fait que la galère qu'il montait portait le nom de La Cardinale et appartenait à Richelieu, avait été exploité par de Beaumes dans sa lettre, comme une* injure personnelle envers le grand homme d'État. Il fallait également assurer la liaison entre les unités combattantes et les brûlots que les officiers bleus avaient trop de tendance à traiter en subalternes, et dont l'intervention était cependant décisive puisqu'elle tendait à l'incendie des vaisseaux ennemis. Le corps des galères, notamment, fier de ses traditions d'abordage et du courage personnel qu'il devait déployer en engageant le corps à corps, montrait parfois un empressement intempestif à sa recherche et à faire ruisseler le sang sur la rambarde et le gavon. Car, ainsi que le disait Jean Marteilhe, il n'y a pas de retraite possible sur ces navires et il faut y vaincre ou mourir.