CHAPITRE XIX
La jonction des deux flottes du Ponant et du Levant Les galères vont jouer le rôle principal.
L'objectif du grand ministre de Louis XIII ne change pas. Chaque année, il faut porter la dévaatatioa sur les côtes d'Espagne, ruiner les galions, soulever les provinces qui gémissent sous le joug. En 1642, tournant décisif de la guerre de Trente ans, on projette une entreprise des plus hardies et qui, au point de vue naval, est une date importante dans les annales de ' notre marine, car il ne s'agit de rien moins que de la jonction de nos deux flottes du Ponant et du Levant et de leur concentration sous un chpf unique.
Le fait que la France ait deux mers à défendre fut toujours pour notre pays une source de faiblesse du fait que nous^ ayons dû toujours armer deux escadres séparées par le détroit de Gibraltar qui ne nous appartient pas. La France est la seule à subir une telle servitude. Les autres marines peuvent avoir leurs causes d'infériorité géographique, mais du moins peuventelles, toutes, réunir dans une même mer ce que les Anglais nomment la home fleet, c'est-à-dire la flotte locale dé défense territoriale.
Assurer en cas de guerre la jonction entre ces deux escadres du nord et du midi fut toujours la grande préoccupation de l'amirauté française. Nos principales batailles navales, et malheureusement nos plus regret-
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tables défaites comme Trafalgar, sont dues à cette coupure entre nos divisions et à des efforts de jonction qui n'ont pas abouti. Avant que Richelieu en devint le grand maître, la séparation entre nos deux flottes n'était pas seulement géographique, elle était administrative en ce sens qu'U'y avait deux chefs : deux grands amiraux et plusieurs amirautés provinciales. Le grand mérite du cardinal fut de réunir en sa forte main la barre qui gouvernait ces deux flottes. Mais elles avaient été confiées à des pavillons indépendants : Sourdis dans le nord, d'Harcourt ou Brézé dans le sud et réciproquement.
Les deux passages du détroit par ce dernier levait les incertitudes de Richelieu. Tous les navires doivent faire leur jonction et rallier un pavillon unique. Mais en vue de quoi? Cette année, c'était la Catalogne qui se soulevait contre la maison d'Espagne et qui se donnait de tout son cœur à la France. Le plan d'action était simple : on attaquerait « à la tête » le Roussillon en s' emparant de sa capitale, Perpignan, dont le siège n'avait pas réussi l'année précédente et l'on enverrait un vice-roi aux révoltés à la place, justement du père d'Armand, le maréchal Urbain de Brézé, dont les extravagances ont déplu.
Quant à la flotte, elle tiendra le blocus du littoral, de CoUioure à Tarragone, et voguera au-devant des escadres ennemies pour les combattre, au besoin, elle ira les traquer jusqu'à Majorque l
En tout cas, l'échec de l'année précédente devant Tarragone prouvait qu'il ne fallait pas se lancer au delà de la Catalogne sans avoir déblayé le Roussillon et s'être emparé de CoUioure et de Perpignan. Les États généraux de Catalogne, « Les Bras », ayant placé sous « obéissance au roy de France » leuî principauté et les comtés du Roussillon et de Cerdagne. C'était toute la partie nord et sud des Pyrénées-Orientales que Richelieu entendait conquérir. La campagne sur terre avait bien commencé ; le maréchal de La Meilleraye,
parent du cardinal, forçait CoUioure à capituler le 13 avril et mettait aussitôt le siège devant Perpignan avec le maréchal de Schomberg. Quant à Philippe de La Mothe-Houdancourt, il devait se rendre à Barcelone comme vice-roi et mettre le siège devant Rosas et Tortose. C'est alors qu'apparaît la mission primordiale de la flotte de Brézé dans cette opération combinée qui peut servir de prototype. Comme il est infaillible que les escadres espagnoles chercheront à apporter des renforts aux places fortes, Armand de Brézé se « plantera devant Barcelone » avec toutes ses unités pour barrer la route aux renforts espagnols envoyés tant en Roussillon qu'à Tortose (1).
Quelles sont donc les forces dont dispose le commandant en chef? Tout d'abord la flott&du Ponant, concentrée à Brest, soit vingt et un « vaisseaux ronds, deux flustes, six bruslots », treize garde-côtes seront maintenus sur le littoral de l'Atlantique (2). Puis, la première escadre des vaisseaux de Provence mouillée à Toulon, comprenant dix-neuf vaisseaux, quatre flûtes et six brûlots. Enfin, l'escadre des galères que le bailli de Forbin maintient en bonne forme à Marseille et qui doit aligner vingt-cinq galères parmi lesquelles celle du favori de Brézé, la SairU-Germainj commandée par Louis de Foucauld, comte du Dognon. A cette flotte s'adjoint une dizaine de bâtiments frétés aux Anglais et aux Hollandais, ce qui porte les effectifs de l'armée navale à une soixantaine de navires à voiles et à vingt-cinq à rames, y compris les éléments légers.
Mais il s'agissait de rassembler tout cela devant Barcelone. C'est aujourd'hui un jeu d'enfant que d'envoyer de Brest à travers le détroit des navires de 10 000 à 35 000 tonnes, filant plus de 30 nœuds et de
(1) TaUemant des Réaux.
(2) État des dépenses de la marine, janvier 1642. B. W. Franc. 16735 fol. 268.
faire rallier de Toulon à Barcelone une flottille de contre-torpilleurs pouvant atteindre 45 nœuds. Tandis qu'à l'époque où nous nous plaçons, opérer cette jonction de 75 unités de Brest à Toulon, avec des navires de 300 à 1 000 tonneaux, c'est-à-dire plus petits qu'un torpilleur moderne, constituait une opération délicate, même au point de vue nautique ; Brézé l'avait réussie deux fois sans perdre un navire. Il s'agissait en 1642 d'une manœuvre d'une plus grande envergure et à laquelle l'ennemi ne manquerait pas de s'opposer en essayant de détruire isolément les escadres avant qu'elles aient rallié le pavillon du « lieutenant général ». Aux difficultés réelles de la navigation allaient donc s'ajouter celles des embûches de Ciudad-Real.
Après une navigation difficile, l'escadre du Ponant passe seulement le détroit le 8 juin, double le cap de Gâta le 10. Le 16, elle est en vue de l'île d'Ibizabis. Sept galères de M. de Beaumes l'attendaient. Pendant que Brézé faisait route sur le détroit, Abraham du Quesne, remis en grâce en raison de son mérite incontesté et assagi par les sévères admonestations qu'il reçut, croisait le long des côtes de Catalogne. En mai 1642, il arrêtait les navires suspects. Il reçut l'ordre d'arraisonner la barque de François Clément de Pineda. La barque fut prise ; Clément se plaignit au cardinal de Richelieu qui était à Perpignan avec le roi. Et le 1®' juin, Louis XIII écrivit au capteur de rendre au plaignant sa barque et tout ce qu'elle contenait avant sa prise. Du Quesne, qui n'avait décidément pas bon caractère, n'en rendit qu'une partie ; il dut, plus tard, restituer le reste. (Archives de la Guerre, vol. 69, p. 352.)
La flotte des galères venait de perdre un de ses capitaines, M. de Cabris. Il fut remplacé par un officier de chevau-légers de la compagnie de M. du Pont de Courlay, ce qui fit beaucoup crier, comme le prouve cette lettre de Richelieu à M. de Noyers, en date du 17 juin : « Je vous prie de remercier le roy de la galère
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qu'il lui a plu d'accorder à M. de La Pillière. Je l'envoie pour remercief luy-même Sa Majesté et s'en aller prendre poBsesBion de la dite galère et y servir. Cependant, pour faire voir au roy qu'on agit avec bonté par-dessus la justice, j'ai porté La Pillière â donner quelque récompense aux héritiers du sicfUr de Cabris jusques â quinze mil livres. »
Cette lettre précisait les instructions données aux galères ; « J'estime qu'il est très à propos de renvoyer quérir les galères qui sont à Marseille. Je crois qu'il est très bon que l'armée navale du roy aille chercher le» ennemis à Majorque, devant qu'ils soient assemblés, ou autre lieu où ils penseront les pouvoir combattre avec avantage ainsi que le marquis de Brézé le propose. » C'est donc lui qui avait pris cette initiative. a Enfin, le roy leur doit permettre et commander de faire tout ce qu'ils estimeront à propos pour prendre avantage sur les ennemis. » Et le grand ministre, toujours inquiet de la santé du monarque, ajoute — ce qui montre toute sa sollicitude : « Pourvu que le roy se porte bien, tout ira bien. » Cangé est parti de Toulon le jour de Pâques avec les vaisseaux du Levant, maifl les galères sont en retard. M. de Chavigny dépêche un courrier à Marseille pour porter « ordre aux galères d'aller promptement au cap de Quiers » afin qu'aucune d'elles ne manque à l'appel.
Quant à la division de du Quesne, elle est fondue dans celle dé M* de Cangé, venant de Toulon, de sorte que le 8 mai, tous les vaisseaux étaient réunis devant Barcelone pour y attendre la flotte des galères, comprenant deui: escadres, commandée par M. de Forbin, ayant M. de Baumes comme vice-amiral. C'était toute une histoire que de rassembler vingt-cinq galères quand le temps n'était pas de la partie, surtout quand elles naviguaient cap à l'ouest, ce qui est la direction du mistral ou plutôt du faux mistral, le mauvais veut de la Méditerranée.
Toutes ces évolutions sont soigneusement notées
dans la relation figurant à V Hydrographie du P. Fournier, page 386 et intitulée o Combat entre l'armée navale du roy commandée par M. le marquis de Brézé et celle d'Espagne l'an 1642 ». Nos galères ayant été arrêtées par le mauvais temps aux « lies de Marseille » depuis le commencement du mois, étaient prêtes à appareiller le 16 mai. Le 17, elles passaient le golfe du Lion par un temps « fascheux », qui devint progressivement « plus périlleux par un vent mestral extrêmement frais, lequel se leva et les ayant empesché de gagner le cap de Quiers. » Le 20, le bailli de Forbin qui commandait la flotte, selon l'ordre qu'il avait i^eçu du roi le jour précédent, se rend à Collioure qui venait d*être pris le 13 avril par le maréchal de La Meilleraye. Celui-ci assiégeait Perpignan où Richelieu s'était transporté avec Louis XIII pour réchauffer le zèle des troupes d'investissement.
Sa mission remplie, Forbin devait venir joindre le marquis de Brézé devant Barcelone. Le bailli « partit pour cet effet, sans s'arrêter à l'injure du temps ». Toutes les galères « se voulurent opiniâtrer à suivre la route mais en vain jusqu'au 18 juin, dans lequel jour il n'y eut que les deux galères commandées pour Marseille qui purent sortir de ce cap. » Le séjour des galères à Quiers avait été employé à chercher dans la mer le canon de coursier de la galère du malheureux de Cabris qui avait fait naufragé en ce lieu-là. Toujours prévoyants, les marins réussirent à récupérer le canon et 110 quintaux de biscuit avec quelques tonneaux de vin qui furent « distribuez aux galères de l'esquadre du sieur de Baumes qui en avoient besoin ».
Le 10, Forbin, impatient de se trouver à l'occasion du combat que le marquis de Brézé lui faisait espérer à sa venue, se remit en mer « nonobstant toutes les protestations des pilotes ». Il arrive le 21 sur les 8 heures du soir à Barcelone.
Forbin « réjouit merveilleusement par son arrivée le marquis de Brézé » car de ce fait, la jonction de toutes
nos forces navales était un fait accompli. Dès le lendemain matin, soit le 22, Famiral tint un conseil de guerre sur le vaisseau amiral auquel assistèrent le bailli de t'orbin, le sieur d'Argenson, intendant de la Justice, Police et Finances dans la Catalogne et tous les capitaines des galères, y compris son ami le comte du Dognon. Il s'agissait de régler la tactique de ces navires dans le plan général de combat. On apprit fort à propos à ce conàeil que l'armée navale ennemie avait paru du « costé de Vineros, il fut résolu de la combattre et qu'à cette fin on cinglerait vers elle au premier beau temps ». On prit des dispositions pour préparer les galères à la bataille. La FronsaCy qui faisait eau, fut radoubée. Afin d'augmenter la valeur de la chiourme, on envoya « quérir environ mille forçats que la députation avoit à trois lieues de Barcelone ». Les effectifs de nos galères les plus faibles furent renforcés.
Le 23, l'amiral ayant fait voile, « les galères sarpèrent (levèrent l'ancre), naviguant toute la nuit par le quart du vent de midi vers Vineros. » Le 24, notre armée parait sur les 8 heures du matin devant Tarragone. Elle n'y trouve qu'un seul vaisseau hambourgeois mouillé au pied de la ville et une barque. La Saint- Germain de Louis de Foucauld, comte 4u Dognon, faisait partie de cette escadrille. L'armée ennemie continuant sa route vers Vineros, le marquis de Brézé dépêche deux galères, la Richelieu et la Princesse^ pour prendre le contact et recueillir des informations sur les mouvements des Espagnols. Le 26, la cahique de Vincheguerre — quel nom prédestiné! — ayant rencontré une barque de pêcheur, la mène à la capitane; on interroge le patron qui nous apprend la nouvelle que l'armée ennemie avait passé le jour de la Fête-Dieu dans Vineros et cinglait vers Tarragone, remontant vers le nord. « Sur quoy, il fut résolu qu'on retoumeroit aux Estats et de là à Barcelone. »
Ici se place une rencontre où devait briller le célèbre commandeur de Malte Vincheguerre, héros de plu-
sieurs abordages. Comme l'armée navale allait faire route vers le nord, on signala deux vaisseaux sous la ville de Vineros. L'amiral vire de bord, fait mouiller les galères près de la côte et consulte les pilotes. Ayant appris qu'il n'y avait que douz^ brasses d'eau à l'endroit où l'ennemi avait mouillé, Brézé envoie aussitôt ses ordres pour faire avancer les galères vers ces deux vaisseaux pour les combattre. Les galères la Richelieu, la Cardinale, la Vincheguerre, la Princesse, la Ducale y la Chastélus et la Vigilante « reçurent ce commandement sous la charge du commandeur de Vincheguerre ». Sur les 10 heures du soir, la flotte française ouvre le feu sur les deux vaisseaux. Malgré la supériorité des nôtres « le combat n'estoit pas tout à fait inégal pour ce que ces deux vaisseaux estoient sous les canons de la ville desquels ils estoient assistés ». En pleine nuit, nos galères se rendent maîtresses des deux galions et ne les pouvant enlever de là, nos cahiques et chaloupes y furent mettre le feu.
Au cours de cet engagement, la Baillebaude s'emparait d'une barque ennemie « bien éplamée », dans laquelle on trouva un lieutenant et deux autres officiers de l'armée ennemie, avec huit ou dix soldats qui donnèrent de précieux renseignements. Ils apprirent, en effet, qu'ils avaient reçu ordre de rallier l'armée espagnole qui était partie le jour précédent de Tarragone. D'après les dires de ces prisonniers, cette armée était composée de 48 vaisseaux et de IQ galères. Ayant reçu cet avis, notre armée fit voile vers Barcelone pour couvrir la place contre l'attaque ennemie. Elle y arrivait le 29 à midi. Il était temps, car la flotte espagnole nous suivait de près.
Brézé avait ainsi heureusement accompli la première partie de sa mission et peut-être la plus délicate en assurant la jonction de toutes ses escadres que Cuidad- Real n'avait pu empêcher. De ce fait, bien que l'amiral espagnol eût rajlié ses galères à Carthagène et l'escadre de Peeters à Dénia, on l'avait mis — ce qui est l'art
de la guerre — en infériorité numérique, car il ne pou? vait aligner oue 36 vaisseaux contre 44, 6 brûlots contre 14 et 10 galères contre 25 des nôtres. Les Espagnols étaient répartis en divisions de 3 vaisseaux, avec Pablo de Coutreras, Jossé Peeters, François de Sotomajor, etc.. On conçoit avec queUe allégresse, quelle certitude de vaincre, le marquis de Brézé allait barrer la route à l'ennemi.