CHAPITRE XXI
L'héritage du cardinal : Brézé, grand maître, chef et surintendant de la navigation, 4 décembre 1642.
A son arrivée à Toulon, le 27 octobre, encore dans la joie de son triomphe de Barcelone-Majorque, le marquis de Brézé trouve avec angoisse et tristesse un ordre de Son Éminence « pour aller en cour », car l'état du grand cardinal laissait présager à bref délai une issue fatale. L'amiral victorieux se mit aussitôt en route et quitta son navire le 3 novembre pour se rendre à Paris.
La santé de Richelieu avait toujours été précaire. On se demande même par quel miracle d'énergie, ce. valétudinaire pouvait faire face à ses écrasantes occupations avec un corps aussi débile et si mangé d'ulcères. Son retour de Roussillon, en traînant de Thou le long du Rhône et ensuite par le canal de Briare qu'il avait fallu aménager à cet effet, a quelque chose à la fois de grandiose et de lamentable, car l'on voit là tant de puissance alliée à tant de faiblesse. On élargissait en vain les fenêtres par où passait la litière du cardinal, oïl augmentait en vain la longueur des écluses pour faire place à son coche d'eau; en vain le moribond se retrempait dans le jeune sang de Cinq- Mars, il était marqué par le destin, la mort le guettait. Le 4 décembre 1642 il s'éteignait, à l'apogée de sa fortune et de son pouvoir. L'homme qui faisait
trembler la noblesse de France et les ennemis de l'État n'imposerait plus au roi Louis XIII son intransigeante autorité.
Cette vive intelligence, qui brûlait un squelette à demi-consimié, comme la flamme carbonise le suif de la chandelle, avait fait mentir le dicton : mens sana in corpore sano. Mais n'avait-il pas l'esprit un peu morbide, cet homme implacable, dévoré par la soif du pouvoir et par un orgueil incommensurable ! Pas un instant Richelieu n'avait douté de lui-même. Il semblait qu'il eût hâté la conclusion de son œuvre qu'il voulait d'autant plus durable que son existence était plus éphémère. Il avait préparé sa survie en assurant l'avenir de sa famille, c'est-à-dire de son nom.
Jean Armand, marquis de Brézé, était arrivé à temps pour assister à l'illustre agonie et pour fermer les yeux de son paffain, de celui qui, en l'absence de sa mère, morte prématurément, et à la place de son père, le maréchal, entiché de la Dervois, avait pris soin de sa jeunesse. Bien qu'il parût évident qu'il allait recueillir une partie notable de l'immense fortune de Richelieu, en le voyant mourir, Jean Armand faisait une perte considérable.
Il attendait tout de lui, il en avait reçu toutes ses charges, tous ses commandements. Il l'avait servi loyalement et cet appui allait lui manquer au moment où il lui serait le plus utile : car Brézé n'ignorait pas que le cardinal avait accumulé les haines autour de lui et qu'on allait assister à une réaction terrible contre tout ce qui s'attachait à sa mémoire. Il fallait craindre l'assaut de la féodalité heureuse de relever la tête, du moins ceux qui n'avaient pas eu le cou coupé; des Vendôme, des Guise, des d'Épernon qui rentraient d'exil, des Vitry, Bassompierre qui sortaient de prison avec l'espoir de se venger. Peu de cercueils ont été l'objet de plus d'imprécations de la part d'une minorité de Français ; mais, par contre, le peuple et tous ceux qui aimaient l'État étaient frappés de stupeur, car
on s'était habitué à penser que, malgré ses fièvres, ses fistules et ses ulcérations, ce diable d'homme était éternel !
On ouvrit le testament de S. E. Jean Armand du Plessis, duo de Richelieu, de Fronsac et de Caumont. Il avait été dicté à Narbonne le 23 mai 1642 et débutait par ce préambule, où se révèle l'âme du testateur : a Je, Armand-Jean du Plessis de Richelieu, cardinal de la sainte Église romaine, déclare qu'ayant plu à Dieu, dans la grande maladie en laquelle il a permis que je sois tombé, de me laisser l'esprit et le jugement aussi sains que je les ai jamais eus, je me suis résolu de faire mon testament et ordonnance de dernière volonté. Premièrement. Et d'autant qu'il a plu à Dieu bénir mes travaux et les faire considérer par le roi mon bon maître, en les reconnoissant par sa munificence au-dessus de ce que je pouvois espérer, j'ai estimé, en faisant ma disposition présente, devoir obliger mes héritiers à conserver l'établissement que j'ai fait en ma famille, en sorte qu'elle se puisse maintenir longuement en la dignité et splendeur qu'il a plu au roi de lui donner. »
Et RicheUeu ajoutai, : « Je défends à mes héritiers de prendre alliance en des maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les laissant assez à leur aise pour avoir plus d'égard à la naissance et à la vertu qu'aux commodités et aux biens. »
Le notaire de Narbonne qui reçut cette déposition testamentaire dut sourire non de la défense qu'il faisait à ses héritiers de se mésallier, car tout l'orgueil nobiliaire de Richelieu éclatait dans cette déclaration, mais du dédain que cet homme, qui laissait une fortune immense, professait à l'égard des « commodités et des biens ».
Bien que les gens du xvii® siècle fussent habitués à ce que les superintendants aux Finances tirassent de leurs charges des bénéfices, l'inventaire du patrimoine de Richelieu fit sensation. Il dépassait tout ce
qu'on pouvait imaginer. Sa chance fut d'être tombé sur un monarque comme Louis XIII qu'il avait su brouiller avec sa mère. Pour beaucoup moins, Semblançay, sous François l^, avait été conduit, à l'instigation de Louise de Savoie, « à Montfaucon l'âme rendre », comme eût dit Clément Marot, et quelques années plus tard, Louis XIV se contentera de prier M. d'Artagnan de loger à la Bastille son superintendant Fouquet. Richelieu, lui, mourait dans toute sa splendeur. Ses héritiers n'étaient pas à plaindre.
S. E. Armand Jean du Plessis, faisait d'abord comme prix de sa tendresse, la part de sa chère nièce, dont on avait tant médit durant sa vie. « Je veux et ordonne, disait-il, que todt l'or et l'argent monnoyé que je laisserai lors de mon décès, en quelque lieu qu'il puisse être, soit mis es mains de Mme la duchesse d'Aiguillon. Après des dispositions dictées à M. des Noyers (paiement des dettes, bonnes œuvres...) il pensait à son neveu :
. f Je donne et lègue à Armand dé Maillé, mon neveu et filleul, fils d'Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de France, et de Nicolle Duplessis, ma seconde sœur, et en ce, je l'institue mon héritier pour tous les droits qu'il pourroit prétendre en toutes les terres et autres biens qui se trouveront en ma succession lors de mon décès, ce qui s'ensuit :
« Mon duché et prairie de Fronsac et Caumont y joint, ensemble tout ce qui en dépend et qui sera joint et en dépendra. Je lui donne la terre et marquisat de Granille, ses appartenances et dépendances; le comté de Beaufort en Vallée ; la somme de trois cents mille livres qui est au château de Saumur » (l'argent était bien gardé) « laquelle somme je veux et ordonne être employée en acquisitions de terres nobles, en titres du moins de châtellenie, pour jouir par mon dit neveu desdites terres aux conditions d'institution et substitution qui seront ci-après apposées en ce mien testament. Je lui donne et lègue la terre et
baronnie de Fresnes, sise au pays d'Anjou ; la ferme des Poids en Normandie... » Richelieu faisait quitte de ses dettes le maréchal : « Je veux et entends que la décharge quej'ai ci-devant donnée audit sieur maréchal de Brézé... et tout ce qu'il me pourra devoir lors de mon décès, ait lieu et soit exécuté fîdellement, ne voulant pas que mon dit neveu Armand de Maillé, fils dudit sieur maréchal, ses frères et autres qui auront part en ma succession puissent lui en rien demander et puissent empêcher ledit sieur maréchal de Brézé de jouir desdits biens sa vie durant. »
Voilà donc Jean Armand, qui était déjà marquis de Brézé, duc de Fronsac et de Caumont, marquis de Granille, comte de Beaufort en Vallée, baron de Fresnes et possesseur d'une somme de trois cents mille livres, à condition de l'employer en terres nobles ayant au moins le titre de châtellenie. Le duché de Fronsac, notamment, était important ; il appartenait jadis aux Rohan. Il était situé en Guyenne, près de Bordeaux. Érigé par Henri II en comté en 1551, puis en marquisat en 1555 en faveur de la famille de Caumont La Force, il avait été finalement élevé par Henri IV en duché pairie en faveur de François d'Orléans, duc de Longueville et de Marie de Bourbon. Le titulaire du duché étant mort sans postérité, Richelieu avait acquis le domaine en 1634 et obtenu de Louis XIII par lettres patentes que l'érection de Fronsac en duché pairie fût confirmée pour « lui et ses héritiers », c'est-à-dire en l'espèce Jean Armand de Maillé-Brézé.
On serait tenté de croire, à l'énumération de tous ces duchés, marquisats, comtés, baronnies, châtellenies, que Brézé avait hérité de toute la fortune de son oncle. Ce serait bien mal connaître l'étendue des biens du grand cardinal, lesquels avaient été acquis légitimement, comme profits de ses charges et au vu et au su du roi.
Non seulement Jean Armand n'a pas été favorisé,
comme tout le monde était fondé à le ciroire, mais on a prétendu même qu'il avait été désavantagé. Il faut* s'entendre. Le plus proche parent du cardinal, c'était le cardinal de Lyon. Il ne recueille rien de son frère ; Richelieu n'admet pas que les hommes d'Église ne se contentent pas d'autres biens que des bénéfices de leur vertu. Il va même jusqu'à déclarer que, si parmi ses héritiers futurs, il en est qui deviennent in sacris, c'est-à-dire ordonnés prêtres, leur héritage retournera à leurs cohéritiers par ordre de primogéniture.
Cela posé, que reste-t-il outre Jean Armand? D'abord sa sœur, épouse du duc d'Enghien (le futur grand Condé). C'est une femme : elle est purement et simplement déshéritée. Elle devra se contenter de la dot qui lui a été donnée au moment de son mariage- Condé, qui s'était, en vue de cet héritage, fait le domestique du cardinal en lui servant de courrier sur la route de Briare, ne le pardonnera jamais à la duchesse d'Aiguillon !
Car, elle, quoique femme, est déclarée exécutrice testamentaire et hérite de quelques centaines de milliers de livres. C'est un hommage du sentiment et la récompense d'un dévouement de sœur de charité. Reste Pontcourlay : il se contentera d'une rente viagère substantielle. Mais le petit neveu d'Armand du Plessis recueille une part au moins égale à celle de Brézé. On a prétendu qu'il était le fils du cardinal. Rien ne permet de le croire, mais ce dernier tient à l'ordre de primogéniture.
Son testament, monument d'orgueil familial, est un échafaudage compliqué de dispositions, de retours successoraux, de substitutions pour assurer finalement la fortune au dernier des mâles de la descendance. C'est ce désir de respecter le droit nobiliaire d'aînesse qui fit donner le duché de Richelieu et le titre non pas à Armand de Brézé, mais à son petit-neveu, Armand de Vignerot, le fils de Pontcourlay, qui de-
vient duc de Richelieu et recueille une grande partie des souvenirs de son grand oncle. Tout cela repasserait à Brézé si le nouveau duc de Richelieu venait à mourir sans héritier. Nous n'avons insisté sur ces dispositions testamentaires que pour montrer que son cher filleul qui lui avait ^onné tant de satisfaction et tant flatté son amour-propre, n'avait pas été oublié.
Mais c'est dans la répartition des charges du défunt qu'il faut voir surtout le cas que faisait Richelieu du vainqi^eur de Cadix et de Barcelone. En effet, le 5 décembre 1642, le roy, cédant au désir du cardinal qui lui en avait assuré la survivance dès le 10 novembre 1643, donna à M. Armand de Maillé, duc de Fronsac et de Brézé, la Grande Maîtrise et Intendance générale de la Navigation et du Commerce. Le 7 janvier 1643, le nouveau « Grand Amiral » prêta serment entre les mains du roy pour sa charge et le gouvernement de « Brouage, isles de Ré et d'Oléron, La Rochelle et pays d'Aulnys » (Gazette de France) (1). Le titulaire de si beaux exploits avait vingt-trois ans; cette charge en faisait un des premiers dignitaires de l'État et, Armand Jean II de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu, fils de François II de Vignerot du Pont de Courlay devenait, à la place du duc de Brézé, général des Galères. Son Éminence ne voulait pas rendre au père ce généralat qu'il avait si mal occupé.
Le 12 décembre 1642, Louis XIII conféra cette charge de général des galères et de lieutenant général des mers du Levant, à Jean nouveau duc de Richelieu. En outre, par brevet du 14, la capitainerie des galères Ducale, Richelieu , Cardinale et Fronsac , dont le cardinal était capitaine et sur lesquelles il s'était fait représenter par des capitaines-lieutenants ( Vieilles Archives de la Guerre, pages 200 et 201), fut également cédée à Armand Jean de Vignerot. Le nouveau duc de Richelieu, qui avait seize ans, devait garder les
(1) Il avait déjà prêté serment le 2 juin 1642.
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galères jusqu'au 12 juillet 1661. Il les céda alors au marquis François de Créquy. (Il mourut à Paris le 10 mai 1715).
Richelieu, en effet, tant pour donner Texemple que pour en tirer des revenus — car il faisait argent de tout — armait quatre galères dont il était capitaine titulaire, soit le cinquième ou le sixième des effectifs totaux de la flottille. Il leur avait donné des noms qui le rappelaient, car le grand homme s'était toujours intéressé aux galériens. Plus de deux mille rameurs, courbés sur les lourds avirons de la palamante, promenaient sous le soleil brûlant de la Méditerranée le pavillon de la Ducale^ de la Richelieu^ de la Cardinale, de la FronsaCy affirmant par l'or de leurs tabernacles, la richesse de leurs tendelets de soie et l'éclat de leurs étendards de pourpre, la gloire du premier ministre de France dont tous les tribunaux criminels du royaume alimentaient la chiourme misérable.
A propos du généralat des galères, il est curieux de constater que Richelieu conservait nominalement toutes ses charges, et qu'il se bornait à les « déléguer », à l'instar du roi de France. Il régnait par personne interposée. Ainsi, Armand de Brézé, qui avait donné à Richelieu sa dernière joie en gagnant la bataille de Barcelone et en lui permettant de prendre Perpignan, se trouvait en fait hériter de sa principale charge. Tout en conservant le commandement en chef des armées navales, il devenait Grand Maître de la Navigation et du Commerce avec le titre de « Grand Amiral » de France.
Il faUait toutefois que le Parlement entérinât cette nomination. Ce ne fut qu'au bout de sept mois, le 16 juillet 1643, que Brézé obtint ses lettres patentes lui conférant définitivement sa charge. Entre temps, une violente opposition s'était dessinée contre lui. D'abord tous les mécontents, le clan des exilés, les Vendôme, Bassompierre, etc., qui avaient gagné à leur cause de Mesme, Bellière et M. de Mole, très
écouté au Parlement, s'élevaient contre ce népotisme posthume. Ils trouvaient que, malgré les éclatants services qu'il avait rendus, Brézé était bien jeune pour être investi d'une des plus grandes charges du royaume, après Bonnivet, les Coligny, les Guise, les Montmorency, au moment où les représentants de ces familles occupaient auprès du roy des places éminentes.
Cette charge de « grand amiral » rachetée par Richelieu et dans laquelle il avait fondu l'amiralat du Ponant, celui du Levant et la superintendance de la Marine, conférait une puissance quasi absolue sur la marine. Le fait que Brézé était le chef effectif de la flotte et qu'il en était aimé, achevait de donner au duc de Fronsac une autorité suprême sur toutes les armées navales du roy. Jamais, à aucune époque de notre histoire, personnage n'a détenu entre ses mains pareille omnipotence. Nous comprenons les réclamations qui surgirent à cette occasion.
Nous les comprenons d'autant plus que la charge était à la fois honorifique, seule survivance des anciens grands emplois de la couronne, puisqu'il n'y avait plus de connétable, et lucrative : elle donnait droit à la perception d'une série de droits de poste, d'ancrage, etc.. La place était bonne et tout le monde s'agitait dans le sillage du « grand amiralat de Richelieu » comme des requins qui s^ disputent les reliefs des cuisines d'uii navire.
Brézé, dans une lettre qu'il écrivait à son père, alors à Milly, se plaignait de la cabale qui cherchait à lui ravir la survivance de la charge de grand amiral : « Tout ce qu'ils ont pu faire, disait-il, a été de m'ôter l'ancrage. Pour ce qui est de la charge et du titre, ils n'ont .pas emporté. » Et Brézé apprend au maréchal « l'obligation du bon succès qu'il doit à Monsieur le Prince (le grand Condé) qui a fort bien agi et à MM. les présidents de Novion, de Némon, qui ont agi pour moi avec autant de chaleur et de zèle que si j'eusse
été leur propre enfant ». Pouvoir exorbitant des parlementaires !
Bref, ainsi que nous l'avons dit, après sept mois de démarches, de sollicitations, Brézé obtenait gain de cause. Il avait pour cela manœuvré fort adroitement, comme nous le verrons, pour s'attirer les bonnes grâces de l'astre naissant, le cardinal de Mazarin : puisqu'il fallait alors être cardinal pour gouverner la France. Encore sa place était-elle si recherchée qu'à peine les provisions d'offices étaient-elles enregistrées, qu'on traitait avec le maréchal de Brézé du rachat « de la charge de Grand Maître de la Navigation que Sa Majesté veut retirer des mains de M. le duo de Fronsac, son fils (1) ». Ainsi que l'écrit La Roncière : « Rien, par bonheur, n'aboutit. La Marine resta sous l'égide du jeune vainqueur de Barcelone. » La France n'eut pas lieu de le regretter.
(1) Lettre du 9 août 1643. Affaires étrangères, mémoires et documents 847, fol. 1053.