CHAPITRE XXII
a SUCCESSEUR » A LA MARINE DE RICHELIEU
Malheureusement, c'est avec Mazarin comme Premier Ministre. — Les difficultés financières. — Projet de guerre de course.
Ainsi testa et mourut Armand du Plessis, cardinal duc de Richelieu et de Fronsac, premier ministre, grand maître et superintendant de la navigation, de la marine et du commerce de France. Quand il ne fut plus là, on s'aperçut du vide que cette disparition creusait dans l'État. Ses ennemis eux-mêmes durent reconnaître les résultats fructueux de sa politique. Il avait pris la France divisée par les querelles religieuses, les révoltes de la noblesse, les querelles de cour ; il la rendait unie. Il avait trouvé les Impériaux devant Compiègne et il avait fait place nette aux frontières. Le royaume touchait les Pyrénées au sud, le Rhin à l'est, les Flandres au nord. Il avait conquis le Roussillon, la Lorraine, l'Alsace, Pignerol, le comté de Bourgogne, Arras, Brissac ; rallié le Portugal, la Catalogne et ruiné la maison d'Espagne.
Or, ce plan n'avait pu s'accomplir sans le concours d'une marine victorieuse. Si beaucoup de ses contemporains l'ignoraient, Richelieu, lui, appréciait à sa juste valeur le concours de la flotte et, en particulier, les services que son neveu Brézé avait rendus à la tête des armées navales. Personne ne pouvait remplacer le grand homme d'État. En désignant le signer Mazarino (peut-être pour se faire regretter), Richelieu
n'arait pas fait an roi on bien beaa cadean; mais fl arait offert à la rane-mèf^ on poriraît Tirant de Bockingkam et c'était assez poar justifier sa faveur. Par contre, en appelant le nûorean duc de Fronsac à la grande maitnse de la navigation, fl avait fait on choix henreox. En qaoi le duc de Fronsac soecèdet'fl à son onde? Ce n est pas dans son titre, puisque le docfaé de Ridielien, par droit d'aînesse, a été ncAiliairenmit conféré an jeune \lgnerot ; ce n est pas davantage comme premier ministre, poste ccÂfié audit Mazarîn ; c'est conmie héritier de sa politique navale que Bréxé a été dé:$igné conmie < saceessaw > (1) de Richelieu.
Nous Tavons, jadis, qualifié de < bon âève > sans que ce terme puisse avoir sous notre phune rien de péjoratif. Nous avions voulu indiquer par là la fidélité avec laquelle Brézé suivait les leçons qui lui étaient données. D'ailleurs on peut, sans déchoir, être le bon élève d'un tel maître. En réalité, avec le temps le jeune amiral était devenu le « lieutenant i du ministre : telle est véritablement l'expression qui convient pour désigner les liens qui, depuis l'épreuve du combat, unissaient l'oncle et le neveu. Celui-ci connaît les pensées intimes de celui-là. Avec lui, il a élaboré tous les plans des campagnes qui ont été strictement et fidèlement exécutés, Brézé connaît les idées du grand hoomie sur Timportance de la marine et il a appris par cœur, à cet égard, son testament politique. Il va donc s'attacher à continuer l'œuvre magistrale. Brézé n'épargnera pas sa peine, les campagnes succéderont aux campagnes victorieuses.
La marine de Richelieu est à la fois un héritage facile et difficile. Il est facile parce que la flotte a été mise à un très haut degré de puissance et d'entrainement. Elle comprend près de soixante-quinze unités dont une cinquantaine de vaisseaux, vingt-cinq ga-
(1) Tall«inant des Réaux.
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lères, sans compter les brûlots, les gardes-côtes, les cahiques, etc.. Quant au ministère, il a été organisé sur des bases solides. C'est la première fois qu'il est constitué avec un cabinet et des bureçiux spécialisés. En consultant les instructions et les lettres du ministre ou de ses chanceliers, on se rend compte de la perfection avec laquelle tout était minutieusement ordonné. La structure du ministère de la marine fut modelée par la main puissante et créatrice de Richelieu. Elle n'a fait que se compliquer depuis, au détriment de la clarté.
Pour régir toute cette vaste organisation, en effet, il avait créé le « Conseil de Marine » qui l'assistait en tous ses travaux et il avait nommé un secrétaire général de la marine, chargé de sa correspondance. Une hiérarchie solide, aux échelons peu nombreux, lui permettait de confier l'exécution de tous ses ordres à trente-huit commissaires ordinaires, dominés par trois commissaires généraux, gouvernés eux-mêmes par un contrôleur général. On croirait consulter l'annuaire de 1940 du département de la Marine.
Jusqu'à la fin de sa vie, Richelieu s'intéressa aux questions maritimes. Brézé trouva dans les cartons du Conseil de Marine un projet de « statut naval » conçu en 1622, rédigé par un excellent officier, de Manty. Le nouveau grand maître n'eut pas le temps de le faire aboutir. Il fallait attendre Colbert pour le réaliser. Toutes les conceptions de Richelieu ont été conçues dans un dessein de défense, il veut une flotte de guerre pour que la France ne soit pas à la merci de ses voisins et il la veut surtout pour permettre à notre flotte commerciale de traverser les mers sans danger et de trafiquer librement. Il s'agit, dans sa pensée, d'exporter le plus possible et de n'importer qu'au minimum, de faire sortir de France tout ce que produit le sol national.
Ce sera également le programme du duc de Brézé. Mais on devait, hélas! compter avec Mazarin. Pour
construire, armer et entretenir une flotte, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Les finances de Richelieu le lui permettaient, celles de Mazarin ne tarderont pas à s'avérer insuffisantes du fait de la dilapidation de la cour. Alors Brézé, payant de sa personne et de ses capitaux, va proposer à Mazarin t conmie les affaires du roy ne sont pas en état de porter cette dépense », un moyen de financer la nouvelle campagne. Ce projet, car Brézé sera un précurseur en bien des choses, ce n'est ni plus ni moins que la guerre de course pour alimenter le trésor de la marine.
Le plan de Brézé est exposé dans une lettre publiée par Godard-Faultrier dans la Reçue cT Anjou. Ladite lettre est adressée à M. le maréchal de Brézé à Milly. Pliée en longueur et revêtue de deux cachets de cire rouge sur lacs de soie à Técu de Maillé-Brézé : fascé, oùdé d'or et de gueules. Elle ne porte point de signature, elle est postérieure au 4 décembre 1642; les cachets timbrés de la couronne ducale et le manteau hermine avec l'ancre en pal indiquant que la charge de grand amiral est déjà conférée. En voici le préambule : « L'extraordinaire bonté qu'il vous a toujours plu conserver pour moi, dit Brézé à son père, et le devoir qui m'engage aussi bien que mon inclination à ne jamais rien entreprendre sans votre approbation, m'obligent à vous advertir d'une conférence que j'eus deux jours après votre départ avec Son Éminence sur l'ouverture que je fis d'un dessein qu'il approuva. » Ce dessein consiste à armer en course douze grands vaisseaux, car les affaires du roy ne sont pas en état de porter la dépense extraordinaire des « victuailles pour le temps qu'il faut ». Les succès, presque infaillibles quand il n'y aurait que les prises que nous ferons sur les Turcs et les Espagnols, y pourvoiront. Mazarin accepte de fournir à cet effet quarante mille écus sous réserve que Brézé « en personne y entre de dix mille écus », ce que l'amiral est disposé à faire, « à condition, dit-il, d'avoir part aux prises en propor-
tion de ce que j'y mest. » On voit que rassociation Mazarin-Brézé repose sur des bases équitables. C'est une commandite par intérêt. Mais il faut qu'Armand trouve les dix mille écus. En conséquence, il engage tous ses biens, mais ses fermiers refusent l'avance de cette somme « 'à cause qu'il est substitué ». Et voici le fils respectueux contraint de s'adresser à ses amis et à son père qui lui a toujours « tenu lieu du meilleur ». Aussi Brézé compte-t-il que le maréchal ne l'abandonnera pas en cette occasion si importante et si favorable. Le ton de la lettre est d'une soumission parfaite, car le fils assure au maréchal : « Je ne désire en cela rien faire qui vous puisse déplaire puisque toutes mes actions se régleront sur vos volontés. »
Le projet avorta, mais l'idée est à retenir ainsi que les bases de l'entente entre l'amiral et le gouvernement royal, idée qui sera reprise et exploitée à outrance moins d'un demi-siècle plus tard. Enfin, le style de l'homme est intéressant à analyser tant il est révélateur de cette ponctualité, de ce désir patriotique de trouver le moyen d'avoir une escadre prête à porter la guerre en Espagne et, enfin, de ce respect filial qui ne se démentit en aucune occasion.
11 manquait à Brézé un ministre des Affaires étrangères et un superintendant des finances compréhensif. Mazarin ne fut, en effet, ni l'un ni l'autre. D'ailleurs, qu'on nous permette une digression, si dans son histoire, la marine n'a eu que des crises de puissance suivies d'éclipsés, cela tient à ce qu'elle n'a pu prospérer qu'autant que le chef du gouvernement a pénétré eu égard à sa politique extérieure, l'importance de la flotte en tant qu'instrument de rayonnement international et qu'il a pu imposer au trésor public le financement nécessaire à la réalisation de ses desseins. Malheureusement, la marine française n'a plus jamais rencontré sur la route de ses vaisseaux un second Richelieu. Colbert a été superintendant de la marine et des finances. Choiseul, seul, était premier
ministre et, bien qu'il ne fût pas à la taille du grand cardinal, la flptte française lui doit un regain d'activité. Nous avons eu des présidents du Conseil, ministres des Affaires étrangères, des Finances, de la Justice, de l'Agriculture même, jamais de la Marine. Aussi nos programmes navals se sont-ils heurtés au mauvais vouloir des financiers qui les considéraient comme un luxe inutile, susceptible de rompre l'équilibre de leur budget. D'autre part, les échos des rivalités entre marins et diplomates se sont répercutés jusqu'aux plus lointaines légations ; où est le temps où le marquis de Brézé, accomplissant au Portugal une mission diplomatique importante, se révélait aussi bon ambassadeur qu'excellent marin?
Quoi qu'il en soit et quelque soin qu'on eût pris d'investir Maillé-Brézé de la charge de grand amiral, la mort de Richelieu rompait l'unité de la marine. On s'en aperçut vite, malgré les efforts énergiques du nouveau ministre pour enrayer toute velléité d'indépendance. En distrayant le généralat des galères de l'apanage de Brézé pour le donner à son neveu à la mode de Bretagne, vis-à-vis de qui il avait quelque sujet de jalousie, on ouvrait la porte à des actes possibles d'indiscipline.
Ce sieur de Vignerot, qui ajoutait un chiffre dynastique âi son nom et se faisait appeler Jean II de Vignerot, était aussi prétentieux que Brézé était simple. Jean II de Richelieu avait hérité cette suffisance de son père qui se faisait appeler François II, car la lignée ne remontait pas Jiaut 1 Nous le connaissons, cet incapable Pontcourlay. Quant à Jean II, il ne se distingua du duc de Brézé qu'en mourant à quatrevingt-six ans au lieu de vingt-sept ans et après une vie aussi morne que celle de son oncle avait été brillante et héroïque. Vignerot, mort en 1715, était né en 1629 et avait été baptisé le 20 octobre 1631, dans la chapelle du Petit Luxembourg, alors palais du cardinal duc, son parrain.
La première conséquence de sa nomination fut la retraite du bailli de Forbin, lieutenant général des galères. Nous ignorons la raison de cette décision. Peut-être le bailli, qui avait si fidèlement servi sous Brézé, ne voulait-il pas continuer à commander sous les ordres de son successeur, « quelque importance qu'il pût acquérir sous un général-enfant qui ne savait rien du métier. Le bailli sollicita donc la permission de se retirer. Le roi, par une lettre du 25 mars 1643, accepta cette démission : « Encore que je fusse bien aise que vous eussiez pu me continuer vos services, lui répondait Louis XIII, néanmoins ne désirant pas vous apporter de contrainte, je trouve bon que vous remettiez le commandement de mes galères, en l'absence de mon cousin le duc de Richelieu, général d'icelles, au sieurde Vincheguerre, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, comme le plus ancien des capitaines de mes galères. » (Vieilles archives de la guerre, vol. 73, p. 617).
Jal, dans son Histoire de Du Quesne, écrit à propos de la mort de Richelieu : « Cette fin, bien qu'attendue, car depuis longtemps la santé du ministre était fort ébranlée, dut être douloureuse pour notre Dieppois. Du Quesne perdait un protecteur dont la bonté l'avait suivi depuis seize ans. Qu'allait être pour lui le nouveau grand maître de la navigation? Il venait de faire campagne sous ses yeux et il en était connu ; cela pouvait le rassurer un peu. Mais M. de Brézé avait ses créatures et l'officier, qui avait de bons services, n'avait qu'un nom modeste ; sa famille était sans appui. »
Brézé avait bien « ses créatures », notamment Louis de Foucauld, comte du Dognon, mais cela ne l'empêchait pas de songer à ses compagnons d'armes : à Du Quesne, Des Gouttes, Montigny, (Cangé était mort), à Vincheguerre, de Baumes, Baillebault, car ce jeune chef, estimé de tous, était juste. La composition des deux flottes du Ponant et du Levant, que devait commander réunies en un seul corps
d'armée M. le duc de Brézé, animé du désir de se signaler et de se montrer digne de Fhonneur itisigne que lui avait fait son oncle en le désignant pour son successeur dans la grande maîtrise de la navigation, avait été arrêtée au commencement de l'hiver de 1642, selon l'usage. Dans celle du Levant, Du Quesne conservait le Maquedo et cela prouve l'impartialité du grand amiral, celui-ci se heurtait déjà à de grosses difficultés pour rassembler sa flotte sous son pavillon.
Il exprime ses doléances dans une lettre qu'il é(irlvait à son père, le maréchal de Brézé, « à bord de l'amiral, à la grande rade de Toulon, le 19 juillet 1643 ». Cette lettre montre à quel point la question financière préoccupait l'amiral : « Attendu qu'il y avoit quinze jours que les fonds avoient manqué et que ceux qui avoient travaillé pendant tout ce temps à cl^dit avoient résolu d'abandonner les travaux, ce qui eût apporté un tel retardement et un tel préjudice au service du roy que cela nous eût mis en état de ne pouvoir encore sortir d'un mois et demi. » Les choses avaient bien changé depuis Richelieu et il n'y avait pas neuf mois qu'il était mort. « Les grandes extrémités où je me voyois réduit m'obligèrent de donner connaissance à la cour de l'état où j'avois trouvé les choses, poursuit le duc de Brézé, et cependant, afin de ne point perdre de temps, je m'engageai avec quelquesuns de mes amis, afin que, par un moyen, nous puissions trouver quelque argent pour mettre l'artttée en état de sortir bientôt. II. est vrai que quelques avances que le trésorier a faites, avec ce que fy ai contribué du mien^ ont hâté nos affaires à tel point que je vous assure, Monsieur, que je mettrai, à la voile le 20 ou le 23 de ce mois et que je chercherai très soigneusement les occasions de témoigner à Sa Majesté que je n'épargnerai rien de ce qu'on doit avoir de plus cher pour faire réussir toutes choses à son contentement. »
De telles plaintes sont révélatrices de la pénurie dans laquelle se trouve le trésor public et de l'état de désorganisation du gouvernement de Mazarin. Mais un chef peut-il donner plus grande preuve de son désintéressement que de contribuer sur ses fonds personnels (ceux qu'il tient du grand cardinal) à l'armement de ses navires? Les ouvriers ont résolu a d'abandonner les travaux ». Grâce à son sacrifice pécuniaire, l'armée pourra sortir un mois et demi plus tôt. Cette correspondance, qui respire en outre un enthousiasme guerrier, un désir de prendre la mer le plus tôt possible ; cette affirmation que l'amiral « n'épargnerait rien de ce qu'on doit avoir de plus ôher » pour le service du roi, tout dans cette rédaction recommande notre héros à l'attention de la postérité. On ne saurait donner un meilleur exemple de dévouement à la patrie. On devrait afRcher cette missive dans toutes les batteries des navires de France, comme un modèle de ce qu'au temps héroïque de la marine à voiles et à rames, un neveu du grand cardinal pensait et proposait en l'an de grâce 1643.