‹ Maillé-BrézéChapitre 32 sur 44 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Capture de la flotte des Dunkerquois.

La victoire à la remorque des galères. — La puissance des galères

A la suite de la mort de Richelieu, Jean Armand, qui a pris le titre de duc de Brézé, sent le besoin de se rapprocher de son père, le maréchal de Brézé. Sans avoir été désavantagé positivement par le grand cardinal, il doit éprouver un sentiment d'amertume en pensant que le grand ministre, dans son respect de l'ordre de primogéniture, a préféré un Vignerot de seize ans, sans aucun passé, à un Maillé-Brézé deux fois victorieux sur mer et qui a donné à son oncle tant de preuve de son dévouement. Celui-ci ne lui a laissé ni son nom, ni ses palais où Brézé avait grandi, ni sa bibliothèque, ni ses objets personnels; tout cela va au nouveau duc de Richeheu.

A défaut de Rueil, Jean Armand ira à Milly où le maréchal séjourne constamment et où son fils dut faire de fréquents voyages. Rien ne saurait mieux dépeindre la tendresse, la piété filiale de ce fils unique envers son père que la reproduction in extenso de cette lettre du 19 juillet 1643 que nous venons de citer. Elle ne parlait pas seulement de l'armée navale, mais s'inquiétait de la santé d'Urbain, retour d'une station thermale. Jean Armand lui prodigue les marques de respect et d'affection : « Monsieur, dit-il, j'ai reçu deux de vos lettres, qui m'ont appris vostre indisposition et aussi, comme vous n'avez pas reçu des bains

le soulagement que j'espérois, car je croyois que le voyage que vous alliez faire contribuerait absolument à l'entier recouvrement de votre santé, ce qui ne me donneroit pas une petite joye; mais, comme je vois qu'il a réussi au contraire (à faire le contraire) et que, au lieu de vous apporter quelque soulagement, j'apprends qu'il a réveillé votre fluxion, cela me met dans de très grandes inquiétudes, qui augmentent encore journellement par l'appréhension que j'ai que l'excès de vos bontés ne vous oblige à vouloir précipiter et avancer votre voyage de Paris avant l'entier affermissement de votre santé ; ce qui me fait prendre la liberté de vous supplier très humblement et avec tout le respect que je vous dois, de vouloir bien un peu vous conserver puisque c'est de là seulement que dépend toute ma joye, toute ma satisfaction et tout l'entier repos de mon esprit. »

Il faut connaître la fin de la lettre du 19 juillet pour achever de peindre toute l'âme candide, respectueuse de celui qui signe : « Armand de Maillé, duc de Brézé. » « Il me semble, monsieur, qu'après vous avoir informé de toutes choses dont j'ai quelque connoissance, qu'il ne me reste rien qu'à vous assurer que je continuerai toujours les vœux et les prières que je fais journellement pour votre prospérité et sûreté, en attendant que je sois assez heureux de vous pouvoir témoigner que jamais personne au monde ne fut avec tant de respect, de soumission et d'obéissance, votre très humble et très obligé fils et serviteur. »

Cet hommage s'adresse à un père qui ne le mérite guère. Urbain n'était pas un méchant homme, c'était même un trop brave homme, véritable type, depuis fort imité, de ces vieux messieurs qui se retirent à la campagne, qui couchent avec leur bonne à qui ils abandonnent le gouvernement de la maison et tremblent devant leurs colères. Car la Dervois tenait toujours à la laisse M. le gouverneur de Saumur. Elle lui imposait de plus en plus ces volontés, tout en

flattant sa passion pour la chasse, c Pour complaire au mareschal, qui estoit le plus grand tyran du monde pour la chasse, dit des Réaux, jusques4à que les personnes de qualité n'osoient avoir un chien ny une arquebuse, pour tirer seulement dans leur parc ; car il fit une fois rompre la porte d'un parc parce qu'il y avoit ouy tirer et on tua les chiens et cassa les arque* buses. La Dervois fit attacher un prestre au pied d'un arbre, tout un jour, avec un lièvre qu'il avoit tué autour du cou. »

Quant à Urbain, sa misanthropie se traduit de la façon suivante : « Il avoit mis sur la porte de Milly, car il étoit honnêtement haineux, iVo/fc* nisi vocati (1), Sur cela on fait un conte ; on dit que quelques advocats étant allés pour lui parler, il les gronda fort et leur demanda qui les avait faits si hardis que de venir sans être mandés, et s'ils avaient pas lu ce qui étoit sur la porte : « Oui, Monseigneur, dit l'un d'eux, il y a « NuUi nisi vocati; rien que des avocats. » Il se mit à rire et les écouta. Un jeune homme de Saumur y était allé une fois pour jouer à la longue paulrne avec le morquis de Brézé, On lui donna avis qu'il se retirât : c'e^t qu'outre cela, le maréchal était jaloux de la Dervois coBune d'une belle crés^ture ; en ce temps-là elle étoit

Et voici un trait qui montre que le piaréchal ne fit jamais preuve de bassesse envers sop beau-frère, comme Condé le fit pour l'oncle de sa femme : « Pensez que, sans le cardinal de Richelieu, il (Urbain) n'eut pas été autrement en état de faire tout ce qu'il faisait ; cependant, il ne se tourmentait pas trop de lui et ne lui a jamais fait la cour. » N'empêche qu'il avait grandement usé et abusé des largesses de Richelieu. « Le maréchal, dit Lenet, se divertissait à la chasse et véritablement je n'ai guère vu de lieu où elle soit plus belle et plus commode qu'en ce lieu de Milly,

(1) Inscriptioo qui subsiste.

La paêma résidence devait encore aumaréchal de Bréaé UQ jeu de Paume et des salles ornées de peintures mythologiques. C'est dans cette salle, ainsi que nous l'apprend la phrase ci-dessus, qu'Armand de Maillé venait, sans doute fréquemment, échanger des halles de paume avec ses amis de Saumur. Il était d'autant bIus méritoire pour ce jeune marin d'avoir choisi la rude existence du large qu'il devait s'arracher à^ ce bien-être fastueux du château de MiJJy,

Nous devons suivre maintenant Maillé-Brézé dans un milieu moins frivole : vers son armée navale de Toulon. De quelles forces allait-il disposer pour appuyer, dans la Méditerranée, la poUtique de Richelieu, dont le cardinal de Mazarin se portait comme le continuateur? La lettre précitée à son père, nous l'apprendf Vingt-deux bons navires, deux pataches et treize pavires h feu (hrûlots) sans comprendre les sept vaisseaux qui doivent passer du Ponant dans le Levant. C'est déjà beaucoup moins que les années précédentes, les années de Cadix et de Barcelone, celles des armements de Richelieu.

Msdgré ses sacrifices pécuniaires, malgré ses interventions incessantes, Brézé se heurta à l'indolence des «ouvriers de l'arsenal de Toulon. La flotte fut prête U» peu plus tard que ne l'avait pensé son général Elle ne prit la mer qu'au commencement d'août. he 9 de ee mois, elje se trouvait à la hauteur de Barcelone quand le fort de Montjuich, comme l'année passée, lui signala, sur les 5 heures du matin, des navires à l'ouest. Du haut du grand mât du vaisseau amiral, on reconnut qu'il y avait cinq voiles à quinze ou vingt milles \ ce n'était pas une grande bataille en perspective. Cependant, M. de Brézé, aussitôt qu'on avait aperçu le signal fait de la forteresse, avait envoyé M. Louis du Drenel, sieur de Baillebault, chef d'escçtdre des galères jointes à ses vaisseaux (1), donner

ordre aux navires à rames de venir joindre Tannée. Ils levèrent l'ancre aussitôt et furent bientôt dans les eaux de l'amiral. M. de Brézé fit un détachement de six vaisseaux et le donna à M. de Baillebault qui commanda alors cette escadre de bâtiments ronds, fortifiée de celle des galères. Il régnait un calme plat, les vaisseaux à voiles étaient immobilisés par l'accalmie « sans pouvoir sortir de cet état où ils se trouvaient pris comme des oiseaux dans la glu y>. Ici se place une de ces manœuvres tactiques dont nous avons déjà montré l'efficacité. M. de Baillebault ordonne que cinq galères prennent, comme il allait le faire lui-même, chacun un vaisseau à la remorque. Il s'avance alors rapidement, les fouets claquent sur le dos des galériens, toute la chiourme de la Baille- Baude excitée par les cris des comités et donnant les preuves d'une belle émulation, fait effort sur ses rames vers le vaisseau du chevalier de La Ferté, se place devant lui et en reçoit « le grelin », cordage composé de trois cordages, qui devait servir de remorque.

Avec ses rameurs penchés sur leurs avirons, le torse nu dégoûtant de sueur sous le soleil du 9 août, la Baillebaude se dirige vers un des Espagnols, place le vaisseau qu'elle avait amené tout près de l'ennemi et dénoue sa remorque. Pendant que M. de La Ferté canonne l'espagnol d'un côté, la Baillebaude, son capitaine sur l'espale, l'attaque vigoureusement par derrière avec ses coursiers. L'ennemi entouré riposte bravement, la galère reçoit des avaries dans sa mâture et sa voilure ; elle n'en continue pas moins le combat, malgré le feu qui l'accable. Pendant l'action de leur « capitane », les galères la Motte Houdanœurt, VOrnanOj VAiguebonne, la Chdtellux et enfin la Saint- Germain (celle-ci montée par M. Louis Foucault de Saint-Germain, comte du Dognon, favori du duc de Brézé), ont réussi, grâce à l'élan surhumain de leurs rameurs, malgré l'effroyable chaleur de cette matinée méditerranéenne, à amener sur le champ dç bataille

les vaisseaux attachés à leur poupe. La chiourme alors lève les avirons, épuisée par sa performance et les vaisseaux ronds ayant largué les remorques, se hâtent vers leur « capitane » pour l'aider à réduire les navires dunkerquois.

Car il s'agit de la flotte de Dunkerque. Ceux-ci sont plus durs que Jes Espagnols. Ce n'est qu'au bout d'une heure qu'une des frégates demande à se rendre, à condition d'être bien traitée. Un autre bâtiment chargé de vivres « se rendit aux premiers coups de canon qu'on tira sur lui ». MM. des Gouttes et Gabaret combattirent un troisième vaisseau et les deux autres furent attaqués par les galères, la Saint- Germain en tête avec VOrnano, la Châtellux, la Baronne, celle-ci conmiandée par le baron de La Garde « Escalin, petitfils du baron de La Garde, plus connu sous le nom du capitaine Paulin, un des vaillants hommes de mer du xvi® siècle ». Les vaisseaux de MM. de La Lande, Maran et de Saint-Martin ne furent pas de la partie ; les galères qui les remorquaient les ayant abandonnés, non pour échapper à la mêlée, mais « pour courir au combat » afin d'en hâter la solution. La bataille se terminait par la capture des cinq navires qui se rendaient de Majorque à Rosas et la mise hors de combat de 500 hommes. (Vieilles archives de la Guerre, vol. 463, page 2.)

Cette journée du 9 août n'était pas seulement une victoire en raison des pertes subies par l'ennemi; elle avait pour conséquence d'affamer Rosas en privant cette ville des vivres sur lesquels elle comptait pour sa subsistance et qui étaient pour nous de bonne prise. En outre, nous héritions de trois vaisseaux de guerre d'un assez fort tonnage, bien pourvus d'artillerie, d'une patache armée qui nous avait vaillamment combattus, enfin d'un gros navire marchand « qui pouvait recevoir du canon ». Pour notre matériel flottant, déjà vieux, qui s'appauvrissait chaque jour par la fatigue et que les chantiers d'Indret ne

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renouvelaient pas vite, c'était une conquête importante. L'entrée en campagne s'annonçait bien, la flotte du marquis de Brézé l'ayant ouverte par un beau succès.

Les cinq navires conquis devant Barcelone furent réparés, regréés et réarmés. Ayant pris rang parmi les vaisseaux de la flotte du Levant, M. le 4uc de Brézé (c'est le titre qu'il porte depuis le 19 janvier 1643) (1), après avoir mouillé dans le port de Barcelone et s'y être ravitaillé pendant une dizaine de jours, quitta ses eaux le 19 août. Il dispose alors de vingt vaisseaux de guerre, deux frégates et douze brûlots. Son plan de campagne est de courir le long des côtes d'Espagne, de faire le blocus des ports pour y brûler ou du moins pour y combattre les navires qui s'y trouvaient ancrés.

Les « Dunkerquois » que le duc de Brézé a eu à combattre, comment se trouvent-ils là? Dunkerque n'a pas encore été rattachée à la Couronne de France. Elle appartient toujours à la maison d'Espagne qui en tire des vaisseaux et surtout de rudes marins flamands. N'oublions pas que Jean Bart, avant de combattre dans nos rangs, a flguré dans d'autres. Le pittoresque de sa pipe et de ^on séjour à Versailles ne doit pas nqus faire perdre de vue cette circonstance, quand il s'agit de comparer ses services nationaux à ceux d'un Brézé, de pure race française et qui, lui, s'est consacré à sa patrie depuis sa plus tendre enfance jusqu'à sa mort. La jonction de la flotte dunkerquoise, ee « Ponant » de l'Espagne, aux forces de la Péninsule, a été pour nous, un problème tactique épineux tant que Dunkerque ne fut pas nôtre.

Nous devons revenir sur cette tactique fort originale de la remorque par la rame du vaisseau à voiles, accalminé, pour le conduire au combat. Ce combat du 9 août fut un de ceux où cette manœuvre, sous le

(1) En réalité il n'était que marquis de Brézé» mais due de Fronsac.

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feu de J'eunemi, obtint une des meilleures réussites. Mais aussi au prix de quelle fatigue du moteur humain I Ces mouvements font ressortir la valeur du facteur « puissance » de la machine -marine, qu'elle soit musculaire, à vapeur ou automobile. C'est pourquoi l'on mettait tout en œuvre pour augmenter la force et l'endurance de la chiourme, les bons procédés (remise de la peine, passage en buone-voglie, etc.) comme les brutalités les plus odieuses, la fin justifiant les moyens.

Quand, à partir du début du xviii« siècle, on supprimera les galères, parce que les vaisseaux seront trop bien armés pour être attaqués par les coursiers, trop hauts pour être pris à l'abordage par les bateaux plats, trop lourds pour être remorqués, les marins, pendant plus d'un siècle, jusqu'à l'invention de la vapeur, ne disposeront plus d'aucun procédé de propulsion affranchi de la servitude du vent.

A cet égard, la rame telle qu'elle était pratiquée sur les galères, constituait un avantage sur la voile. Elle était comme un précurseur de la machine à vapeur et du remorqueur de grande puissance qui tire aujourd'hui nos navires dans les ports. Du fait de sa liberté de manœuvre et de l'indépendance de son appareil de propulsion, la stratégie de la rame se rattachait beaucoup plus que celle de la voile à notre stratégie d'escadre actuelle. L'ancêtre véritable du bâtiment moderne, ce n'est donc pas le vaisseau, mais la galère. Comme le cheval n'a jamais servi à traîner des navires, on aurait dû logiquement adopter pour unité de puissance des machines marines non point le « cheval vapeur », mais le « galérien vapeur ». Il est vrai qu'on n'a jamais calculé la force moyenne de celui que l'on qualifiait justement de forçat. Il eût été possible de le faire en connaissant le poids d'une galère et sa vitesse, compte tenu de la résistance à la traction. Mais Vivielle et La Roërie, eux-mêmes, ne nous ont pas donné d'éclaircissements sur ce point. Partant de ce que nous savons sur le remorquage d'un navire de

1 000 tonnes environ dont nous venons de parler et de la vitesse obtenue par la flottille des galères pour gagner au vent devant Barcelone en 1643, nous supposons que Feffort déployé par une chiourme de 300 à 500 rameurs devait être considérable et, partant, la puissance de la galère très élevée.

Pour en revenir à Brézé et à son armée, les sentiments qui, en ce mois d'août 1643, agitent le cœur de l'amiral déjà deux fois victorieux sur mer se traduisent dans le passage de la Gazette de France (page 725, année 1643) : « Le duc de Brézé s'étant mis sur mer au commencement de ce mois d'août, enflé d'espérance des bons succès que lui promettait un tel bonheur et si grand honneur arrivé à sa maison par la naissance d'un prince du sang, son neveu prit la route de Tarragone. » L'amiral était impatient de montrer à son beau-frère le grand Condé, le héros de Rocroy, qu'il pouvait faire aussi bien que lui.

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