CHAPITRE XXIV
Victoire de Carthagène. — La manœuvre des vaisseaux ronds
(4 septembre 1643.) ,
L'escadre du duc de Brézé, après avoir capturé les cinq navires dunkerquois, descendait le long des côtes d'Espagne en courant des bordées pour chercher l'ennemi. Quand on veut étudier les batailles navales de cette époque, on est frappé à la fois par l'abondance des sources et par leur confusion. Il semble que, dès ce moment-là, les archives de la Marine soient créées, mais que les auteurs de ces archives ne contrôlent pas toujours ce qu'ils écrivent. Au premier rang des sources de renseignements sont les rapports * officiels des combats qui ont été fidèlement reproduits dans VHydrographie du P, Fournier, cet ouvrage si remarquable et si instructif pour tout ce qui a trait aux choses de la mer. Ensuite, les lettres de Richelieu et toutes les correspondances du ministre avec les chefs d'escadre. Puis, les rapports des capitaines et des témoins oculaires, etc. . . Enfin, la presse, représentée par la Gazette de France^ le journal officiel du temps, qui enregistre les nominations importantes, les mutations, etc., et les actions journalières de la guerre Il faut se retrouver dans toutes ces documentations et essayer de dégager, pour chaque affaire, ce qui en est la caractéristique essentielle, ce qu'elle a de saillant, sans fatiguer le lecteur par des redites. Cette
fois-ci, après le triomphe des bras de la chiourme, nous allons retoumer à la manœuvre à voile et aux c vaisseaux ronds i.
Cependant que l'armée navale de M. le duc suivant, cap au sud, à peu près la même route que celle par où, Tannée précédente, il avait chassé Qudad-Real, il semblait que Tombre du grand cardinal apparût à la proue des vaisseaux pour leur montrer le chemin d'une nouvelle victoire. Quelles étaient les pensées du nouveau grand maître de la navigation quand il contemplait le beau couchant dépleyé à l'horizon comme un manteau cardinalice? Bien des événements s'étaient •déroulés depuis cette poursuite de Majorque. Non seulement Richelieu, mais ce monarque docile, à la porte de qui il suffisait de « gratter » pour qu'elle s'ouvrît au neveu de Richelieu, Louis XIII, était moft, suivant de près dans la tombe son ministre dont il enterrait les derniers souvenirs. Jean Armand devait se trouver bien seul. Il n'aurait plus la jcrie d'appôrtôf aux pieds d'un oncle, dont le dynanisme l'entraltiait, les lauriers moissonnés sur tous les océans. C'est pour suivre ses leçons qu'Armand avait embrasdé le rude métier de marin. Pourquoi fallait-il qu'en donnant à Vignerot les titres familiaux, Jean Armand du Plessis eût jeté sur sa mémoire et sur le culte que lui vouait Maillé-Brézé un certain malaise? Et cependant, comment ce dernier n'eût-il pas conservé de respect envers le grand homme qui avait fait sa fortune et à qui il devait, en ce jour d'été de 1643, de 'contempler une armée navale doublement sienne comme « lieutenant général » et comme grand maître de la navigation?
Il avait sous ses ordres les meilleurs marins de Fraîice. Avec lui, sur l'amiral, comme capitaine de pavillon et sergent de bataille, MM. du Cruzet et de Forgettes. Le commandeur des Gouttes était sur le Lion courùnné Gabaret sur la SairU-Charies; Maran sur la Perk de La Lande sur Y Europe; Saint-Martin sur le THten La Ferté sur la Dudiesse; de Brocq Cinq-Mars sur
V Admirai de Biscaye; La Roche-AUard sur la Vierge; Lia Roche-Brasdefer sur le Saint-Paul; Bayard-Marsàc sur le Cygne; le chevalier de TEsiehàsserie sut le Suittî-Thomas d'Aqain. Nous Retrouvons là toutes les unités glorieuses que Maillé-Brézé ô si souvetit conduites au combat et qui ont échangé ses signaux. Et queld noms prédestinés que ceux de ces capitaines dont les syllabes sonores frappent comme le choc d'une ancre sur l'écubièr ! Malheureusement, Montigny, qu'on attend du Ponant, n'a pas riallié le pavillon amiral.
On défile le long de la Péninsule ibérique et les équipages, qui aiment la mer, ne peuvent pas ne pas subir le charme de cette croisière, en vue de ces plaines aux formés bizarres, aux aspects inattendus qui balisent la côte espagnole. Après Barcelone, avec ses rambas ombragées, accroupies au pied des contreforts pyrénéens au bas du cap de Montjuich, voici Alicante avec son énorme rocher au centre de la ville, magnifique de contours et de couleur; voici Carthagène, au fond de son entonnoir de roches et la perspective des longues landes de terres bleuâtres aux escarpements tachetés de villages accrochés aux pentes des corniches. Rien, cependant, ne saurait faire oublier à l'amiral l'étonnant aspect de Cadix qu'il a tenue, il y a trois ans, sous le feu de ses canonnades, Cadix étincelante de blancheur dans le corset de ses remparts limités par la presqu'île, entre l'azur de la mer et l'azur du ciel, qui semble une couronne de filigrane d'argent, Cadix, où l'on sait que se rassemble depuis quelques jours une « armada » forte de vingt-cinq vaisseaux et que l'on guette à la sortie du détroit.
Or, le 3 septembre, par le travers du cap de Gâta, cette flotte est aperçue. M. de Brézé met sous Voile et manœuvre toute la nuit pour gagner le vent à l'armada qui) en effet, le lendemain 4, à 7 heures du matin, se trouve à une lieue et demie sous le vent. Cette flotte compte « six grands vaisseaux de construction flamande, quatorze vaisseaux dunkerquois et six galères ». L' armée
française étant bien formée, l'amiral au centre du corps de bataille, se laisse arriver et, vent arrière, on court à l'ennemi, qui se retire vers la terre. Un vaisseau espagnol est resté en arrière dans ce mouvement ; le vice-amiral d'Espagne manœuvre pour l'attendre, mais M. de Brézé envoie le chevalier de La Ferté, M. Mathurin Gabaret, M. Guiton et M. de La Roche- Brasdefer, avec quelques brûlots, pour combattre ce groupe. L'amiral espagnol comprend le danger que court son vice-amiral isolé et menacé par des forces supérieures.
Ce n'est plus Giudad-Real qui commande. Si le succès constant de Maillé-Brézé lui assure une pérennité dans son commandement, l'amiral espagnol change à chaque défaite que lui infligent les forces françaises. Après Sandival, Ciudad-Reâl ; après lui, c'est Martin Carlos de Menios qui mène le branle, assisté de deux vieux routiers : Josse Peeters, le Dunkerquois, et Garcia Toledo de Ferrandina, général duc des galères d'Espagne et de Sicile, qui doivent déboucher du détroit.
On lit dans la Gazette de France de 1643, page 833, une relation « de la victoire obtenue par la flotte française, sous le commandement du duc de Brézé, contre celle d'Espagne en la bataille navale donnée devant Carthagène le quatrième de septembre dernier où les ennemis ont perdu leur vaisseau amiral de Naples, un galion et deux autres grands navires avec 160 pièces de canons et plus de 1 500 hommes ».
Tâchons de mettre de l'ordre dans ce récit qui, ainsi que le remarque Jal, est « aussi obscur et embrouillé que le sont, en général, les pièces de ce genre dans le journal de Renaudot ». Menios met en panne, Brézé fonce sur lui toutes voiles dehors, sans tirer, afin de ne point rompre son erre. Un Dunkerquois, qui présente le flanc pour couvrir son amiral, est foudroyé par la bordée du duc de Brézé avant d'avoir pu tirer un coup de canon. Le feu se communique à la
Sainte Barbe et il saute avec ses 300 hommes dans une gerbe de flammes.
Menios et le Dunkerquois de Peeters, qui restent en ligne, accourent à la rescousse et livrent à la division française Brézé, Montade, Bayard-Marsac, La Roche- AUard, La Lande u,n furieux qombat d'artillerie, auquel viennent prendre part Du Quesne, Maran, Daguerre, Saint-Martin. En vain, l'amiral de Naples, écrasé par notre feu, le hunier emporté par un boulet, oppose-t-il une résistance héroïque pendant trois heures. Une bordée de Montade l'isole àe son escadre. L'e chWalier de l'Eschasserie lance alors à l'abordage son Saint-Thomas d'Aquin de 800 tonnes avec ses 280 hommes d'équipage. Une lutte farouche s'engage jusqu'à ce qu'un de nos brûlots jette le grappin. Les nôtres rallient le Saint-Thomas (TAquin et le beau vaisseau ennemi, de plus de 1 000 tonnes, périt incendié. Ce qui reste de son équipage de 500 hommes, le chef d'escadre Bartolomée de Bergarre en tête, est fait prisonnier. (Mémoires et documents. Affaires étrangères 847, f. 239.)
Durant cette passe d'armes, le chevalier de La Ferté, avec la Duchesse, abordait et enlevait a à coups de piques et d'épées » le Dunkerquois matelot du viceamiral d'Espagne, armé de 46 canons et monté par 350 hommes. Cette action brillante et brève devait coûter la vie au capitaine du Saint-Paul, ha. Roche- Brasdefer ; Gabaret, du Saint-Charles en sortait défi-' guré par une blessure.
Une fois de plus, Pamiral ennemi rompait le combat et battait en retraite devant le duc de Brézé, non sans que l'un des navires espagnols, écrasé par le tir de notre amiral, accroché par le Cygne de Bayard-Marsac, se rendît finalement à V Admirante de Montade, qui lui capturait 300 hommes; tandis que Brocq-Ginq- Mars faisiait des avaries à un autre navire et que la Vierge de La Roche-Allard poursuivait vainement Jossé Peeters.
Comme Sandoval au cap Saint-Vincent, se réfugiant à Cadix, Ciudad-Real ralliant Majorque, Menios, défait devant le cap de Gâta, allait se garer dans une rade encore plus sûre, à Carthagene, qui est Tune des mieux abritées de la Méditerranée. On attendait Montigny avec sa flotte du Ponant. Ce furent les galères du duc de Ferrandina qui survinrent à propos pour barrer l'entrée du port déjà défendue par de puissantes batteries. En forcer la passe eût été d'une grande imprudence. Bj'ézé évita, avec juste raison, de pénétrer dans cette souricière ; il se contenta d'affirmer sa maîtrise de la mer en insultant de son tir ces vaincus, mouillés derrière les chaînes et estacades et devant les (( chasteaux et plate-formes ». Il avait, au préalable, renvoyé à Toulon ses navires avariés, le Cygne, Y Europe et Isi Perle avec deux flûtes-hôpitaux chargées de blessés.
Cette victoire ne nous coûtait que des pertes insignifiantes. Résumons celles de l'ennemi : « M. de l'Eschasserie, avec le Saint-Thomas, ayant combattu pendant deux heures l'amiral de Naples, lui avait détaché son brûlot et l'avait incendié. Le vice-amiral d'Espagne fut pris, un autre galion eut le même sort, un vaisseau de Dunkerque, monté de 35 pièces de canon et de 300 hommes, sauta et bien peu d'hommes se sauvèrent de ce terrible naufrage, six navires de Dunkerque coulèrent le lendemain du combat. » C'était donc un succès complet et décisif.
On. a reproché à Brézé, lui qui fut toujours si ponctuel et si scrupuleux dans le service, l'incursion qu'il fit alors devant Alger dans les conditions suivantes, ce qui était en dehors de ses instructions. Après quelques jours passés à la Fermentera, notre grand amiral, que n'avait pas rejoint M. de Montigny parti du Ponant, résolut d'aller à sa rencontre jusqu'au détroit de Gibraltar et, de là, passer sur la côte d'Italie pour y porter la destruction. « Il prit en route un vaisseau turc qu'il fut obligé de réduire par le canon, celui-ci s'étant obstiné à ne vouloir pa« ameïier ses
voiles quand on le lui ordonnait. » Profitant de cette oecaeion pour tenter un échange de prisonniers, Brézé se rend devant Alger et hisse le pavillon blanc. Le pacha lui envoie aussitôt un parlementaire. L'amiral avait appris que les deux flûtes françaises, qu'après l'affaire du cap de Gâta il avait envoyées à Toulon chargées de blessés et de prisonniers, avaient été attaquées par deux galères algériennes qui en avaient pris une et brûlé l'autre, celle qui avait été prise ayant été conduite à Alger. Mais on ne s'entendit point avec le Divan pour l'échange désiré.
Le duc de Brézé reprit donc la route de Toulon sans avoir pu mener à bien sa mission ; mais il avait montré à M. Du Quesne l'objectif de la ville musulmane et sa blanche casbah étagée au flanc de la colline. Il eut sans doute un grand désir de la canonner pour appuyer sa demande de cet ultima râtio^ mais faute d'ordre, îl ne pouvait faire autrement que de se retirer. Un geste hostile eût d'ailleurs été fatal à ses blessés, dont les Pères de la Merci obtinrent la libération l'année suivante. « La raison ne lui permettait point d'entreprendre quoi que ce fût contre le Divan. »
Dq ce fait, toutefois, le plan de campagne était écourté. Montigny parut seul sur les côtes de Sicile. Brézé, pris par la tempête qui le rejeta sur Majorque, ne put faire sa concentration avec Montigny qu'il trouvamouillé à Toulon au retour de sa croisière où il avait pris dix navires de Sicile. Quoi qu'il en soit, la campagne de Brézé s'achevait par un triomphe, et celui-ci est d'autant plus glorieux que Montigny lui ayant fait défaut, n'y a pris nulle part. L'escadre du ponant, en effet, ne parut devant Barcelone que dix-huit jours après que l'amiral eût quitté le port.
La Gazette* de France commente en ces termes la victoire de Carthagène : a II n'était pas assez à la France d'avoir naguère obtenu sur terre des avantages
(1) Gazette de France.
signalées par des gains de bataille, la mer s'est encore voulu faire de la partie. » Et la Gazette ajoute^ : € Tout ce que l'Espagne avait de bons bommes de mer et de bons vaisseaux était dans cette armée. »
La gloire n'en est que plus grande et elle rejaillit sur l'amiral ; la relation du combat se termine par cette phrase suggestive : « Je ne vous dis rien davantage du général puisque l'honneur des bons succès tels que celui-ci appartient principalement au chef comme la bonne action à la tête. Le duc de Brézé a trop bien réussi dans ses premiers emplois pour nous laisse^ dans ce combat opiniâtre de douze heures, quelque doute de sa conduite et de son courage. »
En effet, le duc a arriva le premier aux ennemis ». Usant avec une maîtrise encore inégalée de sa tactique foudroyante, il ne cesse de faire force de voiles pour attaquer lui-même les galions <c les plus paresseux », non pour les aborder vergue à vergue, mais pour les dégréer et les dépasser, afin de a mieux joindre l'amiral d'Espagne après l'avoir fait abandonner par ses vaisseaux ». Tactique où le courage personnel le dispute à la science du commandement.