‹ Maillé-BrézéChapitre 34 sur 44 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

L'affaire d'Alger. — Campagne de 1644. — Parlons encore des galères. — Opérations combinées. — Blocus de Tarragone.

Une note de la Gazette de France, datée du 6 décembre 1643, nous apprend que « le duc de Brézé est toujours à Toulon où il commence à se mieux porter ». L'amiral relève d'une grave maladie dont il se remet lentement. Quand on connaît sa vie mouvementée, nul ne s'étonnera qu'il ait succombé aux fatigues de cette quatrième campagne, d'autant qu'au retour d'Alger, il a éprouvé « une tempête épouvantable », laquelle a dispersé tous ses vaisseaux qui rentrent les uns après les autres en rade de Toulon, y ramenant leurs prisonniers. « Il y a dans la ville beaucoup d'Espagnols pris à Carthagène et soixante-quatre Turcs dont vingt-quatre sont gardés à Toulon et les autres départis sur nos meilleures galères, à condition de les rendre, si en est besoin, pour faire l'échange. » Car l'excellent cœur, le chef humain qu'est le duc de Brézé ne perd pas de vue le sort de ses captifs en Alger, que le Pacha et son Divan lui ont déjà refusé et qu'il finira par obtenir.

Mazarin, en bon Italien qu'il était, désireux de chasser la maison d'Autriche de la péninsule italique, envisageait dès 1643 d'aller porter la guerre dans les Deux-Siciles. Il est donc très possible qu'il n'ait point été satisfait de la diversion du duc de Brézé sur

Alger, qui l'empêchait de réaliser son projet. Mais tous les marins approuveront le grand amiral de sa décision. Brézé a toujours été un chef humain et généreux. Nous l'avons vu à Cadix sauver des équipages ennemis en train de se noyer et, cela, au péril même de sa vie. Ce qui l'a fait tant aimer de ses états-majors et de ses équipages, c'est le souci de leur bien-être et de leur sécurité. Il n'a jamais épargné sa peine à cet effet ; il a toujours développé dans son escadre l'esprit de solidarité et de sacrifice, ce que nous appellerions aujourd'hui « l'esprit d'équipe », en montrant l'exemple et en occupant toujours les postes les plus exposés; ce dont il devait finalement mourir.

Non seulement nous n'approuvons pas ceux qui ont pu critiquer le duc de Brézé de n'avoir pas été en Sicile, mais nous estimons qu'il a moçktré, en l'occurrence, toute l'âme d'un chef. Par des traits de cette nature, dont il était coutumier, l'amiral obtint la confiance de ses équipages. Encore qu'infructueuse, la diversion devant Alger est une de ces mesures par laquelle celui qui a la charge de ses hommes sait leur imposer son autorité.

Pour ne point obséder nos lecteurs de trop de récits de combats navals, nous passerons rapidement sur les années 1644 et 1645 qui, l'une et l'autre, se caractérisent d'un seul mot : l'utilisation par la flotte française de la maîtrise de la mer.

Sous le commandement de Brézé en 1644 la flotte française affirme son ascendant sur l'ennemi, bien que le trésor s'épuise. M. de Montade prend trois hollandais chargés de blé. Le 9 juin 1644, le chevalier Garnier, en croisant devant la rade de Valence, aperçoit quatre vaisseaux d'Espagne ; le lendemain, 10 Juin, à l'aube, il attaque résolument. Le feu est si vif qu'un des espagnols est incendié par une canonnade à bout portant. Les trois autres vaisseaux ayant été abandonnés par leurs équipages terrifiés, « nos bruslots y portèrent la flamme. » Le chevalier Garnier qui a

« faict avec Bon escadre tout ce qu'on peut attendre d'un houaeste homme », a été assisté par le chevalier Paul, l'Eschasserie, La Roche-Allard et par Marioehan et Payant, capitaines des brûlots, qui montèrent à bord avec cent mousquetaires, sous le feu des batteries de côtes, au risque d'être embrasés eux-mêmes.

Ici se place un incident caractéristique de cette esprit invétéré d'indépendance du corps des galères et* surtout de la sotte vanité du « petit duc » de Richelieu, qui avait fait par écrit défense à M. de Baumes de reconnaître les ordres de Garnier. Celui-ci s'en plaignit à Mazarin qui, le 8 septembre 1643, donne aussitôt au duc de Richelieu et à ses galères l'ordre d'obéir « en tout et pour tout » au duc de Bréaé.

Déjà, le 23 août, ce dernier avait conduit toute sa flotte devant Tarragone que La Motte-Houdancourt assiégeait par terre. L'escadre bombarda la place de plus de 5 000 boulets et, tout en tenant le blocus, elle fournit au maréchal des compagnies de débarquement. Brézé avait quitté Toulon le 20 août; il disposait de trente-deux vaisseaux et de la flottille des galères au nombre de dix-huit, sous les ordres de Vincheguerre, lieutenant général du duc de Richelieu. Cette armée interdit aux forces navales espagnoles de secourir Tarragone par mer : mais les renforts furent amenés par terre. Le maréchal, dut lever le siège de Tarragone. On l'arrêta et il fut enfermé dans le château de Pierre-Encise jusqu'en 1648. M. de Brézé, à qui on n'avait rien à reprocher et qui avait fait tout son devoir, reprit la mer sans rencontrer aucune bonne occasion de combattre « l'ennemi ». Il devait rentrer à Toulon vers la fin d'octobre et, de là, aller à Paris remplir les devoirs de sa charge de grand maître de la navigation.

Il est singulier de constater que ces marins du xvir siècle, malgré les difficultés des communications, étaient toujours par monts et par vaux. Nous avons à cet égard le témoignage d'officiers comme Valbelle

et Forbin qui faisaient fréquemment le voyage de Marseille à Paris et sur les côtes de l'océan. Ces voyageurs isolés, par crainte des voleurs, se joignaient à des caravanes de marchands qui, eux savaient se protéger. En leur compagnie, Forbin eut des aventures de brigands et de soubrettes qu'il nous a contées avec humour.

Mais un grand seigneur comme M. le grand amiral, duc de Brézé, se déplaçait avec une nombreuse escorte. Pour ne faire la route qu'à une moyenne de 5 à l'heure, celle-ci n'en était que plus pittoresque. On avait la ressource de prendre le coche d'eau, c'est-à-dire de remonter le Rhône en bateau de Tarascon à Lyon, comme l'avait fait le cardinal en 1642 quand il traînait dans le sillage de sa robe rouge le malheureux de Thou. On remontait alors le fleuve le long d'une haie de magnifiques châteaux crénelés. On en voit encore les restes imposants; mais au xvii® siècle, Richelieu ne les avait pas tous ruinés. Ils demeuraient dans leur admirable ceinture de remparts, de courtines, crénelés, sommés de tours orgueilleuses , et d'échauguettes aériennes.

A son passage à Lyon, entre deux campagnes, Jean Armand de Maillé-Brézé ne manquait paa de voir son oncle, le cardinal. Celui-ci devait conserver quelque amertume d'avoir été purement et simplement déshérité par son frère dont il était l'hoir le plus proche, sous prétexte qu'il était in sacris. Il en avait de bonnes, Richelieu, de refuser aux prélats les biens de ce monde, lui qui les avait accumulés à son profit !

' Cet Alphonse Louis du Plessis était son aîné. Il fut destiné à être chevalier de Malte. En ce dessein on lui voulut apprendre à nager, ce qui, paraît-il, était nécessaire à ce moment-là, mais il ne put jamais en venir à bout. « Ses parents lui en faisaient des reproches et lui disaient qu'il ne voulait être bon à rien. » C'était un peu exagéré pour le simple fait de son échec en natation. Enfin, las de leurs crieries, un jour que,

par hasard, il n'y avait personne avec lui qui sût nager, il se jeta dans Peau si follement que, sans un pêcheur qui y accourut avec sa nacelle, il était noyé. « II fallut donc faire d'Église cet homme qui avait naturellement quelque pente à la folie; la solitude l'achevait. » Le cardinal de Richelieu le fit sortir de la Chartreuse et le nomma archevêque d'Aix, puis archevêque de Lyon, cardinal, grand aumônier de ^France et lui donna de grands bénéfices, tout au moins de son vivant. Il se trouve que ses contemporains n'ont eu à reprocher à ce primat des Gaules, qui « durant la peste, alla partout comme s'il n'eût pas eu tout sujet d'aimer la vie », qu'une action typique et qui montre à quel point tous ces Richelieu s'intéressaient aux galères qu'ils considéraient comme une propriété de famille. Etant à Marseille, où il avait l'abbaye de Saint-Victor, Alphonse alla voir les galères. Or, le cardinal de Richelieu, qui cherchait par tous les moyens à se procurer des rameurs, « y avait fait mettre le baron de Roman, qui avait voulu lever quelques troupes pour la reine mère, traitement bien indigne d'un gentilhomme. » Comme on avait eu pitié de ce cavalier, « il était à son ordinaire, hors qu'il portait un petit fer à la jambe ». Le cardinal de Lyon le fait prendre :

— Qu'on le rase, s'écrie-t-il, et qu'on l'attache à la rame. « Ce pauvre gentilhomme se coucha dans le banc et s'y laissa mourir de regret. » Ce « bon évêque », qui avait sauvé tant de pestiférés, ne pouvait, en digne frère du cardinal, souffrir la vue d'un galérien inoccupé.

De reto\jr à Paris, en prenant contact avec ses bureaux, le grand amiral s'aperçut qu'il y avait quelque chose de changé en France depuis Richelieu. Tous ses efforts pour galvaniser ses services se heur- /taient à l'indifférence générale, à l'esprit d'intrigue, car le premier ministre se débattait au milieu des querelles politiques. Avec Anne d'Autriche, le gouvernement du grand cardinal était tombé en quenouille.

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