‹ Maillé-BrézéChapitre 35 sur 44 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

PÇISE DE ROSAS

(28 mai 1645)

Arrêt des constructions neuves. — Brëzé à la Grande Maîtrise de la Navigation. — Succès des opérations combinées.

Et, cependant, du fait de la pusillanimité du gouvernement de la régence et bien qu'il fût pourvu des charges les plus importantes de l'État sans doute, le duc de Brézé se sentait-il moins sûr de i^n armée navale qu'au temps où, sous la tutelle de son oncle il profitait de cette forte autorité? La situation du grand amiral, duc et pair et gouverneur de l'Aunis, était cependant éclatante à la cour du roi-enfant et Jean Armand de Maillé était trop imbu des leçons du grand cardinal, trop bon serviteur et commis de l'État, pour négliger aucune de ses fonctions.

Dans les Archives historiques de la Saintonge (ch. XXXVII ï, p. 412), nous lisons : « Le mercredi 3® de juin 1643, sur les six à sept heures du soir, M. le marquis de Brézé (on continuait à lui donner son ancien titre), notre gouverneur, arriva e^ cette ville (La Rochelle) et ne voulut point permettre qu'on r allât voir pour ce soir-là, mais le lendemain tous les corps de cette ville le furent saluer. » Il est assez étrange de rapprocher cette entrée à La Rochelle de celle du « jeudi 14® de juin 1640 », où il dit est : (( Monseigneur le marquis de Brézé arrive en cette ville et fut reçu avec honneur, car il y eut cinquante

OU soixante cavaliers qui furent au-devant de lui jusque vers Dompierre et quelque quatre cents hommes de pied jusque dehors la ville. )>

Il n'avait pas alors vingt et un ans et c'était sa première entrée solennelle qui flattait sa jeunesse. Ce qui lui importait le plus dans son gouvernement, c'était le contact avec les « corps de ville », c'est-à-dire avec les représentants qualifiés de la cité et de la province qu'il avait à administrer et dont il devait confier la lieutenance à son ami, Louis de Foucauld, comte du Dognon. Brézé avait prêté lui-même serment au parlement le 2 juin 1642, c'est-à-dire un an auparavant, comme lieutenant général.

Le 10 avril 1643, quelques mois avsuat son entrée à L^ Rochelle, Mgr le duc de Fronsac et de Caumont avait été reçu au Parlement comme dur et pair. Nous aimons à nous représenter ce jeune amiral de vingtquatre ans apparaissant dans son grand manteau ducal doublé d'hermine et s' avançant « timide et embarrassé » comme eût dit des Réaux, au milieu de cette cour des pairs qui incarnait ce que le royaume avait de plus noble : les princes du sang, les Guise, les Épernon, les Montmorency, les La Trémoille, les Chevreuse, etc.. et ces éminents magistrats qui perpétuaient tout le passé traditionnel de la France sérieuse, ordonnée, administrative et judicaire : les Mole, les du Harlay, les Nesmon, les Novion, etc..

On peut, par contre, imaginer la sensation que produisit chez ces hauts personnages, les uns qui s'y connaissaient en bravoure, les autres juges sévères des actions des grands capitaines, quand ils reçurent le serment de ce nouveau pair de vingt-quatre ans, trois fois vainqueur sur mer, titulaire de cinq campagnes navales et qui affichait sur les vaisseaux un tel mépris de la mort. Sans doute, en entendant tomber des lèvres de ce neveu de Richelieu la formule de fidélité au roy, un frémissement se produisit-il au sein de cette cour magnifique.

Ce descendant des Du Plessis avait hérité de cette passion de bien servir l'État qui fut le trait dominant de la carrière de Richelieu. Malheureusement, cette soif de bien faire, surtout en ce qui concerne Famaée navale, allait être contrecarrée par l'impuissance du gouvernement de Mazarin. Ce n'est pas que celui-ci ne favorisât pas le duc de Brézé, nous en avona la preuve contraire dans cette lettre précitée du 8 septembre 1643, où il soutenait Brézé contre les sottes prétentions de Pontcourlay et du petit duc de Richelieu. Mais Mazarin, malgré son désir de suivre le testament politique de Richelieu, n'arrivait point, par suite des troubles sociaux, à trouver les ressources suffisantes pour poursuivre l'œuvre de son prédécesseur.

Afin de comprendre les difficultés éprouvées^ par Brézé pour réaliser son plan de campagne de 1645, il importe de savoir comment on utilisait la flotte à cette époque-là. Il y avait, comme aujourd'hui, des programmes de constructions neuves pour renouveler le matériel flottant. Mais, c'était par les plans d'armement que se singularisaient les vaisseaux ronds de 1644 par rapport à nos escadres modernes.

Celles-ci, en raison des progrès journaliers de la science, se démodent vite. Si l'on construisait aujourd'hui un cuirassé sur les plans de 1914 par exemple, ce cuirassé, quoique neuf, n'aurait aucune valeur militaire. Il ne pourrait encaisser ni les bombes, ni les torpille^ aériennes, ni les obus de l'artUlerie de 380 mm. à grande vitesse initiale, pas plus qu'il ne pourrait se défendre contre le vol des avions, faute d'artillerie AA.

Au contraire, les navires à voile étaient construits sur un type standard. L'existence d'un vaisseau rond n'avait pratiquement d'autres limites que celles que lui assignaient son usure normale ou les avaries faites par l'ennemi. Aussi, désarmait-on ces vaisseaux après chaque campagne. On leur enlevait leur mâture, les voiles, les cordages, les haubans, etc., qui étaient

entreposés dans des magasins à terre. Le gracieux T-aissèau devenait un simple ponton avec des cales ^des, gardé par quelques matelots.

Ce mécanisme d'utilisation du^ vaisseau posait un premier problème : celui du radoubage, regréement, confection de nouvelles voiles. Or, de Brézé constatait avec regret que les ouvriers des arsenaux, ceux de Toulon et d'Indret notamment, travaillaient de moins en moins car ils faisaient de la politique. Sur les terrepleins et les chantiers, ainsi qu'à l'approche des temps troublés de notre histoire, 'des groupes se formaient pour critiquer le gouvernement de la reine. Déjà à -l'horizon du faubourg Saint-Antoine se levait le vent de Fronde, cette révolte larvée, ce mal endémique de notre pays qui lui a fait plus de mal que les révolutions les plus sanglantes. M. le comniissaire général d'Infreville mandait à M. de Brézé le 25 avril 1644, à propos de Tincendie des deux beaux vaisseaux Maquedo et Amiral de Biscaye, que ceux-ci avaient été incendiés « par l'impéritie des calphats toulonnais »,

Au problème de la main-d'œuvre ouvrière, s'ajoutait celui des effectifs embarqués. Il n'était pas facile de rattraper d'un seul coup ces milliers de marins -congédiés. On était obligé de les embarquer souvent de force, par la a presse », comme on disait alors. Il faudra attendre Colbert et son « Inscription maritime », c'est-à-dire la charte du travail à bord, caisses de retraites, etc., trois siècles avant nos a Assurances sociales », pour avoir des équipages réguliers.

En ce qui concerne les galères, leur réarmement était simple, car il était assuré par la chiourme ellemême hivernant à son banc ; mais, quelles difficultés pour recruter les dix mille rameurs qui étaient nécessaires à une flottille de vingt-cinq imités 1 On se souvient des vers célèbres :

Dans la galère capitane,

Nous étions quatre-vingts rameurs...

Pour une fois et pour les besoins de la versification, Victor Hugo est au-dessoos de la réalité. Il fallait cinq cents rameurs pour les avirons de la Réale et un gouvernement fort pour les trouver. Ce fut une idée fixe de Richelieu, comme d'abattre la noblesse ou supprimer les duels, que de se procurer de bons galériens. Tonte la famille y contribuait : Pontcouriay, Bréîé, puis le c petit duc ■ le commandaient, Alphonse les faisait tondre, la duchesse d'Aiguillon les avait inclus dans ses bonnes œuvres et subventionnait M. Vincent de Paul, autant par charité chrétienne que pour entretenir la chiourme en bonne forme, un peu comme on envoie le vétérinaire soigner les bœufs de labour.

Le duc de Brézé se consolait de ses déboires en allant visiter son père à Mifiy ou dans la société de Benserade (de Ben Zerage). On saura plus tard, après sa mort, car il était modeste en tout et cachait ses larçesses, que Jean Armand donnait cinquante miDe livres par an aux hommes de lettres sans rien exiger d'eux en retour. Fait d'autant plus louable qu'il est exceptionnel. Il semble aussi qu'à cette époque, son intimité avec Louis de Foucauld comte du Dognon ait été très étroite.* Celui-ci avait pris part à toutes les campagnes de son amiral et avait montré toujours un grand courage, notanmient sur sa galère la Saint- Germain,

M. le grand amiral avait aussi une autre source d'occupations : sa charge ne le cantonnait pas seulement dans la direction de la marine de guerre, il était aussi grand maître de la navigation (marchande) et du commerce de France. A cet égard, le duc de Brézé fut le fidèle exécuteur testamentaire de la politique maritime et commerciale de celui dont il tenait sa charge éclatante. Richelieu eut le mérite d'entrevoir, le premier en France, le parti que le trésor royal pouvait tirer du commerce extérieur de la navigation et du trafic par mer. Avant lui, il est vrai, Jacques Cœur en avait obtenu des ressources importantes,

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mais le roy n'en avait usé qu'indirectement. Le cardinal, en grand commis du royaume, voulut que ce fût l'État lui-même qui en profitât. C'est pourquoi nous voyons son attention tendue pendant toute sa. vie vers le développement des entreprises lointaines. Il ne pouvait pas mieux faire, afin de prêcher d'exemple, que de devenir grand maître, chef de la navigation et du commerce de France et de transmettre son titre à son neveu qui en était digne.

Ce serait singulièrement la rabaisser que de croire, ainsi qu'Anne d'Autriche le conçut plus tard, que cette charge consistait surtout à percevoir des droits' fiscaux. Ainsi que la terminologie de la fonction l'indique, chef^ grand maître^ superintendant^ on attendit tout de son titulaire pour favoriser le commerce extérieur, les armements de navires et les opérations coloniales. La conception de la grande maîtrise était tout un programme. Non seulement elle concentrait les pouvoirs du grand amiral (celui du Ponant et du Levant et de toutes les amirautés provinciales), mais encore elle ajoutait à ces anciens grands emplois de la coiffonne tout ce qui touchait au domaine extérieur, nous dirions impérial^ de la France. Car c'est bien la notion de l'Empire qui sui^t pour la première fois avec Richelieu et Maillé-Brézé dans les annales de notre pays.

Jamais une centralisation aussi absolue des choses de la mer ne se manifesta avec plus de vigueur, la grande maîtrise résumant toutes les initiatives, toutes les compétences administratives touchant à la marine, et c'est grâce à cette armature solide, à cette cuirasse sans défaut que nous devons la naissance du pavillon français.

Si le temps manqua au duc de Brézé pour s'affirmer dans sa nouvelle charge qu'il n'occupa que pendant trois ans avant de mourir, du moins avons-nous la certitude qu'il apporta dans l'exercice de ses fonctions cettfe conscience professionnelle, ce désintéressement

national, ce dévouement à la chose publique, cet esprit ordonné, ce sens de l'administration et de l'économie qui furent les traits de sa carrière de grand amiral, de grand administrateur, de grand chef et de grand marin.

A titre de curiosité, nous avons voulu relever les textes qui concernent sa charge à l'amirauté de La Rochelle (qui était, ainsi que nous le savons, le siège de son gouvernement) en tant que maître de ce qu'on appelait en Saintonge « la surintendance générale des mers » dans les registres dits « de Majesté » qui servaient à enregistrer au Présidial de La Rochelle et à l'amirauté les lettres royales, édits, déclarations, etc..

Dans tous ces documents, il est qualifié : « Armand de Maillé, duc de Fronsacq, marquis de Brézé et de Granville, grand maître chef et surintendant général de la navigation et commerce de France. Gouverneur et lieutenant général pour le roy, es ville et gouvernement de Brouage, La Rochelle, pays d'Aunis et isles adjacentes. »

La perception des droits par les « commis de la recette » joue un grand rôle dans l'administration subalterne de la charge de superintendant. Aujourd'hui, c'est la douane qui se charge de ces recouvrements; ces textes qui se réfèrent à des ordonnances restrictives ou à des poursuites fiscales ne peuvent, évidemment, donner aucune idée des occupations du grand maître de la navigation : on ne saurait mieux les définir qu'en disant qu'il devait considérer tout l'actif maritime du rojraume comme son domaine personnel qu'il gérait pour le compte de l'État, en prélevant pour lui-même des revenus importants. C'est dire que la prospérité du commerce et de la navigation maritimes dont il était le chef s'intensifiait avec sa propre fortune. Mais sa charge était d'autant plus lourde qu'il la cumulait avec le commandement effectif de toute l'armée navale du roy.

Celle-ci se composait en janvier 1645, de douze" na-

vires de guerre, quinze brûlots conduits par le commandeur de Montigny et d'une escadre de douze vaisseaux, quatre brûlots et dix galères aux ordres de M. de Baumes. Cette flotte, bien qu'elle ne dût pas tirer le canon, fut la cause que nous prîmes Rosas en éloignant le secours que les Espagnols destinaient aux défenseurs de la place-forte (28 mai 1645). « Les Catalans, enthousiasmés, célébraient notre victoire à l'égal de la prise de La Rochelle par Richelieu. »

Cette campagne fut caractérisée par la bonne harmonie qui régna entre les troupes à terre et l'armée navale. Brézé écrivait à son père le 26 avril 1645 : « Pour les nouvelles de la guerre, il n'y /en a point de particulières et il ne s'est rien passé de considérable à Rqsas depuis l'ouverture de la tranchée. MM. les ministres en ont fort bonne opinion él moi. » Toutefois, l'amiral ajoutait : « Je suis fort peu rassuré et je crains que les ennemis ne la recouvrent et que nous ne perdions de nos vaisseaux et de nos galères. »

Celles-ci, nous le savons, avaient pour lieutenant général le commandeur Philandre de Vincheguerre, type accompli de ces capitaines de galères du début du XVII® et le plus ancien d'entre eux. D'origine italienne, son nom était tout un programme : Vinciguerra : je vaincs en guerre. Il avait débuté au combat de Mile le 18 janvier 1605 et fait, avec son père, comme commandant un terrible carnage de pirates. Il avait assisté, sous l'oncle de Richelieu, frère Amador de La Porte, à l'affaire de Shiotkos contre les Turcs, pris part à l'expédition de la Goulette contre les Barbaresques en 1616 et à toutes les campagnes de la guerre de Trente ans. Nous savons qu'il s'était couvert de gloire devant Tarragone en 1643 en y remportant une belle victoire. C'était le meilleur spécialiste de la stratégie des galères et un véritable pilote de la Méditerranée qu'il avait labourée en tous sens. Depuis quarante ans qu'il se battait sans arrêt, quels souvenirs devait-il avoir de sang versé et de chiourme

enchaînée I II fallait, à ce moment, un cœur endurci ' et un estomac solide pour résister à tous cies relents. Eh définitive, la flotte française, sous lé duo de Brézé, avait', au cours des ainnées 1644-1645, permis la prise de Rosas ; c'était tout ce qu'on pouvait attendre d'elle. Les armées navales espagnoles, terrorisées par les trois défaites successives que leur avait ii^igées l'amiral français, n'osaient plu« se montrer.

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