‹ Maillé-BrézéChapitre 6 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES DEUX AJlMA^iB

C»r>jià:::r dï nar-zh*:. — Li Dtrr.lc, — Mort de Xicolle. — Leifai-* éi Je*a ArT=.à=.d d* Maiiiê-Brêié.

c Le duc de Brézé fut élevé par les soins da cardinal de Richelieu », dit Tallemant des Réaux dans ses historiettes : le cardinal c entendant rester le maître de sa famille et de sa clientèle ».

Richelieu a d'autant plus de raisons de s'occuper de Féducation de son neveu, confiée à Fabbé d'Aubignac, qu'il a tout à craindre de l'exemple des parents d'Armand, aussi bien de son père Ui^ain que de sa mère Nicolle, lesqueb donnent le spectacle d'un ménage désunL

Urbain était un original. Le cardinal de Retz disait de lui : c C'est un extravagant, mais qui était assez goûté du roy et se permettait assez souvent des tirades contre les plus grands personnages, i Cest d'ailleurs pourquoi il plaisait à Louis XIII, friand de médisances. La réputation de bizarrerie de Maillé était tellement bien assise que lorsqu'il entra comme gouverneur dans Barcelone, ses nouveaux sujets disaient de lui : c Es muy bizarro este mareschal ».

Chasseur passionné, il possédait les plus belles chasses de l'Anjou. Amateur de longue paume, il avait fait construire dans son beau château de Milly une salle qui passait pour une des plus belles du temps. C'était aussi un joueur, im écervelé qui dépensa tous

ses biens, à telle enseigne que le cardinal dut lui racheter la plus grande partie de ses terres en lui en laissant la jouissance.

Si M. de Brézé n'avait eu que ces défauts 1 Mais il était débauché et, selon l'expression de Tallemant des Réaux, un grand « rabatteur de bois ». Il en fit beaucoup porter à son épouse Nicolle. Comme il arrive à tous les hommes volages, celui-ci trouva sa maîtresse dans lès plus tristes conditions. « Le mareschal de Brézé, dit Lenel (1), était possédé par une femme, veuve d'un de ses valets (2), laide, mais d'un esprit vif et hardi, qui a disposé de toute sa fortune jusqu'au dernier soupir de sa vie I » Il s'agissait de la Dervois. Avec elle « l'amour fit faire au maréchal d'étranges choses, outre qu'il n'était pas trop sage naturellement, non plus que sa femme. »

Cette Dervois « travaillait pour les tailleurs sur leur boutique à Angers, selon la mode du pays ». Elle fut débauchée par un laquais de Brézé et amenée à Paris. « Elle plut au maréchal et leur servit quelque temps à tous deux. Cette femme avait du sens et de l'esprit : elle empaume le maréchal, s'en rend la maîtresse et lui fait traiter la maréchale comme il lui plaisait. » On prétend qu'à sa mort, en 1635, cette Dervois fit « tuer son mari à l'affût » afin d'épouser M. de Brézé. « Je ne sais si c'est par dire du maréchal, insinue Tallemant, ou s'il était seulement consentant, mais on assure que depuis il s'évanouissait quand il voyait un lapin », ce qui peut étonner de la part d'un homme « qui était le plus grand tyran du monde pour la chasse ». Cette Dervois, pourtant, ne vint point à bout de son dessein ; elle craignait apparemment que « le cardinal n'eût pas trouvé bon qu'on eût ainsi contaminé sa noblesse ». Il n'en reste pas moins que la

(1) Tome II, édition de 1729, p. 574.

(2) Ce laquais avait été pris par les galères d'Espagne sur la côte d'Afrique.

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Dçrvois gouv^nifiit tout au château de Milly. Elle déchirait souvent les actes qui avaient été dressés et les dictait elle-même; elle commandait aux gens de guerre et aux officiers du Présidial, Bref, une souveraine dans le gouvernement de Saumur,

Dervoi^ eut du maréchal plusieurs enfants illégitimes, A oe propos, l'abbé Souillet a trouvé dans les archives de sa paroisse une bioA curieuse pièce où la Dervois (c'est un comble !) est qualifiée de « vertueuse damoiselle Pommier ». Il s'agit de l'acte de baptême d'un de ses rejetons précités, qui eut comme parrain, devinez qui?.,, le demi-frère adultérin luimême du nouveau-né. Cela se passait au moment où notre Jean Armand n'avait guère plus de douze ans. Il ne peut donc être tenu pour responsable de ce que la mentalité bourgeoise considérerait aujourd'hui comme une faiblesse. Mais que dire des sentiments de Nicolle et quelles furent les pensées d'amertume du grand cardinal devant cette injure infligée à sa propre sœuri Gela expliquera dans la suite certaines conséquences de la colère de l'oncle premier ministre, ainsi que le fâcheux état de santé de la maréchale.

Il est vrai que le fait ne paraissait alors guère choquant. D'après les idées du temps, on attachait à la consanguinité des préjugés de race impérieux qui justifiaient toute la faveur des bâtards. L'atavisme nobiliaire, le « sang bleu », conférait à celui qui lé charriait dans ses veines de singuliers privilèges. Lob rois de France avaient déjà donné, notamment avec Henri IV et donneront surtout avec Louis XIV, l'exemple de cette condescendance envers leur famille naturelle. Un Maillé-Brézé, qui s'estimait de souche quasi royale, pouvait se permettre envers le fruit de ses incartades conjugales des complaisances qui attestaient en quelque sorte l'illustration de sa lointaine hérédité.

Le maréchal se rachetait par sa culture. « II écrivait bien et était galant et civil quand l'humeur lui

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en prenait. » Il correspondait avec Ménage, Molière lui lisait touteg ses pièces, ce fut le maréchal qui assura le succès de VAçare après son premier échec.

Tel était le modèle qu'on proposait à son flls : un gouverneur de Saumur depuis 1626 et de l'Anjou en 1636, devant qui tremblait toute la province et qui lui-même était à genoux devant la femme d'un de ses laquais ; un homme qui bafouait NicoUe, la mère de Jean Armand, et qui se ruinait pour une gourgandine, ainsi que l'indique cette chanson du temps :

Bubons à V illustre Brézé Qui s^est si bien désabusé De cette chimère importune De la fortune

«c II s'en consolait en mangeant des perdrix en caresme m avec le maréchal de Saint-Luc

L'excuse aux infidélités du maréchal envers son épeuse fut que celle-ci, profitable en tant que nièce du ministre de Louis XIII, ne lui donna guère d'agrément", « Cette femme était folle et est morte liée ou du moins enfermée. » Qu'on nous pardonne cette anecdote : elle croyait avoir en verre les parties postérieures de son individu et ne voulait point s'asseoir, « D'autres fois, elle croyait avoir froid à un petit endroit au-dessus de la main et passait tout le jour à y mettre des gouttes de résine, quelquefois jusqu'à cinq cents, et puis à les ôter selon qu'il lui semblait que la partie se réchauffait. » Elle refusait d'aller en province rejoindre son mari qui « fit oster tous les meubles, jusqu'aux rideaux du lit de Madame et la laissa là ».

Cette faiblesse d'esprit de NicoUe était bien connue de ses contemporains. L'abbé de Saint-Germain, au risque de blesser le cardinal, lui écrivait dans la Satyre d'Etat : « Si vous donniez à votre esprit quatre jours de relâche, il s'en irait promener aux Indes avec celui de votre sœur. » Urbain avait si peu de respect

pour sa femme qu'il lui « ôta ses pendants et les mit, en sa présence, aux oreilles de la Dervois ». C'est, dit des Réaux, « une des choses qui servit autant à achever la grande Nicolle. »

Mais il est touchant de montrer de quelle sollicitude Richelieu sur qui reposait tant de fardeaux, entoura sa sœur malade. Il avait pourvu à son mariage, qui se fit le 25 novembre 1617 « sans cérémonies aucunes » et comme M. de Brézé « faisait état d'aller bientôt à Paris », l'évêque de Luçon écrivait en octobre 1617 à son frère : « Il est à propos que vous teniez votre argent ».

Dès que Nicolle est malade, son frère ne cesse de s'inquiéter pour elle. Il écrit à Sourdis en août 1633 : « Je vous prie de confirmer ma sœur par lettre à dessein qu'elle a de se promener par la chambre, qu'eljfi choisira telle demeure qu'elle voudra de Saumur à Isle-Bouchard. » Il met à sa disposition toutes ses résidences. Le 8 août 1635, constatant que la maladie a empiré, il remercie le surintendant des finances Bouthillier « de la lettre envoyée du confesseur de ma sœur au sujet de sa maladie » et il envoie vers elle « M. Desclaux qui est parti aujourd'hui pour l'aller trouver ». Et lorsque Mme de Combalet (future duchesse d'Aiguillon) lui apprend par Chavigni la mort de sa tante, il témoigne de son affliction à Bouthillier en lui écrivant, le 2 septembre 1635 : « Dieu a appelé ma sœur dont je suis extrêmement affligé. Je sais le déplaisir que vous en aurez. »

D'après Morgues de Saint-Germain Nicolle serait morte vraisemblablement enfermée (1). Ces Richelieu, d'ailleurs, étaient un peu fous; des dégénérés supérieurs, dirions-nous aujourd'hui. Le cardinal luimême, quelque pénétré qu'il fût de la raison d'État et de sagesse pour ses affaires personnelles, avait

(1) Morgues db Saint-Germain, les Lumières pour Vhistoire ^e France.

la folie des grandeurs. Son hypertrophie du moi, cette sorte d'inconscience qui le conduisait à assimiler les intérêts de la France à sa propre fortune et à faire couler le sang de ceux qui s'opposaient à sa politique indiquent une sorte de dérèglement. On peut même se demander si, malgré les immenses services qu'il rendit à son pays, ce fondateur de la France nouvelle n'alla pas trop loin en préparant l'absolutisme de Louis XIV, en supprimant tout contrepoids à la monarchie. 11 était excessif en tout. Cela ne fait que mieux ressortir ce qu'il y a, par contraste de pondéré et de mesuré dans le caractère d'Armand.

Mais revenons à son éducation. Après son précepteur, le bon abbé d'Aubignac, on lui donne La Vergne comme gouverneur. Ce La Vergne était « curieux d'architecture et y entendait un peu ». C'est de lui que Louis Xlll disait que « quand Zamet faisait ses révérences, La Vergne était derrière pour les mesurer avec sa toise ». Ce qui semble indiquer que La Vergne était quelque peu savant. Sans doute, cet amour de la précision et des mathématiques ne fut-il pas étranger au goût qu'eut toujours Armand de Brézé pour la carrière de marin, laquelle exige beaucoup de calculs et de relèvements sur les cartes ainsi qu'une notion de la distance qui était alors indispensable pour bien conduire un combat sur mer. La Vergne eut certainement, à cet égard, une grande influence sur son élève dont la carrière navale sera faite d'exactitude et de mouvements de vaisseaux ou de galères bien chronométrés.

La mort de NicoUe, survint le 30 août 1635. Comme elle était « faible d'esprit », cet événement était attendu depuis quelques mois. Son fils accompagna à Saumur à la chapelle de Notre-Dame des Ardilliers, le corps» de la pauvre Nicolle, épouse délaissée. Auparavant, il avait entendu aux Grands Augustins de Paris Amthyme Denis Cohon, évêque de Nîmes, qu'on avait choisi en raison de sa grande célébrité comme orateur,

prononcer l'oraison funèbre de celle qu'on appelait la « grande NicoUe ». L'évêque de Nîmes devait, plus tard, parler sur le cercueil de Louis XIII à Saint- Germain-l'Auxerrois. Son Éminence avait fait rendre a à feu Mme la Mareschale de Brézé, sa sœur, les plus grands honneurs funèbres », car cela faisait partie de la politique raciale de Richelieu que de saisir toute occasion de glorifier ceux de sa famille, morts ou vifs*

Il ne semble pas, malgré les allusions des mécîhantes langues du temps, que la marquise de Brézé fut folle au sens pathologique du mot. Il est plus probable qu'elle était atteinte d'une douloureuse maladie mortelle, compliquée de troubles hystériques que les médecins de longue robe étaient aîors impuissants à calmer. Sans doute le résultat de nombreuses faussescouches, car les maréchaux de l'époque avaient la coutume de tuer sous eux plusieurs chevaux sur le champ de bataille et plusieurs épouses dans leur lit.

Cet atavisme féminin explique cependant cheÉ Maillé-Brézé ce penchant à la mélancolie, cette timidité devant le monde, cette sensibilité de grand nerveux s' alliant à une audace un peu folle qui n'est nullement incompatible avec l'incroyable sang-froid qui le glaçait instantanément à l'heure la plus grave du combat. Si l'on en juge par l'émotionnante lettre qu'il écrira plus tard à son père, après la mort de Richelieu, Jean Armand avait un culte pour ses parents et une infinie tendresse pour eux. Il dut ressentir un immense chagrin de la mort de sa mère.

Cette douleur survenait à un tournant de sa vie : alors qu'il venait de prendre la robe prétexte, c'est-àdire la charge d'un régiment et la survivance d'un des plus beaux gouvernements du pays. Son enfance, dont il sortait, s'était écoulée tant au château de Milly qu'auprès du maréchal, qui refusait d'en bouger, qu'à Paris dont sa mère ne sortait pas et où il avait l'avantage de jouir du faste de son oncle le cardinal.

Dans le beau parc de cent hectares, clos de murs,

OÙ le gibier regorge, on Timagine, le mousquet ciselé et niellé' d'or au poing, suivant distraitement son père, ce fanatique de la chasse, où il prit ses « fluxions ». On le voit chevauchant le long de la Loire dans la douce campagne angevine, sur l'un des quatre-vingts chevaux qu'Urbain entretient dans ses .vastes écuries ; puis jouer à la longue paume avec ses amis de Saumur qui entourent le fils de leur tyrannique gouverneur tie soins attentifs.

Comme il n'y a que des bâtisseurs dans sa famille, il ne quitte les maçons, peintres et charpentiers de Milly, occupés à construire des granges, à décorer des jeux de paume ou à ciseler des devises dans la pierre, que pour retrouver à Paris l'armée des gens mécaniques que son oncle emploie à construire Rueil ou le Palais Cardinal. Par contre, il goûte dans la capitale des joies qui compensent largement celles de la province. Sa mère, qui l'entoure d'une affection un peu déréglée, son oncle qui le comble de cadeaux et l'assomme, de ses conseils. Toutefois, ce futur grand serviteur de l'État a dû s'intéresser de bonne heure à la chose publique et prendre au sérieux le rôle qu'on lui destinait. Tout porte à croire qu'il se plaisait dans là société des pages de Richelieu et des poètes qui l'entouraient.

Sa mère morte, c'était une toute autre existence qui l'attendait et dont nous allons parler : une existence inconfortable, faite d'abnégation et de sacrifices,mais au cours de laquelle il aura l'orgueil d'exercer les plus beaux commandements navals de la France.

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