‹ Maillé-BrézéChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

BH^é, exécutant de la stratégie navale de la guerre de Trente an». — Le programme naval du cardinal et son testament politique. ,

Nul doute que dès 1635, Richelieu ne préparât son neveu à commander sur mer : non seulement du fait que la concurrence y était moins active, mais aussi parce que le fondateur d'une marine française nationale entendait s'associer son neveu préféré. En outre, le cardinal pensait qu'il était plus facile d'acquérir du renom sur les vaisseaux où nul ne s'était encore distingué en France, que dans les armées du roy illustrées déjà par tant de maréchaux célèbre^.

Il n'y avait pas alors, comme aujourd'hui, de séparation bien tranchée entre la marine et l'armée de terre. Le combat sur mer ressemblait beaucoup aux opérations terrestres. L'abordage ultima ratio de la bataille était la simple transposition sur le pont d'un navire ou l'espale d'une galère d'une mêlée à l'arme blanche et à la pistolade, qui pouvait aussi bien s'engager sur le terrain. Elle exigeait de la part des chefs les mêmes qualités, d'audace, la même autorité et des connaissances militaires analogues. La jetée des grappins sur le bordage ennemi était, au demeurât, précédée d'une lutte de mousqueterie et d'une canonnade qui n'était que la répétition des contacts classiques entre deux partis d'infanterie.

Restaient les mouvements navals proprement dits

qui, eux, demandaient une expérience de marin professionnel. Pour cette fin, les chefs d'escadre et les capitaines possédaient des techniciens avertis qu'on appelait des maîtres nochers, des « nauchiers » ou des matelots pour la manœuvre des voiles et des pilotes pour la navigation, lesquels suppléaient à l'insuffisance de notions navales des officiers. Sur les galères, pour l'emploi des rames, on avait les comités.

Bien que les officiers, qui montaient les vaisseaux du grand règne de Louis XIV, eussent déjà acquis obligatoirement des connaissances navales approfondies, l'on voit dans ses Mémoires le chevalier de Forbin, rilalgré sa manie de se mettre toujours en scène, reconnaître qu'il faisait appel à son « maître nocher ». On peut lire également dans ces Mémoires une phrase comme celle-ci : « Nos pilotes avaient fait erreur de six lieues, » ce qui implique qu'ils avaient la responsabilité de la route.

Un des plus grands mérites du cardinal fut de discerner avec une rare perspicacité le rôle que la marine serait appelée à jouer dans la stratégie de la guerre de Trente ans. Richelieu avait pu dire à Louis XIII, sans appeler de contradiction de sa part, que « le feu roy son père n'avait pas un seul vaisseau ». Il aurait pu, d'ailleurs, ajouter que .pas plus sous Henri tV que sous les monarques précédents, la France n'avait entretenu de flotte militaire digne d'un grand pays, dont les « marchands » avaient contribué à la découverte du nouveau monde et créé là-bas des établissements comme la Louisiane et le Canada. Ainsi que nous l'avons dit, les roys de France avaient eu recours à des flottes mercenaires : génoises notamment.

Richelieu, au moment où il engageait avec l'Espagne une lutte à mort dont dépendait tout l'avenir du royaume, comprit qu'il fallait combler cette lacune et créer une marine spécifiquement française. Cette nécessité lui apparut surtout devant La Rochelle qu'il avait dû bloquer par une digue, faute de pouvoir le

faire avec une croisière. Avant tout, il fallait réorganiser administrativement l'amirauté. Ayant racheté la charge d'amiral de France de Montmorency en 1626, il créa pour lui le poste ministériel de « grand maître, chef et surintendant de la navigation et du commerce » qui lui conférait une autorité absolue sur tout ce qui touchait aux choses de la mer.

Il eut, pour décider Louis XIII à réunir entre ses mains tout le destin de la marine, recours à un subterfuge. Il lui fit entendre que le produit des épaves sur les côtes du royaume échappait au trésor royal au profit des amirautés provinciales dont plusieurs n*avaient jamais reconnu l'autorité de l'amiral de France. « Le cardinal, dit des Réaux, pour avoir l'amirauté et être maître absolu aussi bien sur mer que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d'Espagne et la flotte des Indes s'étaient perdus vers Rayonne et il fit savoir cette nouvelle au roi ». Le cardinal avait d'ailleurs fourni d'autres arguments plus sérieux à Louis XIII, il lui avait dit: « Sans flotte, la France est exposée aux insultes ; avec une flotte très forte, elle tiendra en respect tous ses voisins, elle fera trembler l'Espagne pour ses galions d'Amérique, « unique source de sa subsistance », et pour ses places maritimes et elle l'obligera à développer tellement sa marine « que la. plus grande partie du revenu des Indes se consommera en frais pour conserver le tout ». Elle contraindra au respect des traités les Rarbaresques « dont l'infidélité naturelle est si grande qu'on ne peut s'en garantir que par la force ».

Comme RicheUeu était un homme méthodique, il commença par faire « dresser un inventaire » de la flotte et des ports. Ce fut le sieur d'Infreville, commissaire général, qui en fut chargé. Nous ne détaillerons pas les résultats de ce recollement, contentonsnous de dire qu'il révéla notre détresse navale. Il fallait y pourvoir. Richelieu s'y appliqua en utilisant toutes les unités que l'on put ramasser à Dieppe,

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à Honfleur, à Granyille, à Saint-Malo, etc... où l'on trouve de» navires de ^ tonneaux, à Marteille, où il mettait la main sur des vaisseaux de 600 à 1 000 tonneaux, appartenant au duc de Guise, amiral du Levant, etc..

' Mais Richelieu s'appliquait surtout aux constructions neuves. « La marine du roy Se formait ; on construisait des vaisseaux grands et petits à Dieppe, à. Fécamp, à Honfleur, à Saint-Mdlo, au Gonquet, â. Brest, à Concameau, â Couëron, à Bordeaux, à BrouagtB dont Richelieu voulait faire, malgré tes vas^, le grand port de l'Océan. En la rivière la Vilaine, à La Roche-Bernard, le sieur dé Beaulieu, capitaine du roy et l'un des plus habiles ingénieurs de la marine, avait mis en chantier un vaisseau, long de 200 piedë, large de 46, et dont le grand mât était haut de 216 pieds C'était la Couronne que le P. Foumier, aumônier de la flotte de Louis XIII, vante pour sa masse efc sa légèreté. Le chevalier de Cangé avait fait plus grand encore^ : le navire qu'il venait de lancer sur lâi Loire jaugeait 1 700 tonneaux. En même temps, Richelieu enrôlait tous les marins disponibles, si bleh que dix ans après, en 1636, la flotte que commandaièiit le comte d'Harcourt et Sourdis était forte de 39 vaisseaux, montés par 5 350 hommes et jaugeant ensemble 11 800 tonneaux.

Cette marine était appelée à jouer un rôle stratégique de premiier plan. La grande faiblesse de l'Espagne venait de ce que ses possessions et èes richesseé étaient séparées par la mer. Son empire, véritable mosaïque mondiale, se présentait ainsi qu'une arlequinade de principautés et d'établissements coloniaux. Au centre du dispositif, les rois d'Espagne oht bien réalisé l'unité de la presqu'île ibérique, Aragon, Castille, Grenade. Le Portugal a été rattaché à la couronne de Philippe II. Mais ce sont des terres arides, aussi pauvres en biens qu'en hommes; l'Eôcurial, dans sa plaine désolée^ est l'image même de bettte

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miâêriô, Par conti^, TEspagn^ étend fies tientaculeB sut l'Artofe et la FMnche-Comté dont elle suce les pmduita àgtiëôleé, SUr leô Pàyô-Bas où elle ptDfita du hégoce, Sut» ié Milahais, véritable joyati; C*est surtout du houveau tnotide qtlë léè descfendatitè de Phiiit)l)e II tirëht le plUs gMnd profit. Ils pt)s»èdëfat l'or du Pé^oU ^ue dfeô galion* dérérsent eti pactote dans le poH dé Gadbc, le Mexique, tes Antilles et êes plaiitations de càhiîe à sUcre, ufte grande partie de la Côte orientale dé rAtiiérique du Sud avec tout le b^SBih dfe l'AifiaÉOhe où se développait une population ihcroyablfe de métis.

La tactique à suivre s'impoôâit : couper les liaisons entt^ là péhinsùliB ibérique et ses posseêsions des Pays-Bad ou de l'Italie, d'uhe part; intercepter ses galions j sa flotte des Indes coinriie on, disait alors, d'autre part, c'eàt-à-dire les emt)êcher d'envoyer des renforts au secours de ses États excentriques et tarir la ôburce de cet or qui a toujours été le « iierf de la guerre ». Pour obtenir ce résultat, il nous fallait la maîtrisé de la mer, cette éternelle puissance qui a, de tout temps j assuré aux États leur indépend ance^ leur ravitaillement et leurs conquêtes.

Richelieu veut enlever à ses ennemis cette maîtrise de la mër, car c'est le seiil moyen de les vaincre, a Une armée navale est l'unique chaîne qui lie à l'Espagne tous les États qui en sont détachés. » « La séparation des États qui forment le corps de la monarchie espagnole, en rend la conservation si malaisée que, pour leur donner quelque liaison, l'unique moyen qu'ait l'Espagne, est l'entretenement d'un grand nombre de vaisseaux, qui par leur trajet continuel réunissent en quelque façon les membres à leurs chefs, portent les choses nécessaires à leur subsistance, les chefs pour commander, les soldats pour exécuter, l'argent qui est non seulement le nerf de la guerre, mais aussi la graisse de la paix. D'où il s'ensuit que, si l'on empêche la liberté de tels

trajets, ces États ne peuvent subsister d'eux-mêmes. »

C'est à Jean Armand de Brézé que Richelieu va confier l'honneur de réaliser son rêve, celui d'arracher à l'Espagne le sceptre des mers, car il a reconnu dans son neveu un chef capable de le seconder.

Pour constituer cette marine dont le grand amiral et grand-maître de la navigation entendait doter la France, il était en effet plus difficile de trouver des chefs que du matériel. Dans le mémoire qu'il présentait au roi en 1626, Richelieu écrivait :

« ... Ce qui a empêché que les personnes de qualité ne se soient mises sur la mer, ça été que ceux qui ont gouverné l'État ci-devant se sont moqués de la navigation. Il est donc besoin que- le roi dise publiquement chaque jour que ses favoris seront ceux qui feront faire des navires et qui auront le courage d'entreprendre des voyages au long cours. »

La glorieuse carrière de Maillé-Brézé est en puissance dans le mémoire de 1626. Il faut, en effet, que la famille Richelieu prêche d'exemple. Il importe que ses neveux, à défaut de fils, aient ce « courage d'entreprendre » des voyages en mer. Son « favori », car il agit comme un roi vis-à-vis des princes du sang, sera celui à qui il confiera des commandements suprêmes et qui vaincra sur mer : Jean Armand de Maillé- Brézé.

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