‹ MaïmonideChapitre 135 sur 195 · Huit Chap., ch · texte numérisé non relu

Huit Chap., ch

tière, en vue de l'amener à sa plus grande perfection possible.

La corruption n'affecte la forme qu'accidentellement, en tant qu'elle est associée à la matière. Il est dans la nature de la matière d'être privation, c'est-à-dire mal1. Les maux que les hommes s'infligent les uns aux autres sont le résultat d'une privation : tous ils proviennent de l'ignorance, c'est-à-dire de la privation de la science. La connaissance de la vérité fait cesser la haine 2.

On distingue deux sortes de vertus : les morales et les intellectuelles, auxquelles s'opposent les défauts des deux espèces3.

Les vertus intellectuelles ressortissent à la faculté rationnelle. Dans cette classe entre la sagesse, c'est-à-dire la science des causes lointaines et prochaines après la connaissance préalable de l'existence de l'objet dont il s'agit d'approfondir les causes. Puis vient la raison ; d'abord, la raison théorique qui nous est donnée par la nature, c'est-à-dire les idées premières: en second lieu, l'intellect acquis ; troisièmement, la perspicacité et la vigueur du jugement.

Les vertus morales appartiennent à la seule partie appétitive4; la partie sensitive n'est, de ce chef, que la servante de l'appétitive. Ces vertus sont nombreuses : modération, générosité, probité, douceur, humilité, contentement, courage et autres. Les défauts, en l'espèce, consistent dans le pas-assez ou le trop de ces qualités.

1. Guide, III, ch. 8, pp. 45 et 46; voir plus haut le chapitre sur la Providence.

2. Guide, III, ch. 11, p. 65. Non-être, mal et mort, c'est tout un, comme déjà l'a fait remarquer R. Siméon ben Laqisch dans le Talmud, traité de Baba bathra, 16a : «Satan, le mauvais penchant et l'ange de la mort, c'est une seule et même chose», Guide, III, ch. 22, p. 167.

3. HuitChap.,\l, p. 10 et suiv. ; Millôth higgayôn, 14; Guide, I, ch. 34, p. 125; III, ch. 54, p. 459 et suiv. C'est la division aristotélicienne en vertus éthiques et vertus dianoétiques : cf. Morale à Nicom., I, 13; II, 1 ; VI, 2.

4. Si, plus haut, la sensitive et l'appétitive sont mises au même niveau, c'est que là-bas il s'agit d'actions, qui, pour s'accomplir, ont besoin de la coopération des sens; ici, il s'agit de vertus, qui sont des états habituels de l'âme. Il ne saurait être question de vertu pour les sens dont les qualités ou

Pour ce qui relève de la partie nutritive et de l'imaginative, il n'y a pas lieu de parler de vice ou de vertu. On dira que la digestion d'un tel est facile ou difficile, que l'activité de son imagination est troublée ou s'exerce dans des conditions normales; dans ce fonctionnement il n'y a ni vertu ni vice.

La santé de l'âme est la tendance à faire constamment le bien, le beau et le convenable; la maladie de l'âme est la disposition à produire le mal, du laid et du discordant1. De même que ceux qui souffrent de maladie physique ont la sensibilité troublée au point que le doux leur paraît amer et l'amer doux, que le normal leur semble insupportable, qu'ils désirent et goûtent vivement des choses qui, pour des personnes saines, ne sont aucunement une source de jouissance mais plutôt une occasion de douleur, comme, par exemple, de manger de la terre, du charbon, de la poussière, des substances très fortes et très acides et autres aliments que les gens bien portants ne demandent jamais, mais pour lesquels, au contraire, ils éprouvent de la répulsion; de même, à ceux qui sont atteints dans la santé de l'âme, c'est-à-dire aux méchants et aux pervers, le mal paraît bien et le bien mal. De plus, le vicieux se porte toujours aux extrêmes qui sont un mal, mais qui, vu l'état morbide de son être moral, lui apparaissent comme un bien.

Or donc, comme les gens physiquement malades, lorsqu'ils ont conscience de leur mal, s'adressent à des médecins qui leur fournissent les moyens de recouvrer la santé, de même ceux qui ont l'âme délabrée doivent con-

défauls résident dans le vrai ou le faux, et non dans le bon ou le mauvais, seul objet de 1 éthique. Cependant les sens offrent à l'appétit son objet, et ainsi sont au service de l'appétilive pour l'acquisition des vertus. Voir Rosin, Die Ethik des Maïmonides, p. 57, note 4, Breslau 1876.

1. Huit Chap., III, p. 13 et suiv. ; cf. Déôth, II ; Aristote, Morale, X, 5 ; Alfarabi, Principes, p. 43; Algazali, La Balance, 15. On trouve déjà dans l'Ecriture l'idée de guérison morale : « Alors je les guérirai de leur égarement » (Osée, XIV, 5); «Guéris mon âme, car j'ai péché contre toi » (lJs., XLI, 5).

sulter les sages qui sont les médecins de lame, afin qu'ils les rétablissent par une cure morale.

Quant à ces dégénérés qui n'ont pas le sentiment de leur déchéance, ou qui, tout en ayant conscience de leur état, n'y cherchent point de remède, ils ressemblent à celui qui, atteint dans son organisme, suit son plaisir sans se soigner et ainsi paie infailliblement son imprudence de sa vie.

Les actions bonnes sont le résultat d'un équilibre à égale distance des deux extrêmes1. Les vertus sont des dispositions habituelles tenant le milieu entre deux tendances mauvaises, dont l'une pèche par excès et l'autre par défaut. Ainsi, la tempérance tient le milieu entre la sensualité et l'atonie, la libéralité entre l'avarice et la prodigalité, le courage entre la témérité et la lâcheté, la gaité entre la bouffonnerie et la balourdise, l'humilité entre l'abjection et l'orgueil, la générosité entre l'ostentation et la pingrerie, le contentement entre la cupidité et le laisser-aller, la douceur entre la colère et la débonnaireté, la pudeur entre l'effronterie et la pudibonderie.

On se trompe souvent sur la valeur des actes, on regarde comme bon l'un ou l'autre excès; on qualifie, par exemple, la témérité de courage. Quelqu'un, par une audace folle, se précipite dans le danger et court à sa perte ; si, par un heureux hasard, il échappe, on exalte son intrépidité. D'autres fois, on considère comme une vertu l'extrême inverse ; d'un apathique on dit qu'il est plein de douceur, d'un paresseux qu'il est modéré. En vérité, une seule conduite est méritoire, celle du juste milieu.

Dans sa nature originelle, l'homme n'a ni vertus ni défauts. Mais sous l'influence du milieu familial et du milieu physique, il contracte des dispositions dont quel-

1. Huit Chap., IV; Déôth, I, 1-7; II, 2-3, 7; III, 1; cf. Morale à Nicom., II, 2, 5-8. Au Deut., IV, 8, les dispositions de la Loi sont qualiliées .de « décrets et ordonnances justes» ; l'emploi du mot « justes », observe Maïmonide, indique queces préceptes sont éloignés de toute exagération; Guide, II, ch. 39, p. 304.

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ques-unes le maintiennent dans le droit chemin, dont d'autres le portent au delà, d'autres le retiennent en deçà. Pour corriger les habitudes maladives de l'âme, nous procéderons comme pour la médication corporelle. En cas de fonctionnement Irrégulier du corps, nous recherchons de quel côté il penche et comment il a dépassé la mesure, puis nous le rétablissons par une réaction en sens contraire '. Nous userons du même procédé envers l'âme.

Voulons-nous corriger un avaricieux, nous ne lui prescrirons pas la simple libéralité, mais nous le pousserons à des actes de prodigalité, jusqu'à tant que disparaisse son excessive parcimonie et que se développe en lui une tendance fortement contraire. Puis, nous lui interdirons les dépenses exagérées et nous lui commanderons de pratiquer constamment des œuvres de libéralité sans aller au delà ni rester en deçà. Inversement, à un prodigue nous enseignerons l'avarice. Toutefois, l'exercice ne sera pas aussi long que dans le cas précédent, attendu qu'on passe plus facilement de la prodigalité à la libéralité que de l'avarice à la libéralité. De même, l'apathique reviendra plus aisément à la tempérance que le sensuel, aussi feronsnous répéter plus souvent à ce dernier l'abstinence" qu'à l'autre la satisfaction des jouissances sensibles. De même, nous pousserons plus le poltron à la témérité que le téméraire à l'appréhension. C'est là la loi fondamentale de l'art de guérir les mœurs 2.

En raison de ce jeu psychologique, les justes avaient accoutumé de ne pas s'en tenir strictement à la règle du juste milieu y mais d'exagérer prudemment dans un sens ou dans Vautre. Ils inclinaient tant soit peu vers la continence, vers la témérité, vers la prodigalité, etc. 3. Si les justes, tantôt s'imposaient une plus grande rigueur, tantôt se dépensaient plus que ne le veut la loi, si par exem-

1. Contraria contrariis, ditHippocrate ; cf. Aphorismes, II, 22; De natura hum., 18; De flalibus,1.

2. Cf. Guide, III, ch. 46, p. 378; Déôlh, II, 2; cf. Aristote, Morale, II, 2, 8, 9; IV, 3; Àlgazali, La Balance, 13.

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