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4. Lévi ben Gerson, ou Gersonide, ou Magister Léo de Bannolis, naquit à Bagnols, petite ville du département du Gard, en 1288, d'une famille distinguée et cultivée. Parallèlement aux études sacrées, il approfondit la philosophieet les sciences. On ignore la date exacte de sa mort (suivant les uns elle se place en 1344, d'après d'autres en 1370). Il débute par des travaux sur Averroès; de 1326 à 1338. il compose un commentaire sur la Bible; il s'attelle ensuite à un commentaire sur le Talmud, mais ne mène à bien que la partie touchant le traité de lierakôthqui d'ailleurs s'est perdue. Sa principale production est son ouvrage philosophique MilhamôLli Adonaï, « Les guerres du Seigneur », qu'il achève en 1329, et que, pour son rationalisme, on appela « Les guerres contrcte Seigneur ». « Qui oserait, écrit l'éminent talmudiste
occuperons que de ses rapports avec le docteur juif.
Contre Maïmonide (jui pose la création c nihilo, le maître de Bagnols admet qu'il existait de toute éternité une matière inerte et indéterminée, à laquelle Dieu communiqua, un jour, par sa volouté, la forme, la vie et le mouvement. Du sein de cette matière naquirent à la fois les êtres sublunaires et les substances célestes, sauf les Intelligences séparées qui sont des émanations directes de Dieu. Il rejette la procession graduelle des Intelligences Tune de l'autre, elles sont les effets directs et simultanés de la cause première ; leur distinction numérique s'explique par la dilférence des connaissances qui varient pour chacune d'elles. Dieu est au-dessus de toutes les Intelligences, il est le moteur suprême, non d'une sphère particulière, mais de toutes les sphères.
Gersonide se sépare aussi de l'auteur du Guide sur la question des attributs divins. Sans doute, la science divine est infiniment supérieure à la nôtre ; ce qui ne veut pas dire pourtant qu'il n'y ait entre ces connaissances aucune analogie. La seule différence — immense, il est vrai — c'est que la science de Dieu se confond avec son essence, tandis que la nôtre n'est que d'emprunt. Si nous pouvons avoir quelque idée de la nature de Dieu, c'est en partant de notre âme. Mais comment conclurions-nous de l'homme à Dieu, s'il nous fallait affirmer avec Maïmonide qu'il n'existe aucune espèce de point de similitude entre notre savoir et celui de Dieu? La différence est donc de degré, non de nature et d'essence. Les attributs que nous prêtons à la divinité ne compromettent aucunement la pureté et la simplicité de sa substance, attendu qu'ils se confondent avec elle et que c'est l'infirmité seule du discours humain qui les distingue et les multiplie.
R. Isaacben Schéscheth d'Alger (mort en 1408), qui oserait, après l'exemple de Gersonide auquel nous pourrions ajouter à certains égards celui de Maïmonide, chercher encore son salut dans la philosophie ? » (Consultations, Constantinople 1547, n° 45). Sur Gersonide, voir Joël, Levi ben Gerson als Religionsphilosop h, Breslau 1862 ; Isidore Weil, Philosophie religieuse de Lévi ben Gerson, Paris 1868.
INFLUENCE DE MAÏMONIDE. 239
Tandis que Maïmonide postule l'omniscience en Dieu, Lévi ben Gerson la conteste. Dieu prévoit les actes et les faits humains, en tant qu'ils sont prédestinés par les astres (Gersonide est un partisan décidé de l'astrologie), mais il ignore s'ils s'accompliront ou non, eu égard à l'influence perturbatrice de la liberté humaine. Tout ce qui arrive à l'homme est arrêté par la sphère céleste, d'où possibilité des prévisions. Mais, d'autre . part, Dieu a conféré à l'homme le libre arbitre, et donc le pouvoir d'échapper aux influences sidérales, si bien que les prédictions ne sauraient être infaillibles.
Nos deux philosophes ne s'entendent pas complètement sur la providence. Maïmonide l'admet particulière pour les individus de l'espèce humaine; Gersonide soutient qu'elle est générale, qu'elle s'occupe des genres et des espèces et non de l'individu en tant que tel.
Tous les deux sont d'accord que la prophétie est un développement naturel des facultés humaines, une perfection qu'on peut acquérir par l'étude ; qu'il y a des degrés dans l'inspiration et que Moïse occupe le rang le plus élevé. Mais, tandis que Maïmonide assigne, dans la prophétie, un rôle à l'imagination, Gersonide l'écarté. D'après le premier, eussiez-vous toutes les qualités requises, vous ne serez pas prophète, si Dieu met son veto; pour Lévi ben Gerson, cette intervention n'a pas de sens, puisqu'il n'y a pas de providence particulière. Il n'admet pas non plus, comme le veut son devancier, que Moïse communiquait directement avec Dieu.
Gersonide combat également cette opinion du Guide que les miracles entrent dans le cadre primordial de la création. D'abord, le miracle s'accomplissant de luimême, l'action du prophète serait inutile. Puis, comme chaque miracle a une fin, ordonnée aux circonstances historiques, stipuler que cette fînse trouvait dès le principe dans la volonté divine, ce serait détruire la nature du possible et partant la liberté et la responsabilité humaines. Les miracles sont le fait de l'intellect agent. Cette faculté
d'opérer des prodiges a été départie par Dieu à cet intel- Lecl dans le même dessein que la liberté i\ l'homme : comme correctif aux influences du monde astral. A proprement parler, il n'y a donc pas de surnaturel, puisque le miracle n'est qu'un effet naturel d'une disposition primitive et qui rentre dans l'économie générale de l'univers. Du reste, aucune production miraculeuse ne saurait être permanente; les lois sont bonnes en elles-mêmes; que si Dieu en suspend un instant la marche régulière, c'est en vue d'un grand bien à réaliser. Mais une fois ce bien accompli, le miracle disparaît1.
Enfin, tandis que Maïmonide est nominaliste et envoie l'Ame, après la mort, perdre son individualité dans l'unité des formes, Gersonide est réaliste et affirme la permanence du moi. La somme du bonheur futur se mesure à la teneur spirituelle des âmes; plus une intelligence sera riche en idées, plus elle participera à l'intelligence divine2. C'est en ce bas monde qu'il faut tendre tout l'effort pour accumuler les connaissances, car, une fois le corps dissous, notre intelligence, privée des données sensibles, ne peut plus acquérir de nouvelles idées, mais seulement jouir de ce qu'elle a amassé.
Quelques divergences qu'on relève chez Gersonide, il reste qu'il est un maïmoniste fervent autant qu'un admirateur d'Aristote. Tout autre se. révèle Hasdaï Crescas3,
1. Spinoza s'est inspiré de cette théorie des miracles, Traité théol.-pol., ch. II.