‹ MaïmonideChapitre 186 sur 195 · Rivaud, op. laud., p. 201 et suiv · texte numérisé non relu

Rivaud, op. laud., p. 201 et suiv

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genre, et, en conséquence, il doit être rapporté à l'âme en tant qu'elle agit, c.-à-d. à la raison (Èth., V, prop. 42). Pour l'ignorant, cesser de pàtir, c'est cesser d'être. Au contraire, l'âmedu sage peut à peine être troublée. Possédant, par une sorte de nécessité éternelle, la conscience de soi-même, et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d'être, et la véritable paix de l'àme, il la possède pour toujours (Ethique, fin). Comparez avec les derniers chapitres du Guide (III, 51-54).

Du parallèle qui précède, il résulte que Spinoza s'est inspiré ou a pu s'inspirer du docteur de Gordoue l. Cependant, là même où il emprunte, Spinoza fait sienne l'idée reçue, en l'approfondissant et en l'incorporant organiquement à son système. Remarquez qu'il dit à propos de quelques-uns des rapprochements signalés par lui-même : « et c'est ce que semblent avoir aperçu.,. »; il n'y a donc pas emprunt pur et simple. Que si, maintenant, on relève les divergences entre les deux penseurs, quelques-unes sont tellement fondamentales, qu'on reste confondu de cette assertion que Maïmonide aurait été le véritable maître de Spinoza2.

Pour la prophétie, Maïmonide estime qu'à une forte imagination il faut unir une faculté rationnelle remarquable. Tel n'est pas le sentiment de Spinoza. « Ils n'ont reçu de révélation, écrit-il, que par le secours de l'imagination, et ainsi, pour prophétiser, il n'était pas besoin de posséder une cime plus parfaite que celle des autres hommes, mais seulement mie imagination plus vive » (TV. théol.-pol., éd. Saisset, p. 24). L'Écriture dépose contre Maïmonide et l'observation montre combien souvent la

1. En ce qui concerne la morale, Spinoza se tient dans la ligne juive (non particulière à Maïmonide), quand il recommande l'usage des choses de la vie, la joie et la générosité.

2. lien faudrait dire autant sur les rapports de Spinoza avec les autres auteurs ou systèmes juifs. Il est faux, par ex., comme l'affirme Spiegler, Gesch. der Philosophie des Judenthums , Leipzig 1890, p. 329 et suiv., que la doctrine de Spinoza ait ses racines dans la Cabbale. La Cabbale n'est aucunement panthéiste et sa théorie des Sephirôth est tout autre chose que la conception des attributs chez Spinoza.

raison et l'imagination se contrarient (ib. , p. 34). En opposition avec Maïmonide, Spinoza admet que la prophétie n'est pas propre à Israël, elle est de tous les temps et de tous les pays (Lettre àlsaacOrobio, éd. Saisset,III, p. 426).

Tandis que pour Maïmonide raison et religion, pourvu qu'on les approfondisse, coïncident; suivant Spinoza, la théologie ne doit pas relever de la raison, ni la raison de la théologie, chacune est souveraine dans son domaine (Tr. théol.-pol, p. 245).

Spinoza est nettement hostile à l'exégèse allégorique : « Maïmonide, dit-il, a cru qu'il n'y a point de passage dans l'Écriture qui n'admette plusieurs sens divers et même contraires, et qu'il est impossible d'être assuré du véritable sens, si l'on n'a la preuve que l'interprétation qu'on propose ne contient rien qui ne soit d'accord avec la raison. Car s'il se trouve que le sens littéral, quoique parfaitement clair en soi, choque la raison, il est d'avis qu'on doit l'abandonner pour en chercher un autre ; c'est ce qu'il explique très expressément au chap. XXV, part. 2, du livre More Neboukim... Si cet auteur eût admis par la raison que le monde est éternel, il n'eût pas hésité à presser et à violenter le texte de l'Écriture pour en tirer la confirmation de ce principe ». Et la critique continue, vigoureuse et serrée, pour se terminer ainsi : « 77 faut donc absolument rejeter la méthode de Maïmonide comme inutile, dangereuse et absurde » (Tr. théoL-pol., p. 147 et suiv.)1. Il faut interpréter la Bible par la Bible même.

Spinoza est aux antipodes de Maïmonide sur la question des attributs divins, de notre connaissance de Dieu et des rapports de Dieu avec le monde. D'après le premier, Dieu a une infinité d'attributs, dont deux, la pensée et

1. Cf. ib., p. 21 : « Bien que Maïmonide se soit imaginé avec quelques autres que l'histoire de Balaam et toutes celles où il est parlé de l'apparition des anges, comme celle de Manoa, d'Abraham, qui croyait immoler son fils, etc., sont des récits de songes, parce qu'il est impossible de voir un ange les yeux ouverts, cette explication n'est qu'un bavardage de gens qui veulent trouver, bon gré mal gré, dans l'Écriture les billevesées d'Aristote et leurs propres rêveries; ce qui est bien, selon moi, la chose du inonde la plus ridicule. »

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l'étendue, nous sont accessibles (Èth., II, prop. 1 et 2; prop. 7, scol.) ; pour le second, point d'attributs positifs en Dieu. Quel scandale, aux yeux de Maïmonide, de mettre l'étendue en Dieu et de regarder les corps comme des modes de la divinité !

Spinoza tient que l'âme humaine a une connaissance adéquate de l'infinie et éternelle essence de Dieu [Èth%, II, prop. 47), il est l'être ou la substance ; Maïmonide soutient que la nature divine nous échappe totalement. L'un pose Dieu comme transcendant et créateur, l'autre comme immanent à l'univers et inséparable de la nature (Éth., I, pr. 18).

Sur les conditions du salut, nos deux penseurs se séparent également. Pour Spinoza, obéir à Dieu ou philosopher revient au même, puisque en Dieu l'entendement et la volonté sont une même chose. Il n'y a pas de différence essentielle entre le suprême effort du penseur et la piété du plus humble ; l'un et l'autre mènent au salut. Pour Maïmonide, seule l'élite intellectuelle arrive à l'immortalité1. Suivant Spinoza, l'âme humaine ne peut entièrement périr avec le corps; il reste quelque chose d'elle, quelque chose d'éternel. Il y a nécessairement en Dieu un concept ou une idée qui exprime l'essence du corps humain, et cette idée, par conséquent, est nécessairement quelque chose qui se rapporte à l'essence de l'âme (Éth., V, prop. 23). D'après Maïmonide, l'âme humaine disparaît; seul l'intellect acquis, qui demeure séparé de l'âme, survit.

La confrontation du système de Spinoza avec la doctrine de Maïmonide conduit à cette conclusion que s'il y a des ressemblances (et ces ressemblances ne sont pas des preuves d'emprunt), les antithèses sont de beaucoup plus importantes, si bien que, en définitive, le philosophe de La Haye doit peu de chose à Maïmonide.

Moïse Mendelssohn (1729-1786) est initié dès sa prime

1. « Maïmonide s'est trompé en admettant que les œuvres sans la foi ne pourraient assurer le salut », Annot. in Tract. XIV.

jeunesse à la lecture du Guide l. Il se passionne tellement pour cette étude qu'il en tombe malade. Mais à mesure qu'il apprend à connaître d'autres philosophes, il s'éloigne des idées de son premier maître. Dans le Lesebuch de Friedlaender, Berlin 1779, il traite des «Propositions fondamentales du judaïsme d'après Maïmonide », p. 565 et suiv. Au sujet de ces articles de foi, il prend une position contraire à celle de l'auteur du Guide. « Entre toutes les prescriptions de la loi mosaïque, écrit-il 2, aucune ne porte : « Tu croiras » ou « Tu ne croiras point », mais « Tu feras » ou « Tu ne feras point ». On ne commande pas à la foi, elle ne reçoit d'autres ordres que ceux qui lui viennent par la voie de la conviction. » Sans doute, Maïmonide a ramassé les idées fondamentales du judaïsme en de soi-disant articles de foi ; « mais, Dieu merci! on ne les a pas forgés en chaînes de la croyance! » Dans un autre passage (Schr., III, p. 43, 159), il combat une vue de Maïmonide (Hil. Melak., VIII, $ 10) sur le salut éternel. « De la bouche de Maïmonide, on croit entendre la voix, inspiratrice de respect, de la vérité elle-même ». Cette parole est de Salomon Maimon (1754-1800), sur l'esprit de qui le Guide fit une grande impression. Il écrivit un commentaire, Ghibath ha-Moré, sur la première partie de cet ouvrage, qui parut à Berlin en 1791. Dans sa Lebensgeschichte, Berlin 1793, il consacre dix chapitres à l'analyse du Guide. Et il déclare (II, p. 3-4) : « Ma vénération pour ce grand maître allait si loin que je le regardais comme l'idéal de l'homme parfait et que je considérais ses enseignements comme s'ils étaient inspirés de la sagesse divine elle-même. À tel point que lorsque mes passions commencèrent de grandir, craignant de m'abandonner à quelque action contraire à ces enseignements, je pris l'habitude d'employer, comme un sûr antidote, ce serment : « Je jure, par le respect que je dois à mon

1. Voir Kayserling, Moses Mendelssohn, Sein Leben und Seine Werke, Leipzig 1888.

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