Science et psychologie, p
78 MAFNE DE BIRAN.
mort. La substance est permanente et durable; elle n'est pas solidaire de la pensée; elle n'est jamais directement en contact avec elle; elle persiste quand elle disparait.
La substance est donc distincte de la pensée. Mais de plus, elle la déborde en tout sens. Elle ne peut donc y être contenue. L'analyse ne l'y fera pas découvrir, comme le voudrait Descartes, ni même la déduction.
La déduction, en effet, quand il s'agit d'un fait, se confond avec l'analyse. On ne peut en déduire que ce qu'il contient. On ne déduit pas l'universel du particulier, ni la substance du phénomène, ni la cause de l'effet, ni le nécessaire du contingent.
Si du fait de la pensée, on ne peut aller, par analyse ou déduction, à la substance, ce n'est pas que le point de départ ait été mal choisi; c'est que la substance ne peut pas se déduire.
Ces deux propositions je pense et je suis sont évidentes l'une et l'autre. Ce sont deux vérités premières, chacune dans son ordre : l'une est le fondement de la science ; l'autre, de la croyance ^
Les connaissons-nous en même temps? Peut-être. Mais s'il plane quelque doute sur cette question, il reste certain que, quand l'esprit y est parvenu, elles sont pour toujours associées et se présentent simultanément. Il est vrai que je ne puis prendre de ma pensée une conscience réfléchie, sans savoir en même temps que je suis; mais la seconde proposition ne se déduit pas logiquement de la première. Comment va-t-on de l'une à l'autre? Pour
1. Science et psychologie, p. 196; OEuvres inédites..., t. III, p. 433.
répondre à cette question, c'est toute la théorie de la connaissance qu'il faudrait exposer. Nous renvoyons cet exposé à plus tard.
Distinction subtile, dira-t-on, et purement dialectique. L'inférence immédiate qui nous fait passer de la pensée à Tâme n'est pas contestée, mais seulement le nom qu'il lui faut donner : si ce n'est pas purement une question de mot, c'est une question de logique. Et, quelque solution qu'on lui domie, le fond des choses ne change pas : l'esprit, dans lune et l'autre hypothèse, se meut du même mouvement et, parti du même point, aboutit au même but.
La question est plus grave, répondrait Maine de Biran. Cette erreur logique, en apparence purement dialectique, révèle une erreur fondamentale. Si Descartes croit pouvoir tirer la substance de la pensée, c'est qu'il confond deux ordres de connaissances absolument distincts, la science et la croyance : la science qui nous donne des idées positives, la croyance qui ne nous fournit que des concepts en quelque sorte schématiques et sans contenu réel, des cadres vides'.
Cette confusion se trouve au fond de toutes les doctrines à priori : c'est là leur vice essentiel. Elles ont toutes la prétention de déduire la philosophie de la substance, qu'elles croient connaître et dont elles ignorent le contenu. Déduction peut-être rigoureuse dans sa forme, mais qui manque de fondement réel. Elle part d'une notion vide ; et ce vide, chacun le remplit à son gré.
Pour Descartes, l'essence de l'âme est la pensée. Mais