L AMOUR
Mais le dernier mot n'est pas dit sur les relalions de l'homme et de la surnature. L'action du vouloir divin peut acquérir une domination plus complète. Elle l'acquiert quand s'inaugure la vie de l'esprit, vie supérieure, vie divine où nous ne pouvons être introduits que par Dieu lui-même, où notre âme, tout entière transformée, devient comme un être nouveau ^
L'intelligence s'y sent inondée de lumière. Ce n'est plus la lumière pâle et mêlée d'ombre à la lueur de laquelle
1.... Au-dessus de cette deuxième vie, il en est une troisième qui, pas plus que la vie organique, n'a en elle-même son principe, ses aliments, ses mobiles d'activité, mais qui les emprunte d'une source plus haute, la môme qui a tout produit et qui dirige tout vers une fin.
La deuxième vie de l'homme ne semble lui être donnée que pour s'élever à f4ïlte troisième, où il est affranchi du joug des affections et des passions, où le génie, le démon qui dirige l'âme et l'éclairé comme d'un reflet de la divinité, se fait entendre dans le silence de toute nature sensible, où rien ne «epuM dans le sco» oi i nMgiaâtte0« q«l ne soit ou voolu ptr le iwok oo im(r(> insfiiTé p«r b foct^ tupr/me, éàni liq^lte ce moi vi«n( f*ab»»T^r et tt coDfovlF» {Pentift, \t. nr.t.Ml). . Cf. iHd., p. 416*«17.
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LA VIE DE L ESPRIT
nous discernons péniblement la vérité ; c'est une lumière pleine, chaude, vivante. Nous sommes en contact avec le foyer d*où elle émane, en relation intime aveclui. L'Esprit déchire tous les voiles et pénètre notre intelligence : il en devient l'objet, le milieu et la force ; c'est lui, c'est en lui, c'est par lui que nous voyons. Sous cette influence divine, les choses jusqu'ici connues nous paraissent si entièrement nouvelles qu'il semble que nous venons de les découvrir. Nous les avions effleurées, nous les pénétrons : une écorce dure à laquelle nous nous étions heurtés, se brise et nous laisse le fruit de vie qu'elle contenait, vérité substantielle qui est à la vérité conquise laborieusement par nos etforts personnels, ce que la réalité est au concept abstrait et vide K
En même temps que l'intelligence s'illumine, le cœur s'échauffe, la volonté est entraînée 2. Heureuses victimes
1. Quand la lumière divine commence à nous éclairer, alors on voit dans la vraie lumière; il n'y a aucune vérité que l'intuition ne saisisse, les mêmes closes qu'on avait entendues cent fols froidement et sans fruit nourrissent l'âme comme d'une manne cachée (Pensées, p. 406). — Cf. Ibid., p 324.
2. J'entends maintenant la communication intérieure dun esprit supérieur à nous, qui nous parle, que nous entendons au dedans, qui vivifie et féconde notre esprit sans se confondre avec lui; car nous sentons que les bonnes pensées, les bons mouvements ne sortent pas de nous-mêmes. Celte communication intime de VEspi'it avec notre esprit propre, quand nous savons l'appeler ou lui préparer une demeure au dedans, est un véritable fait psychologique et non pas de foi seulement.
Toute la doctrine du christianisme, c'est qu'il faut aimer. Lorsque nous avons senti en nous-mêmes l'influence vivifiante de l'Esprit divin, il est naturel que nous l'aimions, que nous l'appelions sans cesse, comme l'aliment, le soutien, le principe de notre vie, que nous l'aimions plus que nous-mêmes, car c'est de lui que nous tenons une existence supérieure à celle du 7noi, et c'est par l'amour seul que nous nous unissons à l'esprit {Pensées, p. 410-411).
d'une violence divine, nous sommes portés vers le bien par un amour qui détruirait toute résistance, s'il en pouvait exister. Il n'en existe pas ; la liberté est momentanément abolie. Elle disparaît devant l'amour qui vient de se déclarer, comme la paille devant le feu. Et cet amour nous conduit à une union avec Dieu si intime et si profonde que notre vie personnelle en est comme suspendue, qu'elle s'agrège à la vie divine ^ : c'est Dieu qui vit en nous. Le corps ne peut nous suivre dans cette ascension. Mais les liens qui nous unissent à lui sont détendus et semblent se rompre : ses joies ne parviennent pas jusqu'à nous ; ses douleurs ne peuvent nous atteindre -. Toute notre vie est momentanément concentrée dans l'âme et notre âme elle-même étroitement unie à Dieu.
Cette vie est-elle réelle? N'est-elle pas un rêve, une anticipation de Tesprit qui, sentant, à mesure qu'il s'élève, sa lumière croître et son amour grandir, passe subitement à la limite et imagine un état où la lumière est sans ombre et l'amour sans obstacle? Non, c'est un état réel. Maine de Biran le connaît par sa propre expérience^. Elle lui suffît.
1. ... Mais il y a quelque chose de plus, c'est l'absorption de la raison et de la volonté dans une force suprême, absorption qui constitue sans effort un état de perfection et de bonheur [Pensées, p. 362). — Cf. Ibid., p. 408.
2. L'âme qui se trouve unie et comme identifiée par l'amour avec l'esprit supérieur d'où elle émane, n'est plus sujette à l'influence de l'organisme; elle ne s'occupe plus de quel côté souffle le vent de l'instabilité, mais elle demeure fixée à son centre, et tend invariablement vers sa fin unique, quelles que soient les variations organiques et les dispositions de la sensibilit(/ô id., p. 408).
3. A en juger par ce que j'éprouve, et ne considérant que le fait psychologique seulement, il me semble qu'il y a en moi un sens supérieur et comme une face de mon âme qui se tourne par moments (et plus souvent en
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Mais elle est nécessaire. Cet état nouveau est si différent de tout ce qui le précède ou le prépare que ceux qui l'atteignent sont seuls à s'en faire une idée claire. Nous ne pourrions le concevoir.
Encore moins pourrions-nous le produire. C'est l'éclosion d'une vie nouvelle qui succède à l'autre, qui n'en peut sortir et où, semble-t-il, nous ne sommes pour rien : nous nous trouvons réduits au rôle de spectateur des merveilles qui s'opèrent en nous. Est-ce nous qui voyons avec cette lucidité? Sans doute, puisque notre conscience s'exerce et lie le présent au passé ; mais nous voyons par une force qui est en nous et n'est pas de nous. Est-ce qu'un sourd qui entendrait momentanément, se croirait la cause des phénomènes étranges qui rompraient le silence où il était enseveli? Nous ne pouvons pas davantage nous attribuer cette vision pénétrante et ces brusques éclairs près desquels les lueurs diffuses et vagues de la raison paraissent une nuit. C'est un organe nouveau qui est créé, ou du moins une faculté latente qui, sous une action étrangère, s'épanouit K
Cette vision de la vérité est inséparable de l'amour. Et cet amour dominateur n'a rien de commun avec les pauvres passions qui sont les ressorts de notre existence
certains temps, à certaines époques de l'année) vers un ordre de choses ou d'idées, supérieures à tout ce qui est relatif à la vie vulgaire, à tout ce qui tient aux intérêts de ce monde et occupe exclusivement les hommes. J'ai alors le sentiment intime, la vraie suggestion de certaines vérités qui se rapportent à un ordre invisible, à un mode d'existence meilleur, et tout autre que celui où nous sommes. Mais ce sont des éclairs qui ne laissent aucune trace dans la vie commune, ou dans lexercice des facultés qui s'y rapportent ; je tombe après métré élevé ( Pensées j p. 324). 1. Pensées y p. 324-325.
humaine. Sans doute, à cette vie qui éclate en notre âme, nous donnons un acquiescement prompt, plein et joyeux. Mais cet acquiescement, nous ne pouvons le refuser; il nous est ravi. Dieu, présent et actif, sollicite et entraîne. Sous cet attrait et sous cette pression, l'homme est moins une liberté qui choisit qu'un cœur vaincu qui se livre. Tout est nouveau dans cet état, et son objet et sa lumière et les facultés qui s'y meuvent.
Ne faut-il pas ajouter que le moi n'y a pu pénétrer et qu'il a expiré sur le seuil? L'effort, en effet, sur lequel il se fonde est aboli et la liberté est absorbée dans l'amour.
Mais ne peut-on pas dire que la liberté se survit à elle-même, puisque c'est elle qui a préparé sa ruine et a rendu possible le triomphe incontesté de l'amour? La vie de l'Esprit, nous venons de le voir, en un sens ne dépend pas de nous : c'est un souffle étranger qui l'éveille, une nourriture céleste qui la maintient. Mais ne pouvons-nous pas lui préparer les voies, écarter tout ce qui lui serait une entrave ou un obstacle *, dompter notre
1. Ce renouvellement ne peut jamais être spontané, mais s'obtient par une action entièrement libre, absolument étrangère aux dispositions sensitives, à toute impulsion de la chair, comme aux choses du dehors ; il s'obtient surtout par une méditation soutenue, laquelle n'est elle-même que l'exercice de l'activité intellectuelle dans toute son énergie, et enfin par la prière fervente où l'âme humaine s'élève jusqu'à la source de la vie, s'y unit de la manière la plus intime et s'y trouve comme identifiée par l'amour (Pensées, p. 418). — Cf. Ibid., p. 325.
corps, amortir nos passions, assurer à la volonté l'empire qui lui revient, nous soumettre à la loi du devoir, entretenir en nous le culte de l'idéal et l'amour de Dieu? Dans ce travail, le temps sera notre auxiliaire. A mesure que nous avancerons dans la vie et que la mort nous deviendra prochaine, la vigueur de la jeunesse, cette vigueur saine et forte qui alimentait nos passions et nous entretenait en une joie naturelle et sentie, tombera sans effort ; nous nous déprendrons de tout ce que nous avons le plus violemment aimé et de nous-meme. Le premier mouvement de Maine de Biran est de s'en attrister. Mais il se reprend bientôt. Ce qui s'affaisse, c'est la vie animale, tout au plus la vie humaine; et ces tristesses nous tournent vers Dieu. Si nous nous attachons à lui, ce n'est pas par impuissance : dans l'abandon où le monde nous laisse et l'ennui qu'engendre le silence des passions et notre faiblesse croissante, Dieu n'est pas un pis-aller ; il est au contraire l'objet vers lequel, depuis l'éveil de notre vie consciente, nous tendions. La vieillesse ne fait que contribuer à éclaircir l'intelHgence et à libérer l'a-
mour
Cette intervention de la volonté n'est pas seulement utile, elle est nécessaire. S'abandonner à la direction de
1. J'ai, quant à moi, la conscience que, sans aucune terreur semblable, sans aucun effet d'imagination, le sentiment religieux peut se développer à mesure que nous avançons en âge : parce que les passions étant calmées, l'imagination et la sensibilité moins excitées ou excitables, la raison est moins troublée dans son exercice, moins offusquée par les images ou les affections qui ^absorbaient; alors Dieu, le souverain bien, sort comme des nuages, notre àme le sent, le voit, en se tournant vers lui source de toute lumière... {Pensées, p. 269).
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l'Esprit avant ce travail de purification intérieure, serait la plus grave des illusions : ce serait s'exposer à être le jouet d'une imagination tout à la fois indolente et surchauffée. On ne peut passer immédiatement de la vie animale à celle de TEsprit ; la vie humaine est un intermédiaire nécessaire i. L'amour, l'amour vrai, celui qui a Dieu pour objet et pour soutien, pour auxiliaire et pour inspirateur, ne peut régner que dans une âme où les passions domptées sont soumises à la volonté, et la volonté inébranlablement attachée au devoir. C'est donc la volonté qui se livre, et qui seule peut se livrer elle-même. N'est-il pas juste de dire que, dans sa défaite, c'est elle encore qui triomphe ?
Sans doute, mais elle n'en périt pas moins. Que devient alors toute la doctrine de l'effort et de la liberté ? Est-ce que Maine de Biran, dans ses dernières années, n'a pas donné un démenti à sa vie antérieure, ruiné le fondement (le sa philosophie et rendu vaines toutes ses recherches psychologiques et ses découvertes? Non, mais il en a mieux pénétré le sens. Il a remarqué lui-même que, dans l'étude du moi, l'on aperçoit toujours de nouvelles profondeurs et que c'est là, non pas la seule, mais une des causes qui expliquent les divergences et les contradictions apparentes des psychologues. Lui ne s'est jamais lassé de scruter sa pensée et de pénétrer plus avant dans l'examen de lui-même. Il sait bien, à chacune des étapes de sa pensée, où se termine son regard; mais il soupçonne
1. 11 faut d'abord avoir fait prédominer en soi la tendance céleste sur la terrestre, et alors seulement laisser faire l'esprit sans vouloir le diriger {Pensées, p. 404).
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toujours que celte limite n est pas celle du réel. Il se demande si, au delà du point où il est parvenu, quelque jour un Christophe Colomb ne découvrira pas des terres nouvelles ; et il sonde avec inquiétude cet horizon mystérieux derrière lequel il sent tressaillir une vie plus profonde •. Au delà de la sensation, il trouve la pensée; au delà de la pensée, l'effort actif et libre; n'y a-t-il rien au delà de l'efiort? Il y a la tendance et l'amour. Il Ta d'abord rejeté hors du moi, parce qu'il est passif et fatal. Il ne relève pas de la liberté; c'est, dans notre âme, Fempreinte laissée par une main étrangère, celle de la nature ou celle de Dieu : c'est une marque de servitude. Cela lui parait une entrave. Mais il ne tarde pas à s'apercevoir que supprimer toute entrave à la liberté, c'est lui enlever tout appui et même toute raison d'être. Qu'en ferait-il, celui qui n'aurait ni désir ni passion, et comment s'y prendrait-il pour vouloir? La soustraire à tout entraînement, ce n'est pas la libérer et la rendre absolue; c'est l'anéantir. Mais si la tendance est nécessaire à l'exercice de la liberté, et même à son existence, pourquoi s'en distinguerait-elle ? et ne peut-on pas dire qu'elle est une partie intégrante du moi?
1. L'homme intérieur est ineffable dans son essence, et combien de degrés de profondeur, que de points de vue de l'homme intérieur qui n'ont pas même encore été entrevus, mais pourront l'être ultérieurement, car un point de vue conduit à l'autre ! Un homme méditatif, qui avance jusqu'à un certain point dans celte intuition interne, donne à d'autres les moyens d'aller encore plus avant. Si les écrits des philosophes spéculatifs ne font pasnaitre la lumière, ils la tirent des autres esprits bien disposés, comme l'étincelle est tirée du caillou {Pensées, p. 3r5).
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Au cours des Fondements de la psychologie, Maine de Biran, comme on l'a déjà fait voir, place la liberté, non dans la décision, mais dans la délibération elle-même. Nous pouvons la commencer, la suspendre, la prolonger à notre gré; par là, nous parvenons à faire prévaloir, sur le bien sensible et présent, le bien moral : nous lui donnons, en fixant et en maintenant sur lui le regard de notre esprit, la force qui lui manque. Mais, pour diriger ainsi notre regard dans un sens déterminé et surtout pour l'y maintenir, il faut le vouloir. Est-ce que, dans cette volonté primitive, ne se trouve pas enveloppée une tendance, la tendance au bien? Le bien, nous avons pris parti pour lui, nous voulons le faire prévaloir dans notre conduite.
Ce n'est pas seulement dans la conscience de la liberté que Maine de Biran a découvert cet élément nouveau; il l'avait entrevu dès le principe, à l'instant même où dans l'effort lui était apparu le lien des phénomènes intérieurs, le fondement de la personnalité, le moi. L'effort, en effet, on l'a vu au ch. m du liv. II, n'est pas la réponse instinctive de l'organisme à une sollicitation venue du dehors ; c'est un acte libre qui rompt, au moment où il se produit, la chaîne (le la nécessité ; le moi a conscience de la rupture qu'il opère et de l'indépendance qui en résulte. Il est sans doute d'une façon mystérieuse lié à l'organisme et à tout cet ensemble de phénomènes extérieurs qui sont, dans la langue de Maine de Biran, le physique. Mais il s'y oppose.
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C'est dans cette opposition qu'il s affirme et qu'il prend conscience de lui-même. Faire effort, vouloir, penser, c'est résister à ce qu'il y a de passif en nous, c'est dominer l'organisme et s'élever au-dessus de la matière et des sens. Il suit de là — et Maine de Biran le reconnaît expressément dans son journal — qu'il y a identité, non seulement entre la pensée et la volonté, mais entre la pensée et la moralité. Penser est un acte moral K C'est pour cela, qu'arrivé au développement complet de son système, recherchant dans le passé l'origine de cette vie divine qu'il connaît enfin et qu'en des moments trop rares et trop courts il vit lui-même, il trouve qu'elle coïncide avec l'éveil de la personnalité : « la vie de l'esprit commence à luire avec le premier effort voulu 2 ».
Mais, si penser est un acte moral, si le premier effort voulu est le début de la vie divine, n'est-il pas évident qu'il enveloppe d'autres éléments que ceux que Maine de Biran y avait tout d'abord expressément reconnus? S'opposer à r organisme, résister aux tendances passives, aveugles et fatales, c'est le côté négatif de l'effort, c'est un de ses aspects. Or on ne s'éloigne d'un terme que pour se rapprocher d'un autre. Cet autre, quel esl-il? la conscience? Mais la conscience n'est pas distincte de l'effort : elle en est la reproduction; c'est le miroir idéal où l'effort se
1. L'exercice de la pensée est, en même temps, un exercice de moralité. Se mettre au-dessus de la nature ou de l'organisme, au-dessus des passions, des aflfections qui appartiennent à la machine, est une condition essentielle pour faire son métier d'homme. A le prendre sous ce rapport, l'intelligence et la moralité sont indivisibles; Fêtre le plus intelligent serait aussi le plus vertueux (Pensées, p. 296).
a. Pensées, p. 4e17.
reflète et se redouble. Elle ne peut servir de but à la volonté dont elle est l'image. Reste donc que ce premier acte de la volonté qui nous soustrait au fatalisme des passions inférieures, se dirige vers le bien, vers Dieu. Et, comme pour se tourner vers lui, il faut l'aimer, comme d'ailleurs le premier acte de la vie consciente ne peut avoir été précédé d'une délibération, il faut qu'il y ait, inhérent à la liberté, pour l'orienter dès ses premiers pas, un amour inné du bien et de Dieu. L'acte constitutif du moi est donc tout à la fois une activité libre, une pensée consciente, une tendance vers le bien, force, lumière et amour.
De ces trois éléments, quel est l'élément essentiel? Maine de Biran avait dit d'abord avec Condillac : c'est la pensée, et la pensée se ramène à la sensation. Il a dit ensuite : c'est l'activité qui se cache sous la pensée et la produit, l'effort libre. Il déclare enfin : c'est l'amour.
L'amour est à la racine de la liberté. Il est plus invariable qu'elle; il lui sert d'appui; et, comme il est naturellement orienté vers Dieu, il lui est encore un guide K Son
1. M. Baggesen ^ s entretenant avec moi, disait très bien qu'au-dessus de la volonté o'u du moi, qui lutte sans cesse contre les affections passives de la sensibilité, est une force supérieure au moi humain, ou un autre moi plus élevé, centre d'une troisième vie qui ne reçoit point ses lois ni sa direction de la senFibilité ni de la volonté. Le sentiment religieux seul élève Thomme à celle troisième vie où l'âme ne fait que sentir d'une manière ineffable, et où elle est sans effort, dans l'état le plus parfait que comporte sa nature {Pensées, p. 362).
1. Baggesen (Emmanuel), poète danois, né en 1764, mort en 1826.
activité est incessante : on peut le contrarier et même le dévier momentanément; mais qu'on écarte les obstacles qui l'entravent, il se redresse spontanément et se dirige vers son centre. C'est un moi plus profond, un moi supérieur auquel l'autre doit se soumettre : il est notre vouloir essentiel et fondamental; les volontés particulières qui s'éloignent de lui en le contredisant, sont des égarements et des défaillances.
La liberté n'est pas supprimée par là, elle se réduit à son vrai rôle. L'amour du bien se trouve au fond de nous-même ^ Il faut le débarrasser des erreurs qui le dévient, des obstacles qui Tarrêtent : c'est l'œuvre de la liberté. Quand cette œuvre est achevée, l'amour se meut dans la lumière et se dirige d'un élan infaillible vers le bien : il devient la vraie liberté, une liberté supérieure à l'autre qui n'est qu'un instrument : celle-ci n'a de valeur que pour atteindre celle-là.
1. C'est par l'amour moral que l'âme tendant, comme par un instinct de l'ordre le plus élevé, vers le beau, le bien, le parfait, qui ne se trouvent dans aucun des objets que les sens ou l'imagination peuvent atteindre, prend son vol plus haut que toute celle nature sensible, et, avec les ailes de la colombe, va chercher dans une région plus épurée, le bonheur, le repos qui conviennent à sa nature {Pensées j p. 399-400). — Cf. Ibid., p. 411-417.