LA FOI
Maine de Biran avait le goût de la vie intérieure : il Ta cultivée même quand ses doctrines auraient dû, semblet-il, l'en éloigner; il finit par s'y livrer tout entier. Dans les années qui précèdent sa mort, il se concentre en lui-même à mesure que tombe son énergie, et se tourne de plus en plus vers le ciel. Il vit en Dieu, pour Dieu; et, par moment, il croit vivre uniquement de Dieu : c'est une âme essentiellement religieuse. A ce moment, ses tendances natives paraissent avoir produit tout leur effet.
Est-il allé jusqu'à la foi en une religion positive? A-t-il été vraiment catholique? c'est la question qui nous reste
à traiter.
Cousin le tient pour un mystique qui n'a pas eu le temps d'aller au bout de ses tendances et à qui une mort heureusement prématurée a épargné cette un, qui est un coup de désespoir et une abdication. Paul Janet, après la publication des Pensées, reconnaît que Cousin avait bien vu et que Maine de Biran a fini par le mysticisme. Cette décou-
MAINE DE BIRAX.
LA VIE DE L ESPRIT
verte lui paraît fAcheuse. Il essaie d'en atténuer les effets afin de sauver la personnalité qui lui paraît compromise par la vie divine; mais surtout, il prend nettement parti dans la question qui nous occupe : d'après lui, si Maine de Biran a été catholique de tendance et d'aspiration, il ne Ta jamais été dans le sens d'une foi réelle et positive. Son éditeur, E. Naville, le croit plus près de la religion, plus chrétien toutefois que catholique. Mais, à vrai dire, il pense que Maine n'est entièrement ni Tun ni l'autre. Il n'y a pas de vraie foi sans adhésion à la parole de Dieu et au témoignage qui nous l'a transmise : la religion est principalement un fait historique. Or Maine de Biran, tout occupé de psychologie, retiré en lui-même, n'a eu ni le loisir ni le goût de jeter un regard sur l'histoire, pour savoir s'il est vrai qu'en un point du temps et de l'espace. Dieu nous ait parlé.
Sa fin pourtant a été catholique. Entouré de sa famille, il a reçu pieusement les derniers sacrements de l'Église '.
t. Visité par un prélat qui était lié avec lui, il a rempli d'une manière édifiante ses devoirs de chrétien et a reçu les sacrements des mains de son pasteur, M. le curé de Saint-Thomas d'Aquin (Ami de la Beligion, 24 juillet 1824).
Son âme était naturellement religieuse et cette heureuse disposition s'csf développée et montrée avec beaucoup de vivacité et de chaleur dans sa dernière maladie qui a été d'environ un mois. Il a rempli tous ses devoirs de chrétien, reçu tous les sacrements, et par sa piété tendre et ses discours religieux, il a édifié son vénérable pasteur et arraché des larmes aux assistants. Plein de résignation et d'espérance, il s'est doucement éteint dans les bras de son fils consterné {Moniteur ^ 23 juillet).
.... 11 nous laisse cependant une grande consolation que vous partagerez, Messieurs : sa résignation dans ses longue-s souffrances et l'accomplissement de •es UfTcirsrdlglctti (Dise, «kChilbaud 4f UBJi||«dif Frooctteièl» CtiimUr. Je 23 jailkl \MuniUMr, 24 jftilM^
Et, dans les jours qui précédèrent sa mort, quand, pour ménager sa faiblesse, sa porte était rigoureusement close à ses meilleurs amis, une exception était faite pour deux : l'un, excellent catholique, M. Laine; l'autre, un évêque, M^' Frayssinous. S'appuyant sur ce fait et aussi sur diverses parties de ce journal où il met à nu tous les mouvements de son âme, les catholiques l'ont reconnu pour un des leurs et ont voulu voir en lui un apologiste. Enfin, plus récemment, dans la préface des Pensées (ti pages inédites, M. Jules Didiot se range décidément à cette opinion : il affirme que la conversion de Maine de Biran ne peut faire doute pour personne et il en place la date entre 1815 et 1820. Tout le démontre, pense-t-il, et le journal et les lettres qu'il écrit à sa femme et à ses filles, surtout depuis 1819 ^
Mais, quelque parti qu'on adopte, on se heurte à une difficulté. Si Maine de Biran a été catholique, non seulement de tendance, mais d'une foi positive, comment se fait-il qu'il ait attendu la dernière heure pour passer de la croyance à la pratique? Quelle cause assigner à ce retard? Si sa première jeunesse s'était laissée un moment séduire aux charmes du monde, sa vie, depuis déjà très longtemps, depuis sa maturité précoce, avait été régulière; et, depuis que la mort se faisait prochaine et qu'il en sentait les atteintes, elle devenait plus retirée, plus intérieure; elle paraissait sainte à ceux qui avaient le bonheur de le voir de près. Ce ne pouvait donc être un désaccord entre sa conduite et les lois de Dieu, qui l'éloignait des sacremenU;.