Mayjonade, loc. cit., LeUres à sa fille Adine, passim
et il désire manifestement se la rendre assez familière pour que, cessant d'être uniquement une doctrine, elle descende de son esprit dans son cœur et y devienne une force active». Mais, s'il a été quelquefois tenté d'aller plus loin et de recourir aux secours surnaturels qu'elle donne aux fidèles, il parait n'en avoir fait la confidence à personne, pas même à son journal; encore moins nous parle-t-il des obstacles qui l'auraient arrêté.
Il marque pourtant, et il s'en afflige, le peu d'influence exercée sur sa conduite par sa pensée. Celle-ci, d'un mouvement ininterrompu, quoique peut-être un peu lent, se développe et parait monter; mais elle monte seule : elle est impuissante à pénétrer les actes de la vie quotidienne et aies entraîner à sa suite 2. Il y a sans doute, dans cet aveu,
1. Les idées ou les sentimenls religieux seraient à présent les besoins de mon esprit et de mon cœur ; mais lorsque ces grands objets, seuls permanents, seuls capables de remplir l'âme, n'ont pas fait sa nourriture habituelle, combien il en coûte pour les aborder et surtout pour s'y attacher dune manière fixe {Pensées, p. 265)! — Cf. Ibid., p. 267.
2. Je réfléchissais hier, en lisant le Traité de morale de Malebranche, au peu d'influence qu'ont sur ma conduite pratique les lectures spirituelles et les idées tournées vers un autre monde, dont mon âme cherche à se nourrir, et qui sont vraiment pour elle une nourriture appropriée. Je pense dans mon cabinet comme un homme spirituel, et j'agis au dehors comme un homme charnel; je suis toutes les habitudes, toutes les impulsions du monde sans aucun remords, sans aucun retour sur moi, en sortant d'une disposition intellectuelle tout opposée. Ce contraste singulier qui est en moi de tous les moments, prouve que les habiludes de ma vie ont entièrement séparé l'homme spéculatif de l'homme actif. Tous mes principes d'action sont hors de moi, dans des sensations ou des choses frivoles; les principes de mes idées ne peuvent être qu'en moi et assez profondément. J'ai souvent des ténèbres qui offusquent mon intelligence, et je ne vois pas les vérités les plus simples. Quand je les aperçois ou que le voile tombe, je suis heureux de cette vie intérieure sans songer que ces vérités me condamnent dans les écarts de la vie active {Pensées, p. 344-345).
LA VIE DE L ESPRIT
une de ces exagérations auxquelles il était porté par une défiance invincible de lui-même; il doit pourtant renfermer une part de vérité et peut nous fournir, pour la question qui nous occupe, une lumière. Quoiqu'il fût préoccupé surtout des lois de la vie et en quête de force, celte préoccupation demeure longtemps spéculative; les actes ne suivent sa pensée que de loin : il réforme son esprit plus aisément que sa vie. C'est une explication de la divergence entre sa foi et sa conduite. Elle ne nous parait pas suffire. Il est bien vrai, comme il le confesse avec une modestie touchante, que dans la pratique il est lent à s'ébranler. 11 s'ébranle pourtant ; et l'on peut suivre dans son journal les progrès de son âme qui de jour en jour se détache du monde, se soustrait à ses agitations, s'établit dans la paix, se tourne vers Dieu. Comme de ses progrès, il tient note des désirs qui les préparent et les devancent; de ceux qui l'auraient porté vers la pratique de la religion, il ne reste aucune trace. Qu'est-ce qui retient cet aveu sur ses lèvres? Est-ce une sorte de pudeur qui l'empêche de livrer, même à ses amis les plus fidèles, ces secrets intimes dont il ne s'entretient que devant Dieu? Peut-être.
Mais il nous semble qu'il y a autre chose encore et que, s'il ne se décide qu'au dernier moment à faire la démarche décisive qui le range parmi les fidèle, c'est qu'il restait dans son esprit un obstacle à supprimer : il avait la foi, puisqu'il parlait en chrétien ; il n'avait pas réussi jusqu'alors à mettre sa philosophie d'accord avec sa foi.
On dira peut-être que c'est un état d'esprit chimérique, que la foi, si elle est entière, doit dominer la pensée, et que la pensée, si elle est libre et ne se trouve pas d'accord
avec la foi, doit la supprimer? Ce serait bien peu connaître l'âme humaine où cohabitent si souvent les divergences et même les contradictions. Ce serait, de plus, oublier l'histoire de la philosophie. A la Renaissance, les philosophes n'étaient pas rares qui avaient simultanément deux doctrines, qui sur le même point soutenaient deux opinions et déclaraient par exemple que l'immortalité de l'âme est vraie selon la foi, fausse selon la raison. Au début de l'ère moderne. Descartes ne se laisse pas entraîner si loin; il met pourtant hors d'examen les vérités de li foi qu'il tient pour certaines, et revendique en philosophie la liberté de penser, même celle de douter de tout, sauf du fait de la pensée. Ilréussit par lasuite à rétablir dans les doctrines l'accord que les méthodes avaient rompu; mais, dès le principe, il avait pris son parti d'une rupture momentanée. Gondillac est allé plus avant. 11 semble bien avoir repris pour son compte les traditions heureusement interrompues de la Renaissance : il prétend conserver sa foi intacte et construit à la suite de Locke une philosophie qui manifestement la contredit. Comment réduire cette contradiction? Il ne s'en est pas soucié : il accepte simultanément les deux doctrines ; la diversité de leur fondement doit justifier leurs divergences.
Il nous semble que Maine de Riran eut, lui aussi, deux doctrines simultanées. Il avait la foi; elle lui était venue avec la vie et s'était développée par l'éducation. Dans l'enivrement de la jeunesse, il ne la renie pas sans doute; mais il l'oublie : elle lui devient lointaine et comme étrangère. Plus tard, elle réapparaît. A quelle date? On ne peut l'indiquer avec précision. M. Jules Didiot veut que l'événe-
MAINfc: DE BIRAN.
LA VIE DE L ESPRIT
méat qui interrompt la publication du Mémoire soit un coup de la grâce et un retour subit vers la foi ; nous avons peine à le croire. Lui qui, plus tard, parle si volontiers des illuminations intérieures et des paroles divines qu'il entend dans le secret de son cœur, pourquoi nous aurait-il caché un appel de Dieu si inattendu et si décisif? Nulle trace d'ailleurs, à cetic époque, dans son journal, d'un changement moral et, suivant l'énergique expression chrétienne, d'une conversion. Il est vraisemblable que c'est peu à peu que la foi lui revint et qu'il ne s'en aperçut distinctement que lorsqu'elle eut complètement émergé des ombres qui la voilaient. Cette réapparition de la foi explique et justifie sa conduite et sa parole. Il peut, à la Chambre, défendre le christianisme et réclamer pour lui une situation prééminente, parler en un mot comme un chrétien. Il l'est en effet. Et, quand il s'entretient avec ses filles des intérêts catholiques, quand il s'en fait le directeur et leur indique les voies sûres pour opérer leur salut, il ne joue pas un rôle, il ne ment pas à sa pensée : la doctrine sur laquelle se fondent les conseils qu'il donne et les espérances qu'il entretient, il la tient pour vraie.
Mais, en même temps que croyant, il est philosophe, et philosophe si sévère qu'il ne peut prendre parti d'un désaccord entre sa philosophie et sa religion. Il ne trouvera de paix complète qu'à l'heure où le conflit aura cessé. En pleine période sensualiste, entraîné tout à coup bien au delà des questions de psychologie expérimentale qu'à la suite de Condillac il agitait, méditant sur l'immortalité près du lit de mort de sa sœur Victoire, il se demande comment on peut résoudre ce problème fondamental d'où
dépendent la direction et le bonheur de notre vie. Deux guides s'offrent à lui : la religion et la philosophie. Mais l'une, la philosophie, est incapable de le conduire au terme : « Celui qui, privé des lumières de la révélation, s'est livré uniquement à celles de la raison, doute, n'admet ni ne rejette, pénétré de son ignorance; trop circonspect pour porter un jugement dans une matière si obscure, il n'ose affirmer ni nier, tandis que l'aveugle athée qui a dit dans son cœur avec une impudence mensongère : « il n'y a pas de Dieu » relègue cette opinion consolante au nombre des chimères et des fables^ » L'autre, la religion, nous met en possession de la vérité. Mais cette vérité qui vient du dehors, quelque certaine qu'elle soit, ne satisfait pas pleinement notre désir de savoir : elle s'impose plus qu'elle n'éclaire. « Le philosophe chrétien, dit-il, soumet sa raison et croit sans concevoir 2. » Il ne nie pas le bienfait que la religion apporte : il l'accueille ; mais il ne lui suffît pas. Il croit ; il voudrait savoir. Il nous semble que c'est bien là, dès le début, comme ou le voit, et pendant toute sa vie, son attitude. En « philosophe chrétien », il a « soumis sa raison»; il voudrait « concevoir ». Mais comment y parviendra-t-il, si la philosophie est impuissante? Par le sens intime. « Voulons-nous cesser d'errer dans l'incertitude au gré de toutes ces opinions futiles (celles de la philosophie) , laissons là tous les livres et n'écoutons que le sens intime 3. » U nous apprendra que Dieu existe, que c'est lui qui a déposé