II
ek.
LE MOI
Condillac déforme toutes nos facultés. Il fait plus : il réduit le suj^t à Tinertie et finit par le supprimer.
Leibnitz a remarqué avec raison que les principes sont comme les muscles de Tesprit. Us en sont en effet la force et le stimulant : ce sont eux qui le poussent à Tacte. Il n'en est pas de plus puissant et de plus efficace que le principe de causalité. Les sensualistes le nient puisqu'ils nient la cause. Mais il faut le suppléer dans le rôle qui lui était jusqu'ici assigné. C'est sur lui que se fondait la science; comment le remplacer?
Voici la solution de Condillac. Il n'y a pas de cause. Le principe de causalité est inutile aux recherches des savants. Pour les guider, une loi suffit qui domine toutes les autres et dont voici la formule : « Tout phénomène a pour antécédent nécessaire un autre phénomène ». Mais devant cette formule, l'esprit hésite. Si eUe est vraie, la série phénoménale sera nécessairement sans terme, infinie : ce qui parait contradictoire. Et si, en un point quelconque de la durée, un phénomène peut surgir sans antécédent, la formule est fausse et l'instrument de la science est brise. Les sensualistes se trouvent là dans une impasse : comment admettre la cause qui échappe, par sa nature même, aux prises des sens? et comment la nier, si les substituts qu'on lui donne sont incapables de jouer son rôle et acculent Tesprit à la contradiction ou à l'impuissance? Us n'en peuvent sortir. Leur pseudo-principe est inacceptable*-.
Il y a d'aiUeurs un premier acte de l'esprit qu'ils n'ex-
pliquent pas. En face d'un phénomène , la pensée , d'un mouvement naturel et incompressible, va vers la cause ou vers l'antécédent. Pourquoi? Un phénomène donné est complet en lui-même. Où les sens ont-ils vu qu'il ne se suffît pas et que, pour être intelligible, il réclame autre chose ^? Qu'est-ce que cette tendance et pourquoi lui obéir? Si tout vient des sens et si rien n'est inné, il n'y aura même pas en nous cette poussée aveugle qui entraîne l'animal et qui le meut : rien ne pourra nous tirer de notre immobilité ; nous serons inertes. Moins que cela : nous ne serons pas.
Le moi n'est pas primitif, mais dérivé. La statue dont Condillac ou vre successivement les sens, n'a pas, au début, conscience d'elle-même. Elle est « odeur de rose ». Il n'y a pas en elle une dualité primitive et irréductible, pas même deux aspects et comme deux faces d'un même acte : la sensation est seule, nue, abstraite; le sujet, le moi n'a pas encore apparu. Il n'apparaîtra jamais. D'où surgiraitil en effet? Les sensations qui vont se succéder sont semblables à la première. Quel que soit leur nombre, elles ne pourront donner que ce qu'elles contiennent. Quelque opération qu'on leur fasse subir, elles sont vides de sujet; on ne pourra l'en extraire. C'est en vain qu'on prétendrait que la succession va donner ce que ne peut fournir le nombre, qu'elle va mettre en opposition les sensations qui varient et la faculté de sentir qui ne change pas, et que de ce contraste entre ce qui passe et ce qui demeure naîtra le sentiment du moi et la pereonnalité. Pour que ce con-