Ibid., p
nente immobile, qui enveloppe un moi substantiel dont elle est le reflet. La première est objet d'expérience, la seconde le résultat d'une déduction. Descartes passe sans s'en douter de la première à la seconde, ou mieux, il substitue la seconde à la première; il se trouve qu'au lieu de reposer sur un fait, la philosophie n'a plus à sa base qu'une abstraction*.
Si Maine de Biran poursuit ainsi Descartes de position en position, s'il démasque l'un après l'autre tous les paralogismes qu'il croit découvrir, ce n'est pas pour le plaisir bien vain de prendre un logicien en défaut, mais pour saisir sur le fait et dévoiler les conséquences d'une fausse doctrine.
La théorie de la connaissance de Descartes est inacceptable. S'il n'aperçoit pas le paralogisme qui le conduit de la pensée à la substance, c'est que ce passage est naturel et s'effectue par une tendance invincible et spontanée. La conclusion est légitime, mais il en ignore le motif; l'opération spontanée qui l'y amène est logique, mais il en méconnaît la nature 2.
Ce n'est ni par analyse ni par déduction que, du fait de la pensée, on remonte à l'âme et à la substance.
Le fait de la pensée qui nous est attesté par la conscience, ou même qui lui est identique, est un fait particulier, contingent : il nait pour disparaître et demeure toujours soumis à ces vicissitudes de renaissance et de
i. Œuvres inédites..., t. I, p. 149-152. 2. Science et psychologie, p. 199-200.
LE MOI
mort. La substance est permanente et durable; elle n'est pas solidaire de la pensée; elle n'est jamais directement en contact avec elle ; elle persiste quand elle disparait.
La substance est donc distincte de la pensée. Mais de plus, elle la déborde en tout sens. Elle ne peut donc y être contenue. L'analyse ne Ty fera pas découvrir, comme le voudrait Descartes, ni même la déduction.
La déduction, en effet, quand il s'agit d'un fait, se confond avec ranalyse. On ne peut en déduire que ce qu'il contient. On ne déduit pas Funiversel du particulier, ni la substance du phénomène, ni la cause de l'effet, ni le nécessaire du contingent.
Si du fait de la pensée, on ne peut aller, par analyse oo déduction, à la substance, ce n'est pas que le point de départ ait été mal choisi; c'est que la substance ne peut pas
se déduire.
Ces deux propositions je pense et je suis sont évidentes l'une et l'autre. Ce sont deux vérités premières, chacune dans son ordre : l'une est le fondement de la science;
Tautre, de la croyance*.
Les connaissons-nous en même temps? Peut-être. Mais s'il plane quelque doute sur cette question, il reste certain que, quand l'esprit y est parvenu, elles sont pour toujours associées et se présentent simultanément. Il est vrai que je ne puis prendre de ma pensée une conscience réfléchie, sans savoir en même temps que je suis; mais la seconde proposition ne se déduit pas logiquement de la première. Comment va-t-on de Tune à l'autre? Pour
1. Science et psychologie, p. 196; Œuvres inédites..., t. m, p. 433.
répondre à cette question, c'est toute la théorie de la connaissance qu'il faudrait exposer. Nous renvoyons cet exposé à plus tard.
Distinction subtile, dira-t-on, et purement dialectique. L'inférence immédiate qui nous fait passer de la pensée à Tâme n'est pas contestée, mais seulement le nom qu'il lui faut donner : si ce n'est pas purement une question de mot, c'est une question de logique. Et, quelque solution qu'on lui donne, le fond des choses ne change pas : l'esprit, dans lune et l'autre hypothèse, se meut du même mouvement et, parti du même point, aboutit au même but.
La question est plus grave, répondrait Maine de Biran. Cette erreur logique, en apparence purement dialectique, révèle une erreur fondamentale. Si Descartes croit pouvoir tirer la substance de la pensée, c'est qu'il confond deux ordres de connaissances absolument distincts, la science et la croyance : la science qui nous donne des idées positives, la croyance qui ne nous fournit que des concepts en quelque sorte schématiques et sans contenu réel, des cadres vides ^.
Cette confusion se trouve au fond de toutes les doctrines à priori : c'est là leur vice essentiel. Elles ont toutes la prétention de déduire la philosophie de la substance, qu'elles croient connaître et dont elles ignorent le contenu. Déduction peut-être rigoureuse dans sa forme, mais qui manque de fondement réel. Elle part d'une notion vide ; et ce vide, chacun le remplit à son gré.
Pour Descartes, l'essence de l'âme est la pensée. Mais
i. Science et psychologie, p. 1G8; cf. p. ICA.
LE MOI
que peut-il répondre à celui qui affirme que c'est la matière i? On reconnaîtra aisément que cette confusion est regrettable, qui amène Descartes à faire reposer sa philosophie dans le vide.
De plus, cette méthode, en l'entraînant, dès la première démarche, hors de la pensée jusqu'à la substance qui en fait se dérobe à nos prises, l'empêche de voir ce que la pensée contient en réalité. D'elle, il ne retient qu'une chose, son unité, unité vide; s'il l'eut approfondie, il eût peut-être découvert ce qui la constitue, retrouvé sous l'unité l'activité, et sous l'activité l'effort. Et l'effort qui suppose une lutte, un conflit, lui eût fourni dès l'origine, avec le vrai moi, la connaissance du corps si laborieuse dans sa doctrine. La science eût été placée sur son véritable fondement, à égale distance de l'unité nue et peutêtre purement logique de la pensée et du concept abstrait de substance, sur une unité réelle, concrète, active et vivante.
Pour avoir négligé cette analyse, Descartes a été conduit à vider l'être de tout contenu réel. Il n'en a gardé que l'arrière-fond immobile et la surface. Sans le vouloir, il a préparé la voie à Malebranche et à Spinoza.
Leibnitz va-t-il réparer la lacune que nous venons de signaler, faire à l'activité sa part et lui donner enfin sa