LE MOI NAÎT DANS L EFFORT
Maine de Biran, même pendant la période sensualiste, n'a jamais été un disciple asservi et docile. Il y avait en lui une pensée trop personnelle et trop vivante pour n être qu'un écho fidèle et mort, trop inquiète pour rester immobile. De l'an IX à l'an XI, il voudrait, on le sent, rester d'accord avec ses maîtres ; mais de jour en jour il s'éloigne d'eux. Les idéologues le comptent encore pour l'un des leurs. En est-il vraiment? C'est douteux pour qui lit attentivement le second manuscrit du Mémoire sur rhabitude et les modifications qu'il apporte à sa rédaction primitive. Ces modifications sont voulues et conscientes. Elles attestent que, s'il n'est pas encore parvenu au but, il se tourne vers lui; et déjà il est en marche. Le sensualisme a pu lui offrir un abri momentané; il n'y a pas trouvé, même un instant, un repos pour sa pensée.
Mais s'il se dégage de la philosophie mutilée et appauvrie du xviii* siècle, il en accepte pleinement l'esprit. U
veut poursuivre l'enquête qu'elle a commencée et la pousser plus avant : il veut, lui aussi, retrouver l'élément premier de la connaissance, réduire la part de l'innéité, la supprimer, si c'est possible, pour qu'il n'y ait en nous rien d'obscur et que la pensée débute en pleine lumière, l'ne seule méthode lui paraît bonne, la méthode expérimentale. L'abstrait, l'idéal, l'absolu n'a de valeur que quand on a vérifié ses titres. Etles vérifier, qu'est-ce? sinon chercher ses origines pour savoir où et comment il naît. A qui le demander? sinon à l'expérience, aux sens si cette origine est hors de nous, à la conscience si elle est en nous. Cette méthode, il est décidé à la suivre, comme Condillac. Il compte en faire un usage fidèle et loyal ; sa probité scientifique est entière. U accepte d'avance les conclusions auxquelles il sera conduit, quelles qu'elles soient. Un'a souci que de vérité. En lui, pas de parti pris, pas de maître qui lui en impose, pas d'habitude d'esprit dont il ne veuille se délivrer. Et cette indépendance ne va pas jusqu'au dilettantisme, autre écueil; il est jaloux de son autonomie, mais pas assez pour la placer au-dessus de la vérité. Qu'elle se montre, et il est prêt à s'incliner, à prosterner devant elle et son esprit et sa vie.
Pour faire une étude expérimentale de sa pensée, pour connaître sa nature, son origine, son évolution, un seul instrument s'ofi're à lui : la conscience que les sensualistes ont traitée en suspecte, dont ils ont mutilé le témoignage quand ils n'ont pas refusé de l'entendre. Ce témoignage, Maine de Biran l'acceptera sans hésitation et sans réserve. Les sens s'arrêtent aux phénomènes et s'y heurtent sans pouvoir les dépasser. Si la conscience peut franchir cette
LE MOI
barrière, ce sera pour lui, non pas un mécompte, mais une heureuse fortune. Il n a garde de se fermer la voie qui peut le conduire à l'être vrai et lui fournir roccasioii d'accroître le nombre des vérités qui constituent la « philosophie éternelle ».
Le but est nettement défini. La méthode Test aussi. Maine de Biran porte de plus en lui comme le plan idéal de la découverte à faire.
Il cherche le moi conscient. Il sait déjà ce que ce moi n'est pas. Il n'est pas la substance : la substance, si elle est immobile, ne donne aucune prise à la conscience; et si elle change et se modifie, c'est dans ces modifications et non dans la substance elle-même qu'il faudra chercher l'origine de la conscience et le fondement du moi. Pour savoir comment se pose et se constitue le sujet, c'est évidemment hors d'elle qu'il faut chercher.
Le moi n'est pas non plus dans la sensation. La sensation est une, il est vrai ; mais cette unité, noyée dans les phénomènes dont elle est inséparable, nous ignorons si elle est réelle ou purement logique. iMaine de Biran d'ailleurs tient la sensation pour inconsciente. Ce n'est donc pas en elle qu'il faut chercher l'origine de la pen-
sée.
Le champ d'exploration se resserre et se restreint. Le
moi n'est ni la substance , ni la sensation. Il se trouve sans doute dans tout phénomène de conscience, et c'est lui qui en constitue l'unité. Mais cette unité est-elle indépendante du phénomène en qui elle se manifeste? Est-ce une apparition sans consistance? Leibnitz et Kant laissent subsister ce doute.
Pour s'en débarrasser, il faudrait deux choses : l'' Saisir le moi, non plus dans le phénomène dont il est l'unité, mais seul, distinct et séparé de tout ce qui n'est pas
lui M 2° Pour que cette distinction fût complète, il faudrait
de plus que cet acte constitutif du moi, détaché du phénomène, en fût indépendant, qu'il ne lui fût lié, ni comme un effet à sa cause, ni comme un conséquent à son antécédent. Distinct des sensations et des phénomènes intérieurs, il pourrait durer tandis qu'ils s'écoulent, et fournir un fondement à l'opposition du moi et du
non-moi.
Sans la première de ses conditions, nous ignorons toujours si l'unité de la pensée a une réalité propre ; sans la seconde, cette unité, quoique distincte des phénomènes et réelle, ne pourra constituer le moi. Le moi s'oppose aux phénomènes comme l'un s'oppose au multiple,comme le permanent s'oppose au variable, mais encore et surtout comme le libre s'oppose au fatal : dans son fond, il doit être indépendance et liberté ^ S'il dépendait d'autre chose que de lui-même, s'il n'avait que sa place dans la série des êtres liés les uns aux autres et se succé-