‹ Maine de Biran [microform]Chapitre 44 sur 135 · Éd. Cousin, t. IV, p · texte numérisé non relu

Éd. Cousin, t. IV, p

dant suivant une loi fatale, s'il n'était qu'un anneau de cette chaîne de fer, sur quel fondement reposerait la distinction essentielle et radicale du moi et du monde? Pour n'être pas entraîné dans le mouvement nécessaire des choses, pour prendre possession de lui-même et leur faire face, il faut que le moi, comme il est séparé, soit indépendant, ne relève que de lui-même et que, jusque dans l'acte qui le pose, il soit libre. Qu'on supprime la liberté, et le moi se confond avec la spontanéité ou avec le désir : l'initiative de l'évolution mentale lui est enlevée; la cause des événements intérieurs dont il est le théâtre n'est plus en lui, mais hors de lui; il est replongé et confondu dans la masse des êtres dont on a essayé vainement de le distinguer.

De plus, si ce premier acte était lié à un antécédent ou à une cause, serions-nous sûrs que c'est vraiment par lui que débute la pensée? Ne pourrions-nous pas supposer qu'il a, dans cet antécédent ou cette cause, des racines obscures, qu'avant d'arriver au plein éclat de la conscience, le moi était déjà comme dans une pénombre et qu'il y reste inaccessible ? Mais, si l'acte qui le constitue est libre, il est vraiment primitif. Entre lui et tout ce qui le précède, il y a rupture ; il est un commencement absolu : c'est vraiment là que naît la pensée.

Sa naissance s'opère en pleine lumière. Tous les postulais ont disparu. On n'accepte comme donnés ni les idées, ni les facultés, ni le moi. Il est antérieur à tout. C'est de lui que tout procède. Et quand, dans l'acte libre qui le constitue, il surgit et se pose lui-même, nulle obscurité ne l'enveloppe : nous le pénétrons tout entier;

LE MOI

rien en lui ne se dérobe au regard de la conscience. Passif, soumis à une influence étrangère, il nous resterait obscur; « l'homme ne sait que ce qu'il a fait ou peut faire * ». Il faut donc, pour que le moi se connaisse, qu'il se pose lui-même. Et l'acte qui est le fondement de son être, sera le principe du savoir. « Si l'on parvenait à démontrer, dit Maine de Biran,... qu'il y a un fait ou un mode réel [siii generis) unique dans son genre, tout fondé dans le sujet de la sensation qui est constitué tel par ce mode même; que celui-ci peut subsister et avoir par lui-même le caractère de fait de conscience, sans être actuellement et indivisLblement uni à aucune affection passive de la sensibilité, ou à aucune représentation extérieure ; que dans lui se trouve avec le sentiment de personnalité individuelle, l'origine spéciale de toutes les idées premières de cause, de force, d'unité, d'identité, de substance dont notre esprit fait un emploi si constant et si nécessaire, n'aurait-on pas trouvé la réponse » cherchée ^?

Ce plan directeur, Maine de Biran, sans doute, ne le connaissait pas au début de ses recherches d'une façon expresse. C'est lui, pourtant, qui le guidait à son insu. Il en avait comme le pressentiment. L'inquiétude qui l'agitait, lui interdisait le repos et le poussait hors du

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