‹ Maine de Biran [microform]Chapitre 51 sur 135 · Œuvres inédites..,, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Œuvres inédites..,, 1. 1, p

qui le constituent dans un temps qui n'existe pas encore pour lui. Mais moi qui Tétudie du dehors, pourquoi ne le pourrais-je pas? Dira-t-on qu'un moi étranger m'est inaccessible? Soit. Mais, par le souvenir, je remonte à l'origine de ma propre pensée ; et, si je ne discerne en elle ni avant ni après, d'où cela peut-il venir? Ce ne peut être de l'absence du temps qui est désormais une des formes nécessaires de ma pensée. C'est en vain qu'on prétendrait que là réside précisément l'illusion d'optique mentale signalée plus haut, et qu'on a tort de rejeter en arrière, sur le fait primitif, une forme à laquelle il est soustrait. Quelle raison a-t-on en effet de faire au moi une situation privilégiée parmi les objets de la connaissance? Si les autres objets sont revêtus par la pensée d'une forme qu'ils ne portent pas en eux-mêmes, pourquoi n'en serait-il pas de même du moi?

La difficulté n'a-t-elle donc point de solution? Telle n'est pas la pensée de Maine de Biran. Mais, pour saisir la portée et la valeur de sa réponse, il faut la dépouiller de formules systématiques où elle s'embarrasse et s'obscurcit.

Dans le cours ordinaire de la vie, entre le but poursuivi par la volonté et l'acte de cette volonté, il y a une distinction, et de plus une distance, quelquefois immense. Cette distance ne crée pas la distinction ; mais elle l'accentue. Il faut que je connaisse le terme de mon voyage, pour que je veuille m'y diriger et que je me mette en marche: la connaissance précède, la volonté suit. Rompre cet ordre, c'est rendre l'acte inintelligible. Mais la distance entre le but et le moyen de l'atteindre, entre la connaissance et la

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volonté, peut s'amoindrir; elle peut même disparaître. N'est-ce pas ce qui arrive dans le fait primitif? Le terme de l'acte, c'est l'éveil de la pensée, c'est-à-dire un acte de connaissance ; l'acte lui-même est un acte de connaissance : l'acte et son terme s'identifient. Et c'est là précisément ce qu'il y a de neuf et d'original dans la théorie de Maine de Biran. La pensée n'est pas pour lui, comme pour Descartes, une lueur qui apparaît à la surface de l'âme, une représentation sans fondement, une sorte de projection sur un écran; c'est un acte vivant. Et sans doute, dans sa vivante unité, on peut distinguer deux éléments : l'un représentatif, l'autre actif. Mais cette distinction n'en entame pas la simphcité. Il n'y a pas d'un côté une force sans lumière, de l'autre une lumière sans force. Non, mais le même acte est actif et lumineux. Dès lors, si elle laisse encore quelque embarras dans l'esprit, la contradiction s'atténue. C'est parce que l'activité qui se manifeste dans le fait primitif est pénétrée de lumière, qu'elle est un acte volontaire : on veut parce qu'on connaît; mais cette connaissance résulte pourtant de cette activité intérieure : on connaît parce qu'on veut. L'intelligence et la volonté jaillissent simultanément et s'expliquent l'une par l'autre. Sans doute, il reste encore quelque obscurité dans la pensée. Ce qui surgit avec l'effort libre ne paraît pas contenu dans ce qui le précède; et devant toute nouveauté, l'esprit hésite, incertain. La déduction qui se ramène à une identité, est pour lui la forme de l'intelligibilité parfaite ; et la vie, dans ses progrès et son évolution, ne se déduit pas : elle est une nouveauté continue, une invention incessante. Mais si l'esprit ne l'entend pas parfaitement, il la

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voit ; et Tévidence du fait suffit à la lui imposer. Il voit de plus qu'elle n'est pas contradictoire. L'effort libre qui, d'après Maine de Biran, est le fondement du moi et le début delà vie consciente, ne l'est pas davantage ^

Il reste à montrer comment il peut surgir sans antécédent. C'est le mystère de toute naissance. Comment le germe où sommeille la vie sort-il de son inertie? Là aussi, au-dessus des ténèbres matérielles, luit tout à coup comme une lumière. Les forces inférieures sortent de leur chaos et s'acheminent vers l'ordre. L'acte qui les dirige n'émane pas d'elles, il les domine et les règle. D'où vient-il? D'où procède l'évolution qu'il inaugure? On dira peutêtre, et avec raison, que pour la vie intellectuelle, surtout telle que la conçoit Maine de Biran, la difficulté est plus grave. Toute vie s'éveille dans les ténèbres; celles qui entourent les débuts de la pensée sont plus profondes : au mystère de la naissance, s'en ajoute un second. Comment peut-on vouloir naître? La difficulté parait insoluble. Elle le serait si, comme il est sans antécédent, le fait primitif était sans cause. 11 n'en est rien. C'est un commencement absolu, mais seulement dans la série phénoménale. Derrière lui, se trouve la substance, l'âme, en qui gisent et d'où sortent toutes les activités qui se manifestent au cours de la vie mentale. Elle est là ensevelie dans la matière, prête à poser librement son premier acte.

Pour qu'elle s'y détermine, que faut-il? A quel moment de l'évolution de la vie animale par où débute tout

I. 11 convient d'aYouer cependant que la question n'est pas résolue; il faut Toir d'abord pour vouloir.

homme, faut-il placer le premier effort? C'est la dernière question à traiter, question ardue. Il s'agit de remonter au delà de la vie consciente et de trouver un lien entre deux vies qui, dans la théorie de Maine de Biran, n'ont aucun point de contact.

Le fait primitif n'a pas d'antécédent : il est libre. Mais de plus, entre la sensation et lui, il y a un hiatus, une solution de continuité absolue. On ne va pas de la sensation à la conscience par un progrès insensible, par une lente évolution : l'une ne devient pas l'autre. De l'une à l'autre, de bas en haut, il n'y a pas de passage naturel; il n'y a même pas de communication. Si la pensée descend vers la sensation pour la pénétrer de sa forme et l'envelopper de sa lumière, la sensation n'agit pas sur la pensée. Mais alors pourquoi l'éveil de celle-ci est-il si tardif et qu'attend-elle?

Sans doute, dit Maine de Biran, le fait primitif ne résulte pas de la vie animale et il n'en dépend pas ; ce n'est pourtant pas une activité posée dans le vide : elle est unie à des organes. Pour s'exercer, il faut que ceux-ci puissent se prêter docilement à son action : c'est cette préparation qui s'élabore lentement au sein de la vie inconsciente. Quand elle est terminée, que la voie lui est ouverte, le moi fait son apparition. Il apparaît sans que la vie animale ait sur lui une influence directe, en vertu d'une sympathie naturelle, sympathie dont la nature et l'action demeurent obscures dans la théorie biranienne.

Au début de la vie animale, les impressions sont vives et tumultueuses, les appétits pressants, les mouvements brusques; entre ces trois éléments de l'action, l'union est

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étroite et intime. Peu à peu, elle se relâche et tend à se rompre : les impressions sont moins violentes, les appétits moins facilement éveillés ; les mouvements sont moins prompts et tendent à une autonomie partielle. L'habitude laisse dans lorgane central qui les produit, dans le cerveau, une aptitude à les renouveler plus aisément. Cette aptitude grandit; et bientôt le mouvement se produit sans excitation, spontanément. Cette autonomie évidemment n est qu'apparente. Quand il entre de lui-même en exercice et qu'il meut le corps, le cerveau obéit encore aux sollicitations antérieurement reçues. Elles ont laissé en lui comme un résidu, une force latente. C'est donc d'elles encore que, d'une manière médiate, dépend la spontanéité du cerveau, et le mouvement qui en est la suite.

Mais cette spontanéité, même apparente, suffit pour que l'âme conçoive la possibilité de se substituer à elle et de prendre la direction d'un mouvement désormais assez aisé pour se prêter à son impulsion. « Dès qu'elle sent ce pouvoir, elle l'exerce, en eflPectuant elle-même le mouvement. Dès qu'elle l'effectue, elle aperçoit son effort avec la résistance, elle est cause pour elle-même, et, relativement à l'effet, qu'elle produit librement, elle est moi. Ainsi commence la personnalité avec la première action complète d'une force hyperorganique qui n'est pour ellemême, ou comme moi, qu'autant qu'elle se connaît, et qui ne commence à se connaître qu'autant qu'elle agit librement 1. »

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