I- Éd. Cousin, t. IV, p
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n'existe pas et que, rejeté hors de la science, il doit être mis hors du réel. S'il s'opérait par lui, le mouvement serait impossible. Qu'on se remette dans l'esprit ce que nous venons de dire et qu'on se représente la situation de la volonté. Elle est séparée du mouvement qu'elle veut produire, par des intermédiaires nombreux. Comment va-t-elle s'y prendre pour aboutir? Il ne suffît pas qu'elle ordonne pour se faire obéir; il faut qu'elle agisse, qu'elle fasse effort, qu'elle dégage une force qui, après un long trajet dans l'organisme, produira son effet dans le mouvement. De quel côté la diriger? Gomment la volonté pourra-t-elle le savoir? Il faut qu'elle le sache pourtant. Elle n'agit pas à lafaçon des forces aveugles et instinctives; elle tend vers un but fixe, elle se propose un acte déterminé, distant d'elle, complexe. Pour répondre au dessein qu'elle se propose, tout doit se faire en pleine lumière. Elle est plongée dans les ténèbres.
Dira-t-on que les diverses parties de l'organisme sont tellement liées les unes aux autres qu'elles s'ébranlent toutes sous la même impulsion, que le mouvement final et les événements qui le précèdent forment une synthèse indivisible, un bloc, et que c'est à lui que s'adresse l'effort? Cette assertion est contestable; de plus, elle laisse la difficulté intacte. L'effort s'adresse à ce bloc? Soit. Mais par où l'aborder? Il ne s'agit pas de produire un mouvement quelconque, une agitation désordonnée; il s'agit de produire un acte prévu et conforme à un plan nettement trace dans l'esprit. La force dégagée dans l'effort ne doit point se heurter au cerveau en un point quelconque, au hasard; elle doit être dirigée. Avec les mouvements à accomplir,
son plan d'application doit varier. Comment le déterminer et le reconnaître dans cette masse nerveuse qu'est le cerveau, peut-être confusément sentie, mais assurément inconnue dans sa nature, dans sa forme, dans sa structure? N'est-il pas évident qu'on demande à la volonté et à l'effort un acte qu'elle ne peut fournir? La conscience qui éclaire le terme de son action, en laisse les débuts dans les ténèbres; elle rend impossible sa première démarche, et par suite la condamne à l'inertie. L'effort ne lui est donc pas un secours, mais un obstacle invincible. Pour la délivrer et lui rendre sa liberté, il faut en exorciser le fantôme. Les événements connus et inconnus de la conscience se suivent conformément à leur loi, et la volonté aboutit, par des intermédiaires dont elle n'a pas à se soucier, au mouvement qu'elle doit accomplir.
Il y a donc entre l'expérience extérieure et intérieure, parallélisme et parité complète : au dedans, comme au dehors, les phénomènes bornent notre vue. Et si nous ne pouvons soulever ce voile, ou en rompre la trame pour voir, au-dessous d'eux, ce qu'ils nous cachent, c'est qu'ils ne nous cachent rien. Les connaître et constater la loi qui règle leur succession, c'est épuiser le contenu du réel. Nous n'avons pas conscience de l'effort, nous ne pouvons pas en avoir conscience; et de cette ignorance nécessaire, il est légitime de conclure qu'il n'existe pas.
Hume, avec son école, nie la conscience de l'effort ; Maine de Biran et, avec lui, des philosophes en grand nombre
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qui tous ne se réclament pas de sa doctrine, l'affirment. Ces assertions contradictoires se heurtent ; et cependant elles ont pour objet un fait de perception immédiate au sujet duquel la contradiction devrait être impossible. On ne peut en rester là. Si la conscience de l'effort est illusoire, il faut expliquer cette illusion et démêler les phénomènes intérieurs qui lui donnent naissance et la produisent. C est ce qu'on a fait.
Les explications fournies sont de deux sortes : les unes physiologiques et les autres psychologiques. On les oppose souvent les unes aux autres; et peut-être en eflPet sont-elles animées d'un esprit différent et même contraire. La tendance des physiologistes est de nier Teffort et la volonté elle-même pour leur substituer la sensation de mouvement; les psychologues, au contraire, s'ils ne vont pas jusqu'à nier les sensations qui accompagnent le mouvement, sont portés à faire une part prépondérante à la volonté. Mais, si leur esprit diverge, leurs doctrines ne se combattent pas nécessairement. Il nous semble qu'on peut les unir et retrouver ainsi les éléments nécessaires pour reconstituer ce qu'ils appellent l'illusion de l'effort.
Les sensations musculaires ne peuvent unir la volonté au mouvement. Au lieu de se diriger du centre à la surface, du cerveau, siège de la volonté, aux muscles et aux membres, organes du mouvement, elles vont de. la périphérie au centre : pour employer les mots techniques, elles sont afférentes, non efférentes. Il y a là deux preuves du néant de l'effort.
La première résulte de la direction de ces sensations :
elles ne viennent pas du cerveau puisqu'elles s'y rendent. L'effort n'est pas une force unique et simple qui s'épanouit dans les membres et y détermine le mouvement ; ce sont au contraire les mouvements et les contractions multiples de l'organisme qui convergent vers un point, sV réunissent en faisceau, y prennent l'apparence de l'unité et y produisent l'illusion de l'effort. Ce qui le prouve, c'est qu'avec les sensations, le sentiment de l'effort est aboh. Un malade, dépourvu de sensibilité dans la moitié supérieure du corps jusqu'au niveau de l'ombilic, perd le sentiment de l'effort. Il veut, il croit mouvoir ses membres; ils bougent à peine. L'effort est nul; mais, en l'absence des sensations qui d'ordinaire le lui révèlent, le malade en est réduit à se fier à une croyance qui n'a de fondement que dans le passé : c'est une première preuve En voici une seconde, plus précise et plus décisive encore. Qu'on fasse le compte de ces sensations musculaires sans en négliger aucune, on verra qu'il est adéquat au contenu de la conscience ; il ne reste rien pour prendre le nom d'effort et qu'on puisse attribuer à l'influence de la volonté. « Quand nous pressons du doigt la détente d'un pistolet imaginaire, ne percevons-nous pas une force efférente, l'effort en lui-même et seul? Les sensations musculaires qui pourraient le voiler et qui, dit-on, se substituent à lui, ou plutôt le constituent réellement, sont absentes. Le voilà donc isolé et sous le regard de notre conscience. — 11 nous le semble. Mais un examen plus attentif et une analyse plus précise nous révélera tout un ensemble de sensations, d'abord inaperçues. Notre doigt est immobile, il est vrai ; mais la poitrine se fixe et s'affermit, la respi-
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ration se modifie, la glotte se ferme, les sourcils se contractent. )) Qu'on épuise toutes ces sensations élémentaires, elles rendent compte de la sensation complexe et totale; il ne reste rien pour l'effort.
Reste pourtant la volonté. Et, si quelques physiologistes la nient, ils ont tort, et tort contre le témoignage de la conscience.
Hume avait reconnu entre elle et le mouvement une relation de succession constante. Nous voulons; le mouvement suit. C'est la loi : on ne peut la dépasser. Mais on peut la préciser, chercher, par une analyse plus exacte, quel est celui des éléments enveloppés dans la volonté qui est l'antécédent nécessaire du mouvement. Or c'est la pure idée de l'exécution du mouvement. Des expériences nombreuses ont montré que sa présence suffisait pour provoquer le mouvement.
Pour qu'elle soit efficace, il faut que cette image représente, non la sensation intérieure du membre qui agit, mais le mouvement lui-même, tel qu'il peut être perçu par les sens, c Nous entendons, dit M Renouvier, par l'idée de l'exécution du mouvement, l'idée du mouvement comme s'exécutant et comme il serait extérieurement perçu s'il s'exécutait, et non l'idée de ce mouvement que doit sentir celui de nos membres qui l'exécute. »
Il faut de plus que cette représentation intérieure soit accompagnée d'un acte de la volonté, d'un fiât, qui lui ouvre la voie et la rende victorieuse dans le conflit des représentations contraires qui, comme elle, tendent à se réaliser. Cette addition de M William James est adoptée par M. Renouvier, qui définit leffort : Le maintien d'une
représentation de jussion. Et cette formule un peu dure est peut-être la plus précise. Ainsi s'explique d'ailleurs la croyance elle-même. Que cela soit! disons-nous, et notre corps s'ébranle. Que cela soit! et notre esprit se détache de lui pour adhérer à son objet. Bien plus, cet objet luimême, la volonté souvent le crée.
Nous avons maintenant tous les éléments de l'effort; et nous pouvons nous rendre compte du nombre et de la suite des événements psychologiques et physiologiques qui sont enveloppés dans un mouvement volontaire. — Il parait simple, il est très complexe : il y a dans l'esprit la représentation du mouvement à accomplir, un effort purement intellectuel pour la maintenir présente, un fiât Ubérateur qui écarte les images antagonistes et ouvre la voie à son efficacité ; il y a dans le corps un ensemble de modifications du muscle, des tendons de la poitrine, (le la glotte, des sourcils qui se propagent de la surface à l'intérieur.
Ces deux séries phénoménales se succèdent : la première est l'antécédent, la seconde le conséquent. Or, on aurait tort d'imaginer pour expliquer cette relation un lien réel, l'effort; de l'une à l'autre, il y a solution de continuité. La première est efférente, si ce terme n'est pas trop impropre pour désigner, non pas un mouvement, mais une tendance; la seconde est afférente. Celle-ci par conséquent n'est pas, en un sens matériel et quasi mécanique, issue de l'autre; mais elle va au-devant de l'autre : en sa présence, elle entre en activité et spontanément. N'est-ce pas ainsi que, dans les œuvres d'art, le but à atteindre suscite, sans qu'on songe à lui attribuer une