Œuvres inédites..., t. III, p
pose toute une série d'intermédiaires. Nous ne pouvons le voir par ces intermédiaires, puisqu'ils sont inconnus. Nous n'avons senti ni le contact de l'éther en mouvement et de notre prunelle, ni les vibrations moléculaires du nerf optique; et la conscience ne nous a jamais averti du point terminal où elles expirent. Nous les recueillons pourtant. Tous ces événements physiologiques ont un retentissement dans notre conscience ; et par là, nous les connaissons.
e) Il y a donc, entre l'organisme en mouvement et notre pensée, une relation. Cette relation peut devenir plus étroite. Toute sensation est simultanément représentative et affective : l'un ou l'antre de ces éléments domine en elle. Représentative, elle nous instruit sans doute, à sa façon, de l'ébranlement nerveux, mais elle nous met surtout en relation avec son objet; affective, elle nous révèle aussi sans doute la cause de notre émotion, mais elle nous renseigne spécialement sur Tétat de nos organes. Guide sûr, nous pouvons nous fier à elle; elle nous avertit de ce qui leur est nuisible ou favorable : une certaine inquiétude intérieure nous apprend qu'il y a, dans nos membres, une quantité d'énergie disponible, surabondante; et la fatigue qui survient, après un mouvement prolongé, nous indique le moment où cette énergie s'est épuisée. Nous la sentons aussi pendant qu'elle se dépense. Cette sensation est la sensation musculaire. C'est elle qui est le Véritable intermédiaire entre la volonté et le mouvement, ou plutôt, elle est un des éléments essentiels de ce tout complexe, mais unique, qu'on appelle un mouvement volontaire. Elle est une vraie connaissance. Sans doute, quand l'é-
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nergie motrice est mise en liberté sous la pression de l'effort, son équivalent mécanique ne s'inscrit pas automatiquement dans le cerveau; mais le sens musculaire nous la révèle et nous permet d'en mesurer l'intensité. Dans sa critique sommaire, partiale et violente de Maine de Biran, Taine reconnaît que, par des expériences répétées et des tâtonnements, nous arrivons à discerner le degré exact de sensation musculaire requis pour que le mouvement qui lui correspond atteigne son but; il y trouve une confirmation de sa propre doctrine et la preuve que les intermédiaires du mouvement ne sont pas connus et ne peuvent subir l'impulsion de la volonté. Étrange raisonnement! Si l'énergie déployée dans le mouvement ne nous était pas connue par la sensation musculaire, quel moyen aurions-nous d'en doser la dépense? Nulle expérience ne pourrait nous l'apprendre. Le mouvement se débanderait à l'aventure et n'atteindrait son but que par hasard; son antécédent immédiat, inaccessible à la conscience comme au sens, serait totalement ignoré : il dépendrait d'un X dont nulle opération, ni nul calcul ne nous permettrait de déterminer la valeur.
/) Que manque-t-il d'ailleurs à la sensation musculaire pour être une vraie connaissance? Dira-t-on qu'elle ne nous fournit pas une image exacte de son objet? Cette objection serait faite pour étonner, aujourd'hui surtout oii Ton tient, non seulement pour inexacte, mais pour inintelligible la théorie qui admet la ressemblance de la sensation à son objet : l'objet de la vue et de Fouie n'est ni un son ni une couleur, mais une vibration de l'éther ou de fair. Si l'on serre de près cette difficulté, on verra qu'elle
MAIXE DE BIRAN.
se réduit à ceci : même quand ils ont un objet identique, le témoignage de la conscience diffère de celui des sens. — Nul ne le conteste. Mais il serait malaisé de dire pourquoi, de ces deux témoignages, on préfère le second au premier. Celui-ci, puisqu'il nous donne la mesure de l'énergie requise pour le mouvement, suffit à ce que l'effort ne frappe pas dans l'obscurité et au hasard et sache où adresser son action.
Mais il fait plus : c'est grâce à lui que nous arrivons à discerner nos membres les uns des autres et à les situer dans cet espace intérieur où successivement prennent place toutes les parties de notre corps, comme tous les objets des sens externes se juxtaposent dans l'espace extérieur. De là vient que les parties profondes de l'organisme, sur lesquelles la volonté n'a pas prise, ne sont jamais que confusément senties et nous demeurent obscures. Celles, au contraire, qui peuvent se soumettre à la direction de la volonté, deviennent l'objet d'une connaissance de plus en plus nette ; et nous utilisons cette connaissance pour introduire dans nos mouvements plus de précision et de justesse ^
g) De ce que les mouvements musculaires sont connus par la sensation, il suit que la volonté peut s'en emparer. — Cette sensation, au lieu d'être un instrument aux mains de la volonté, lui est une barrière, nous dit encore Taine. « La volonté, loin de remuer le muscle, ne tend même pas à le remuer. Son objet n'est pas la contraction du muscle, mais la sensation musculaire. » — Sans