Œuvres inédites. .,^ t. I, p
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doute, mais vouloir Fun, n'est-ce pas vouloir l'autre? Et, si quelqu'un peut le contester, ce n'est pas lui, lui pour qui la sensation et le mouvement ne sont pas deux phénomènes simultanés; mais les deux faces, le dehors et le dedans d'un phénomène unique. A son gré, l'action de la volonté ne serait concevable que si elle s'appliquait à un organisme vu du dehors par l'intermédiaire des sens, c'est-à-dire d'un autre corps auquel elle serait unie. Ce n'est évidemment pas ainsi que doit s'entendre son activité. Elle est au centre ; c'est de là qu'elle meut. Et parce que le mouvement et la sensation musculaire sont, sinon identiques, du moins intimement unis, elle a dans cette sensation un moyen, tout à la fois, de connaître de l'intérieur et de produire le mouvement. Il lui suffit de le vouloir, et elle le peut évidemment.
C'est ici que nous allons rencontrer les physiologistes. Ils contestent cette conclusion au nom d'une science récente. La sensation musculaire, disent-ils, est afférente, non efférente : elle va des membres au cerveau où s'opère la connaissance. Elle est donc postérieure au mouvement, ou du moins connue après lui. On ne peut la vouloir directement, et par elle le mouvement. En outre, comme elle épuise le contenu de la conscience et que de plus elle va en sens inverse de l'effort, il s'ensuit que l'effort lui-même
n'existe pas.
Maine de Biran n'eût pas été embarrassé par cette diffi-
culte. II reconnaît dans une de ses lettres à Ampère que la sensation musculaire est afférente. Mais il ne suit pas de là qu'elle soit antérieure au mouvement, encore moins qu'U faille la substituer à l'effort. Elle n^est ni antérieure ni postérieure au mouvement, elle lui est simultanée. Elle ne se substitue pas à l'effort; mais elle est un de ses éléments essentiels. Nous n'avons pas conscience de la force que nous lançons dans l'organisme tant qu'elle chemine sans difficultés. Mais qu'une force se trouve sur son trajet et s'y oppose, il en résulte un conflit. C'est de ce conflit que naît la conscience : c'est lui qui constitue Feffort. Il enveloppe deux termes: la force hyperorganique et volontaire qui agit, la force ou l'inertie de l'organisme qui lui résiste. Nous connaissons, au même instant et par le même acte, et notre force et l'obstacle qu'elle rencontre. La sensation musculaire est la réponse de l'organisme à l'impulsion de l'effort : l'un n'existe pas sans l'autre; et c'est ^u point où surgit le conflit que part la sensation que les physiologistes nomment afférente. C'est là que se trouve, d'après Maine de Biran, le début de la connaissance et l'origine du moi^.
Peut-être n'eùt-il pas été d'accord avec les auteurs modernes sur le siège de la sensation. Il sait qu'une section dans le nerf qui la transmet, ou une lésion dans le cerveau, la rend impossible. II se croit autorisé à conclure, non qu'elle s'opère dans le cerveau, mais simplement qu'elle exige, pour se produire, que l'organisme dont eUe dépend soit sain et complet. Il est porté à croire qu'il y a,
1. Lettre de Maine de Biran, citée par Al. Bertrand, Psychologie de V effort, ^,^0-^2, ^ ^ '
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hors du cerveau, des centres inférieurs de sensation qui sont fermés à la conscience et que nous ne pouvons connaître de l'intérieur.
Dira-t-on qu'on se croit autorisé à supprimer l'effort, non pas seulement parce que la sensation musculaire est afférente, mais encore et surtout parce qu'elle épuise le contenu de la conscience et que, si on la supprime, il ne reste rien? Sur ce point, Maine de Biran aurait jugé inutile d'entrer dans une discussion de détail. Avant la naissance du moi et l'éveil de la conscience, le mouvement, sous l'influence de l'instinct et des appétits, se produit déjà. Il est matériellement identique à celui qui plus tard sera consécutif à l'effort. Et il est évident que la sensation musculaire qui l'accompagne, si elle n'épuise pas le contenu de la conscience — la conscience n'existe pas encore — est pourtant le seul événement intérieur qui corresponde au mouvement. Mais de là à conclure, comme on le fait, que Feffort est inutile et illusoire, qu'il n'existe rien de plus dans les mouvements volontaires que dans les mouvements spontanés, il y a loin. On n'y réussit qu'au prix de la plus grave des confusions, la confusion de l'actif et du passif. Ce qui est passif et spontané dans la vie inconsciente, devient actif et libre dans la vie consciente. En s'emparant des énergies persistantes, le moi ne les modifie pas dans leur nature matérielle ; mais il les fait servir à d'autres fins. Et cette prise de possession de l'organisme par une force hyperorganique, trouve sa preuve dans la conscience. La conscience et le moi naissent de la rencontre de la force hyperorganique et de l'organisme. C'est le premier résultat du conflit. Il se termine par la défaite de
MAINE DE BTRAN.
rorganîsme. Le moi s'empare de ses énergies et se les agrège. C'est par là que Maine de Biran se sépare Je Renouvier et de M. William James. Comme eux, il admet la puissance de l'image. Elle fournit du mouvement dans l'animal, et en nous avant l'éveil de la vie consciente, une explication plausible. C'est sous son attrait que l'organisme secoue sa torpeur, se met en mouvement et qu'il prépare et rend possible la naissance du moi. Après l'éveil de la conscience, elle ne perd pas tout son empire. Aux heures où notre effort atténué n'aboutit qu'à nous maintenir en état de veille, en deçà, mais pourtant sur les frontières de la vie inconsciente, quand nous sommes spectateurs plutôt qu'acteurs de notre propre vie, elle suffit à évoquer cette série désordonnée d'images qui constitue le rêve, et même à déterminer toute une suite de mouvements où la volonté n'a aucune part.
L'image agit sur l'organisme. La volonté agit sur l'image pour la maintenir présente : c'est une de ses fonctions. Elle en a une autre : elle exerce une influence directe et immédiate sur le mouvement et s'empare de sa direction'. Comment s'opère cette prise de possession? Maine de Biran répond que la question ne se pose pas. Cette prise de possession constitue le moi; elle est donnée avec lui. Ce n'est pas un problème, mais un fait, ce fait primitif au delà duquel on ne peut ni on ne doit remonter2. Nous touchons encore ici Je mystère qui entoure l'apparition de la vie, mystère qu'on peut atténuer, mais qu'on ne supprime pas.