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qui n*est pas elle ; toute idée générale laisse tomber ces caractères individuels, pour pouvoir s'appliquer indifféremment à tous les êtres d'une même espèce. Elle ne correspond plus, dès lors, au monde qui est son point de départ; entre elle et lui, c'est un commencement de rupture : il y a un écart. Il s'agrandit à mesure qu'on monte; et arrivés au terme, nous n'avons plus devant nous que deux choses : un résidu de sensations exténué et appauvri et l'unité qui lui donne une apparence d'être. Or ce résidu de sensations peut bien garder son aptitude à évoquer tous les êtres d'où il est extrait, mais il ne s'applique exactement à aucun; et l'unité que nous trouvons en lui et qui est symbolisée par le mot, n'est que l'ombre du moi qui conçoit tout à son image : il est sans fondement et sans objet. Les deux éléments de l'idée générale ne sont donc qu'une sorte de mirage. Ce qu'il y a de plus réel en ce tout artificiel et factice, c'est le mot, résultat de l'activité libre de l'esprit : les nominalistes ont raison ^
De là le trait distinctif des idées générales : elles sont contingentes. Elles résultent en effet d'une longue élaboration de la pensée ; or qu'est-ce qui va lui assigner un but et fixer par là le sens de son évolution? Les réalistes qui admettent pour les idées générales un objet situé dans une région difficile à déterminer, mais qui est immuable et un, dirigent vers lui leur recherche; et leur œuvre consiste à le dégager de tout ce qui l'enveloppe, le cache et le souille, pour le retrouver dans sa pureté et dans son unité : tendant au même but, il n'est pas étonnant que
1. Œuvres inédites..., t. II, p. 163-164; — Science et psychologie^ p. 156-157.
tous les esprits suivent la même route, aboutissent au même résultat, découvrent les mêmes idées. Mais s. les nominaUstes ne se trompent pas, si les idées générales n'ont pas d'objet, il ne reste plus rien pour rendre leur reproduction nécessaire dans tous les esprits : nous les formons à notre gré. Les relations des modes sensibles qui s'offrent à nous sont innombrables; nous saisissons les unes et les autres, d'après la direction de notre regard ou l'attention de notre esprit : les voies que nous suivons en cette recherche, sont aussi variées que nos tendances individuelles. S'il en est où, parce qu'elles sont naturellement ouvertes, tous les esprits, presque fatalement, s'engagent, la part laissée à notre liberté demeure pourtant très grande. Les idées générales sont variables comme elle et comme elle, frappées d'une contingence essentielle Elles le sont encore parce que la sensation qmleur sert de point de départ est variable, et que, de plus, elle est naturellement relative. Les sensations sont variables : il y a dans les couleurs, par exemple, des nuances délicates que tout le monde ne perçoit pas; celles même qui sont nettes et tranchées, il y a des yeux qui ne peuvent les distinguer et les confondent. Et enfin, quand tous les organes seraient sains et recevraient des objets une impression uniforme et identique, il n'en resterait pas moins que la comiaissance qu'ils nous donnent et par suite les idées qm se fondent sur elle, sont relatives à notre constitution. Qu'on la modifie, le monde nous apparaîtra sous un autre aspect; et, reposant sur une autre base, tout l'édifice de nos connaissances sera changé *.