‹ Maine de Biran [microform]Chapitre 85 sur 135 · L UNION DE LA MATIÈRE ET DE LA FORME · texte numérisé non relu

L UNION DE LA MATIÈRE ET DE LA FORME

La matière de la connaissance est la sensation inconsciente; la forme est le moi, et les notions qu'il fonde, l'objet : de l'union de la matière et de la forme résulte la connaissance. Le moi ne se disperse pas dans la sensation; il conserve toujours son unité individuelle. Quelque complexes que soient lesopérations dans lesquelles il est engagé, on peut, par l'analyse et la réflexion, le retrouver et le reconnaître : il ne peut déchoir. Il s'empare de la matière, l'élève jusqu'à lui, la concentre en son unité, la revêt de sa lumière.

Il n'y a de connaissance que par lui ; elle s'éteint quand il disparaît. Mais, présent, il peut s'unir d'une manière plus ou moins intime à la matière qu'il pénètre. Son activité, activité qui tend à supprimer la passivité, peut la réduire à son minimum, ou au contraire, se restreignant et se recueillant en elle-même, lui laisser le champ libre : l'ac-

THÉORIE DE LA CONNAISSANCE. 185

fivité et la passivité s'allient en des proportions diverses. C'est sur ces variations que se fondent les divers états que Maine de Biran appelle les systèmes.

Il y en a quatre : le système affectif, le système sensitif , le système perceptif et le système réflexif.

Le premier est caractérisé par l'absence du moi : c est la vie de Tanimal; c'est, en nous, la vie réduite à la sensation, avant l'éveil de la vie consciente.

Dans le second, le moi apparaît avec l'effort. Il se reduit au rôle de spectateur : il fournit aux sensations un centre et une unité; mais il les laisse se succéder, d après leur loi, sans intervenir dans leur suite ni en prendre

la direction.

Avec le troisième, le moi, sortant deson rôle de spectateur, meut les organes des sens, les fixe sur leur objet, s'empare ainsi de la sensation qu'il fait varier à son gre, et se rapproche de la pleine activité, de l'indépendance absolue; mais il n'y parvient pas encore. Dans la sensation, en effet, quelque soumise qu'elle soit au mouvement des organes et à l'action de la volonté, le moi demeure toujours partiellement passif et comme domme

par l'objet.

Il s'en délivre dans le dernier système. Là le sujet se prenant lui-même pour objet, est totalement affranchi; il arrive du même coup à supprimer toute passivité et toute servitude. L'évolution intellectuelle débute par la conscience du moi, et c'est à cette conscience qu'elle se termine. La conscience du moi se trouve ainsi placée à 1 origine et au terme de la comiaissance. EUe ne demeure pourtant pas stationnaire. Quand après s'être aliénée, spec-

MAINE DE BIBAN

tatrice d'abord, puis cause partielle, mais vraiment active de la sensation, elle revient sur elle-même, elle se retrouve plus nette, plus pleine *.

Ce n'est pas du premier coup que Maine de Biran est arrivé à cette division ; mais il y tend dès le début : elle résume et précise les divisions confuses et innombrables qui l'ont précédée. Plus nette, elle est aussi mieux fondée. Elle nous fait pénétrer le système et de plus elle correspond aux étapes que parcourt naturellement toute pensée : la simple veille où le moi est le témoin de sa propre vie, se distingue de l'attention, et celle-ci de la réflexion où la pensée, rappelée sur elle-même, se concentre pour se mieux connaître .

Entre le second et le troisième systèmes, le système sensilif et le système perceptif, il n'y a pas de difiFérence essentielle : dans l'un et dans l'autre, la connaissance se fonde sur le même sujet et s'adresse au même objet. L'activité du moi est sans doute ici plus grande et plus concentrée; mais là aussi on la retrouve, puisqu'elle est l'élément constitutif du moi. C'est pourquoi, dans les Nouveaux essais d'Anthropologie, qui sont comme le testament philosophique de Maine de Biran, cette division a disparu. Après l'avoir indiquée, nous n'y insisterons donc pas ; et, comme ce qu'il y a de fondamental dans le système sensitif et dans le système réflexif a déjà été développé dans les chapitres précédents, il ne nous reste plus qu'à indiquer ce qui provient de l'union de la sensation et du moi, de la matière et de la forme. Nous le ferons sans entrer

Page 1