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MAINE DE BIBAN
Le moi et le non-moi nous sont donnés dans le fait primitif qui est le fondement de la vie consciente. Quand il s'éveille, le moi n'est pas concentré en lui-même; il a le regard ouvert sur ce qui n'est pas lui. Mais pourtant sa vue est restreinte. Elle peut s'étendre, atteindre non seulement la surface brillante et mobile du monde, mais encore ce qui la soutient, les énergies qui la produisent et les substances qui la supportent.
Il a une puissance plus étonnante encore : il se retourne vers le passé, le sonde, lui aussi, et, des profondeurs où il paraissait enfoui, le ramène sous son regard. Ce pouvoir lui est propre ; il est inaliénable : il n'y a pas de souvenir sans moi.
L'animal ne se souvient pas, ni l'enfant avant l'éveil de la vie consciente. En eux pourtant se déroule tout un jeu intérieur d'images et de tendances qui simulent le souvenir, le suppléent en certains cas, mais ne se confondent pas avec lui.
Dans la vie inconsciente, qui constitue le système affectif, un événement intérieur ne disparaît pas sans Jaisser de vestige : en un point quelconque de son existence, l'état de l'être vivant est le résultat de toutes les modifications antérieures qu'il a subies; et les intuitions immédiates laissent d'elles, soit dans l'organisme soit dans la sensibilité, des traces plus nettes. Il y a là des impressions que mille causes soit intérieures soit extérieures peuvent ravi-
ver, et des images qui peuvent renaître. En cette renaissance, elles se déroulent suivant (( le même ordre successif ou simultané qu'avaient, dans le sens externe, les intuitions premières dont elles sont la trace » , ou en apparence, à l'aventure. Dans ce dernier cas, leur apparition est déterminée par les lois de l'association, qui désagrègent les composés naturels dont elles faisaient partie, pour en former de nouveaux.
Ce réveil des impressions primitives et cette réapparition des images, ce mécanisme intérieur, décrit avec tant d'exactitude et de précision par les philosophes modernes, n'est-il pas le souvenir? Non. C'est le passé sans doute qui réapparaît, ou, pour être plus exact, c'est un événement présent qui se rattache à un événement passé ; mais cette relation n'est pas connue. Pour qu'elle le soit, il faut non seulement des intuitions qui renaissent en images; mais encore un moi qui, par sa présence, ait rendu ces intuitions conscientes, qui les ait rehées aux images et se retrouve dans celles-ci, comme il a été dans celles-là. « Nous ne nous souvenons que de nous-mêmes, » dit Maine de Biran. Cette parole résume sa doctrine et non s y fait entrer d'un coup *.
Comme il se perçoit directement dans l'effort, le moi se reconnaît fixe à travers le flux des modes. Cette fixité, Locke l'a dérivée de la mémoire. Cercle manifeste ; l'identité du moi est le support de la mémoire : pour remonter dans sa vie passée, il faut que cette vie soit réelle, réelle surtout dans son fondement qui est le sujet. Il est vrai que,