‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 17 sur 85 · aoùl t8t · texte numérisé non relu

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yïE DE MAIRE DE BIRAN. 73

sembler, en 1815, au milieu des convulsions politiques, le simple résultat de cet instinct qui fait agenouiller le matelot au sein de la tempête ; mais, à mesure que le temps ayance, on voit le désir de la vie divine grandir et se fortifier chez M. de Biran. Le besoin d'appui qu'il éprouvait, besoin, dans le principe, vague et sans but déterminé, devient, d'une manière toujours plus précise, le besoin, ou, pour parler avec le Psalmiste, la soif de Dieu, C'est en 1818 que cette crise se prononce d'une manière déiinilive, et que les préoccupations religieuses deviennent dominantes. A dater de ce moment, le Journal devient de plus en plus intime ; les circonstances des la vie journalière, les événements politiques, passent décidément au second plan pour laisser sur le premier l'expression des mouvements intérieurs de l'âme. A dater de ce moment aussi, on voit se multiplier les plaintes de l'auteur sur sa déchéance intellectuelle et morale. Le jugement qu'il porte sur lui-même devient plus sévère dans la même proportion que la pureté de son idéal augmente, et, par un contraste dont le secret n'échappera pas aux observateurs attentifs de notre nature morale^ plus il s'élève^ plus il a le sentiment de descendre. Il est dans notre commune destinée, à nous tous 'qui traversons cette vie, d'arriver plus ou moins vite au sentiment de la vanité des choses d'ici-bas. Celui qui ne possède pas, dans une sphère supérieure à relie des objets qui nous entourent, un complément à ses joies, une consolation à ses douleurs, et la source d'une espérance qui survive à tous ses mécomptes, celui-là marche à la rencontre du découragement. Les hommes superficiels souffrent sans reconnaître la source de .leur malaise, et trouvent dans Tétourdissement un préservatif contre le désespoir. Les esprits sérieux ne peuvent s'abuser sur notre condition ; ils reconnaissent, après une expérience plus ou moins prolongée, l'insuffisance de tous les biens de la vie pour nous donner le bonheur. « Tournant les yeux vers tous les

« ouvrages que mes mains avaient faits », dit le fils de David, « j'ai reconnu qu'il n'y avait que vanité et affliction d'esprit « dans toutes ces choses, et que rien n'est stable sous le so- « leil '. 9 Ces paroles ne résument pas seulement une destinée personnelle, elles sont la mélancolique expression de l'expérience du genre bumaio. Il est naturel que les âmes désabusées cherchent, ailleurs que dans le monde, un bonheur à l'espérance duquel elles ne sauraient renoncer ; déçues par les objets passagers, elles aspirent à reposer leur pensée sur quelqqe chose d'immuable. Le besoin de l'infini, de l'éternel, le besoin de Dieu, pour employer ce mot sacré dans une acception tout à fait générale que l'usage autorise, tel est le résultat assez ordinaire de l'épreuve de la vie pour tous ceux qui évitent le double écueil de la légèreté et du découragement.

Mais ce recours à Dieu, considéré à ce point de vue général, se présente sous plusieurs formes et peut correspondre à des états intérieurs très-dHTérents. Tel homme est frappé du contraste entre l'instabilité des choses humaines et l'éternelle majesté de la nature. Cette vie générale, toujours la même, tandis que les hommes passent et que les générations s'écoulent, le remplit d'une admiration religieuse. La force secrète qui préside à la fois aux mouvements des astres et à la génération de l'insecte est pour lui le Dieu inconnu auquel il dresse un autel dans son âme. Un autre, pluà habitué aux abstractions de la pensée, s'attache à la considération de ces lois générales qui président au cours des choses et des événements; il s'abime dans la contemplation du plan qui se manifeste dans le monde, et c'est ce plan éternel, celte idée souveraine, également domi* natrice dans la double sphère de la nature et de l'humanité,

1. Livre de VEeelésitutê, chap. ii, verset 11. Maine de Biran, à la fin de sa vie, a écrit ces paroles sur la première page du Mémoire sur la Décompotilion de la pensée, couronné par Tlnstitut.

qu'il place daas son esprit sur le trône de Tuaivers. Il n'y a pas d*iilu8ioD à se faire à cet égard : bien qu'il ne bâtisse plus de temples et n'élève plus de statues, Tancien paganisme n'en 8ub$i8ie pas moins au sein de nos sociétés modernes. Le panthéisme renouvelle, sous des formes différentes, dans le cabinet des savants et dans la demeure de l'homme du peuple, les conceptions antiques : l'adoration de la nature et le culte du destin n'appartiennent pas uniquement à l'histoire^

Des religions semblables diffèrent beaucoup, sans doute, de Fadoration du Dieu des chrétiens ; mais il ne faut pas méconnaître qu'eUes placent l'homme dans une condition autre que celle qui lui est faite, lorsque les petits événements et les mesquines préoccupations de la vie journalière absorbent seuls ses pensées. Il n*esl pas sans douceur de se perdre dans lacontemplation de cette vie universelle dont on sent les pulsations dans les battements de son cœur ; il y a une joie mélancolique à suivre du regard le cours inexorable de ta destinée, et à s'incliner sans résistance devant cette puissance invincible sous laquelle on voit ses semblables se débattre vainement : un ordre éternel, une loi immuable, si le cœur ne peut leur offrir que le tribut d'une résignation forcée, fournissent du moins à la pensée un objet fixe, une base qui ne varie pas, et deviennent ainsi la source d'une espèce de nspos, de quelque chose qui ressemble à la paix.

Ces considérations suffisent à établir qu'avoir montré M. de Biran cherchant un point d'appui dans une sphère plus haute que les objets de la terre, ce n'est pas désigner d'une manière suffisante la voie dans laquelle il s'engageait. Pour arriver,, à cet égard, à des données plus précises, il est nécessaire de constater l'influence exercée par des circonstances nouvelles sur le développement général de sa pensée. C'est en 1818 que ses besoins religieux se montrent avec une intensité particulière ; c'est à la même époque qu'un élan nouveau et considé-

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rable se manifeste dans ses idées philosophiques. Cet élan doit être attribué en partie à quelques lectures, au premier rang desquelles figure celle des ouvrages de M. de Bonaid. M. de Biran avait accordé peu d'attention à la Législation primitive ; les Recherches philosophiques, publiées en 1818, éveillèrent son intérêt au plus haut degré. Il prit la plume avec le projet de publier un examen critique du livre nouveau, et entreprit diverses rédactions dont aucune n'est achevée <. L'auteur des Recherches et son critique étaient séparés par toute la distance de leurs natures intellectuelles. Écrivain ingénieux et brillant plutôt qu'observateur attentif des faits, se complaisant dans l'élégance de son style et dans l'étendue de ses aperçus, résolvant volontiers les questions métaphysiques par des comparaisons et des métaphores, M. de Bonaid, malgré le titre de son ouvrage, livrait au public des solutions plutôt que des recherches. 11 parcouiHiit rapidement le monde des idées, sous Timpulsion d'une imagination vive et d'un sentiment passionné. Les habitudes d'esprit de M. de Biran le préparaient aussi mal que possible à subir l'influence d'un talent de cette natun\ Accoutumé à sVnfermer dans une seule question et à la creuser dans toutes les directions se défiant de l'imagination, se tenant en gardé contre l'influence de tout sentiment un peu prononcé, il éprouve, en présence d'une philosophie qui lui semble trop facile pour être profonde, et trop brillante pour être vraie, des impresE^ions qui touchent quelquefois à la mauvaise hrumeur. Il se plaint dans le Journal de ce qu'ayant rencontré M. de Bonaid à la chambre, il n'avait pas même réussi à lui faire comprendre son point de vue scientifique *. C'est donc pour Iç combattre qu'il prend la plume ; mais on se trouve souvent redevable à ses adversaires, et ce fut ici le

1. Voir les fragmenis recueillis dans le 3* volame des Œuvres inédites, sous le titre de o Examen critique des opinions de M. de Boaald. »

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