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80 VIK DE MAINE DE BIBAlff.
La pensée, la pensée éternelle et suprême est bien pour lui un des attributs de TÊtre des êtres ; mais ce n*est pas là, à ses yeux, la conception fondamentale ; la volonté, la puissance prennent rang avant Tidée.
Dieu, introduit dans une théorie où il n'avait pas déplace, ce n*est pas, on peut le comprendre, la simple addition d'ua point de doctrine. M. de Biran n'abandonne pas ses vues antérieures ; les résultats de son analyse de l'homme demeurent acquis à ses yeux, mais la base même de la science est changée. Le monde et l'homme, dans leur action réciproque, ne sont plus désormais que des éléments subordonnés du problème philosophique. Nulle solution n'est complète si elle ne remonte pas jusqu'à la source même de toute existence. Le vrai, le bien, le beau, tout ce qui élève la pensée, tout ce qui peut intéresser les âmes, repose dans le sein de la Divinité. Toute question finit par conduire à cette haute sphère ; l'oeil ne peut suivre un des rayons qui descendent éclairer notre route ici-bas, sans remonter à la source étemelle de toute lumière.
Constater la nécessité de l'idée de Dieu pour la solution des problèmes philosophiques : telle était donc la vue nouvelle qui venait modifier profondément l'exposition des doctrines de M. de fiiran, à la même époque où le besoin de Dieu se faisait
sentir à' son âme, avec une vivacité particulière. De nouvelles perspectives se dévoilaient maintenant à sa pensée : après avoir approfondi les faits de la nalure humaine et les rapports du physique et du moral, il était en voie d'étendre Thorizon de ses recherches et d'embrasser, dans un vaste système, les rapports de l'homme et du monde avec le Créateur. C'était aborder les problèmes agités par ces écoles célèbres dont il venait de prendre une connaissance un peu plus complète que par le passé ; c'était aussi abandonner l'observation directe et
immédiate pour donner une plus haute importance à l'en-
cbaiaeinent logiqae des idées. Cette voie ne fut pas la sienne : rbomoie arrêta chez lui l'essor du logicien, et un instinct impérieux ic retint comme enchaîné à ces faits du sens intime, constant objet de ses études. Entre toutes les questions nou- Telles qui traversèrent son .esprit, une seule réussit à le captiver entièrement, une question pratique et qui était avant tout pour lui une question personnelle: quels étaient lesr^pports de son âme avec ce Dieu dont il venait de reconnaître la place souveraine? Savoir que Dieu pouvait seul lui prêter un appui qu'il avait appris à ne plus espérer du monde, ne sufiisait pas en effet; cet appui, à quel titre et dans quel sens devait-il lui être accordé ? Dieu, auteur éternel de tout ordre et de tout bien, offrait à sa volonté un but immuable, élevé au-dessus de toutes les variations de la sensibilité, de tous les accidents de la fortune : poursuivre ce but invariablement, c'était trouver cette base fixe si ardemment souhaitée, et par conséquent ce repos, objet de tant de désirs ; mais la volonté suffit-elle à cette tâche? Dieu qui l'a créée s'est-il borné à lui donner une règle à suivre, et doit-elle, ne comptant que sur elle-même, suivre cette règle par son propre effort, ou bien le Dieu, notre Créateur, continue-t'-il à être auprès de nous, doit-il subvenir à notre faiblesse et nous communiquer une force que nous ne trouvons pas dans notre seule nature? La vie est dans tous les cas une lutte, mais est ce' avec noire propre force que nous devons soutenir le combat, ou avec une force étrangère ? Que pouvons-nous seuls? Que devons-nous attendre de Dieu? Telle est Talternalive qui se pose à la pensée de M. de Biran. Cette question est celle du stoïcisme ou de l'Évangile, car la croyance en un Dieu personnel et créateur, lorsqu'on admet du reste que Thomme, une fois créé, ne doit s'appuyer que sur lui-même, ne modifie en rien dans son essence la morale du Portique. Ne compter que sur soi, c'est la doctrine des disciples de Zenon. Appeler la grâce de Dieu, c'est l'espérance des chré-
tiens. Maine de Biran a une vue très-nette de sa situation ; il sait que sa pensée oscille entre la plus noble école de l'antiquité et les promesses de Jésus-Christ. Nous l'avons vu, répudiant la morale du sensualisme, s'avancer vers les doctrines stoïciennes ; la question était de savoir s'il en resterait à ce point de son développement, ou si les tendances chrétiennes prévaudraient définitivement dans son âme.
Les deux éléments de la lutte qui s'établissait ainsi dans sa pensée lui étaient également connus. G*est dans la lecture de tiare- Aurèle qu'il parait avoir principalement puisé sa con- .naissance du stoïcisme ; l'esprit de cette école lui avait au reste été révélé, ainsi qu'on la vu, par la tendance de ses propres doctrines. D*Un autre côté, il avait eu l'occasion de réparer cet oubli des enseignements du christianisme qui longtemps avait été son partage. L'étude de la Bible lui avait fait puiser à la source la connaissance de la doctrine révélée ; il nous apprend lui-même que, en 1815 déjà, il commençait chacune de ses journées par la lecture d'un chapitre de l'Écriture sainte, habitude probablement contractée à cette époque même, sous l'empire des impressions que l'ébranlement de la société avait produites dans son âme. Plus tard, on le voit continuer un commentaire sur l'Évangile de saint Jean, commentaire que son jeune ami Loyson avait entrepris et lui avait légué en mourant ^ Pascal avait souvent fourni un texte à ses méditations; il commence par le combattre, mais, en le combattant, il apprend à le connaître, et finit par se rapprocher de lui. Ulmitation de Jésus-Christ et les Œuvres spirituelles de Fénelon sont les deux livres auxquels il revenait le plus souvent et dans lesquels il semble avoir rencontré l'expression des vérités chrétiennes qui répondait le mieux aux instincts de son cœur et aux besoins de son esprit. Quelques relations personnelles