‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 20 sur 85 · Publié dans le 3* volume des Œuvres inédites · texte numérisé non relu

Publié dans le 3* volume des Œuvres inédites

contribuèrent enfin à fixer sa pensée sur les yérités chrétiennes et à lui en faire apprécier la valeur. Staprer qui, en 1807, lui avait servi d'intermédiaire dans ses relations avec Pestalozzi, et qui dès lors avait pris rang au nombre de ses amis les plus chers, Slapfer, en particulier, lui apprit par son exemple qu'une foi sincère et un zèle actif pour la propagation de l'Évangile pouvaient se rencontrer dans une intelligence cultivée et éprise d*un vif amour pour les spéculations philosophiques. C'est donc en toute connaissance de cause que M. de Biran était mis en demeure de choisir entre la philosophie stoïcienne et la foi des chrétiens. La question ne se présente pas toujours à lui sous un jour identique ; elle semble même quelquefois s'évanouir à ses yeux. Ces deux doctrines, qui l'une et l'autre s'offrent à l'homme comme un point d'appui, comme un moyen de bouheur, lui paraissent alors n'être point opposées, et présenter, au contraire, une même vérité sous deux faces un peu différentes. Qu'on en appelle au Portique ou à l'Évangile, qu'importe ? Ne trouve-t-on pas des deux parts une proscription égale de la recherche des jouissances sensibles et de l'entralnement des passions ? Ce dont il s'agit dans les deux cas, n'est-ce pas de se séparer du corps, de ne rien attendre des objets extérieurs, de renoncer à ses propres désirs, à ses inclinations personnelles, pour se soumettre sans réserve à cette loi étemelle que les uns nomment Dieu, tandis que les autres l'appellent la Raison suprême ou le Destin. Lorsqu'on se place en face de la vie ordinaire du monde et de la morale du sensualisme, le christianisme et la doctrine de Zenon, qui tendent l'un et l'autre à nous transporter dans une sphère supérieure, ne se distinguent que par des nuances. Cette manière de voir qui supprime le problème, traverse parfois l'esprit de M. de Biran, mais il ne s'y arrête jamais d'une manière définitive. Plus il cherche sa voie avec une attention sévère, plus il saisit fortement le contraste entre ces deux tendances, dont

rune porte l'homme à placer en lui-môme tout son espoir, laadis que l'autre le pousse à s'abandonner à une force plus haute que la sienne et à y chercher tout son appiii. Il lui arrive alors de penser qu'il peut y avoir de l'exagération des deux côtés. Le stoïcisme, sans doute, nous attribue une puis* sance illusoire, lorsquMl met à la seule disposition de notre volonté, non-seulenieot nos actions, mais aussi notre bonheur; pour demeurer conséquent à ses principes, il doit recourir àd'in- Boutenables paradoxes et nier la réalité de la douleur. Mais la doctrine des chrétiens sur la grâce ne tend-elle pas, d'un autre c6té,à méconnaître la force propre qui nous appartient ?ne risque-t-elle pas de conduire à Ja négation de la liberté ?I1 y aurait donc lieu à faire un juste mélange des deux doctrines opposées, pour constituer une théorie exacte de la nature humaine. Il est rare, qu'un compromis de cette espèce puisse fixer définitivement l'esprit de l'homme et satisfaire aux instincts de son cœur: la base de la vie morale doit être une. La conscience, sans doute, ne saurait adhérer à ces conceptions systématiques qui, pour expliquer les rapports de l'homme et de Dieu, recourent au procédé commode de supprimer l'homme ou de nier Dieu. Il faut toutefois que l'un des termes prédomine et réalise ainsi l'unité par la voie de subordination ; l'homme doit demeurer son propre centre, ou placer le centre de sa vie hors de lui. Maine de Biran, dirigé par ce besoin d'appui qui joue un si grand rôle dans sa vie intérieure, devait subir plus qu'un autre cette loi du développement des âmes. Un cœur partagé était la source de ses douleurs morales ; chercher une transaction entre la sagesse du Portique et les promesses de l'Évangile, ce n'était pas trouver l'unité, ce n'était pas rencontrer la paix. Aussi le voit on s'avancer vers le christianisme d'une manière de plus en plus décidée ; les motifs qui chaque jour l'éloignent plus des stoïciens se résument dans les considérations suivantes :

Si, lorsque Tidée du bien est présente à la pensée, la to<* lonté troavait en elle-même une force suffisante pour réaliser ce bien, nonobstant les séductions des sens et les suggestions des penchants, nous n'aurions rien à demander à Dieu : il nous suffirait de lui rendre grâce d'avoir gravé ses préceptes dans notre conscience, et de nous avoir faits actifs et libres pour les accomplir. C'est là, sans doute, Thomme idéal ; mais est-ce bien Thomme réel? L'expérience établit qu'il en est autrement. Pour accomplir le bien, il ne suffit pas de le connaître : avec la vue la plus claire du devoir, la volonté retombe souvent sur elle-même dans le sentiment intime de sa faiblesse ; la raison ne suffit pas pour fournir des motifs à la volonté. C'est là, sans doute, une condition misérable, mais cette misère est réelle; la question n'est pas de décider ce que l'homme pourrait ou devrait être, mais de fournir à l'homme tel qu'il est les secours qui lui sont nécessaires. Or, ces secours, le stoïcisme ne les offre pas ; il ne nous donne pas d'appui, parce qu'il méconnaît notre faiblesse : « Il est bon pour les forts, « mais non pour les faibles, les pécheurs et les infirmes ^ • ; il est fait pour un homme imaginaire et abandonne l'homme réel à toutes les infirmités de sa nature. Quelle ressource encore offre dans la souffrance, commun partage de l'humanité, cette doctrine orgueilleuse? Une triste et froide résignation est tout ce qu'elle nous enseigne ; mais cette résignalion est encore une souffrance. Ce qu'il nous faut pour soulager la douleur, c'est un moyen de nous la faire accepter, d'obtenir de nous une adhésion libre, joyeuse même, aux intentions mystérieuses de la puissance qui nous afflige. Ce secours cherché pour la volonté défaillante, cette adhésion du cœur à la souffrance, supposent un sentiment commun : l'humilité, et se résument dans un seul acte: la prière. La prière et l'humilité, tels sont les caractères spéciaux et distinctiflB de la doctrine chrétienne.

i. 20 octobre 18t9.

La prière est à la fois un appel de la grâce qui fortifie et un abandon filial de rhomme aux desseins, quels qu'ils soient, d'une Providence miséricordieuse. Aussi, lorsque M. de Biran s'écrie : « Oh ! que j'ai besoin de prier 1 » ou lorsqu'il trace dans son Journal les lignes suivantes : « Journée de bien-être, « de calme et de raison, effet de la prière •, il porte la sentence de condamnation du stoïcisme, car le stoïcien, lorsqu'il est conséquent à ses principes, ne prie pas.

Ce que le stoïcisme refuse, TÊvangile le promet, et c'est conduit par le besoin de la grâce que M. de Biran s'avance vers Jésus-Christ. Esl-il besoin de rappeler que ce ne sont pas là pour lui des conceptions théoriques et de simples vues de l'esprit ? Cette insufBsance de la volonté livrée à elle-même, il en a fait pour son compte la triste expérience. C'est lui qui a constaté que la vue la plus claire du devoir ne suffit pas à nous le faire accomplir , lui qui a senti que la doctrine des fort? n^est pas celle qui nous convient ; lui qui a éprouvé qu'une résignation sans confiance et sans amour ne saurait briser l'aiguillon de la douleur. Chacune des vérités qu'il ' découvre, il la conquiert au prix d'une espérance déçue, d'un froissement de cœur, d'une heure de découragement ou d'angoisse ; c'est le cours naturel de la vie qui l'amène, par une voie lente et douloureuse, aux promesses et aux espérances de la foi des chrétiens. Du reste, on serait dans Terreur, si on supposait qu'il marche par des degrés précis, et comme à pas comptés, vers le but auquel il tend. Il hésite, il s'arrête, il recule même, et ce n'est qu'en considérant des périodes de quelque étendue, qu'on discerne, au milieu de ses incertitudes et de ses chutes, la direction toujours plus claire de sa pensée, ou, pour mieux dire, le courant toujours plus marqué de son âme. Son développement religieux rencontre plus d'un obstacle, dont les uns se présentent pour tous, et dont les autres sont le résultat particulier de sa nature personnelle.

Le monde n'a gnére d'illusions pour lui : iJ a trop bien et trop souvent constaté ce qu'il y a de trompeur dans ses joies et dans ses espérances ; mais il n'en subit pas moins l'empire des baibitudes et l'entraînement des dispositions naturelles au cœur humain. Dans la solitude il a nourri son âme des grandes pensées de l'éternité, il s'est élevé avec joie dans une sphère supérieure aux intérêts de la terre ; il rentre dans le monde : des affections mal éteintes, de petites passions, de petits intérêts reprennent leur empire; les bautes pensées, les aspirations saintes semblent s'être évanouies. 11 souffre de cet état, il en souffre d'autant plus qu'il ne cesse pas de demeurer à luimême en spectacle, et ne se dissimule point la triste révolution qui s'opère en lui, au moment même où il en est la victime.

Cette constante habitude de réflexion, préservatif inefficace contre les rechutes, devient elle-même la source d'obstacles à ses progrès, plus sérieux peut-être que ceux qui naissent des influences mondaines. Tout lui devient matière à problème : il éprouve dans son état intérieur les bienfaits de la religion ; des lueurs de calme et de paix lui sont accordées ; mais est-ce là véritablement le ,don de la grâce, l'accomplissement des promesses divines ? Cet instant de joie^ cette heure douce et paisible, ne faut-il pas les attribuer à une circonstance toute physique, à un état exceptionnel des fonctions de la vie? Est-ce Dieu qui agit? Est-ce le simple résultat de l'organisme? 11 prie, et il a dû à la prière une journée de calme, de raison et de paix : c'est un fait à examiner ; il faudrait considérer les effets psychologiques de la prière. D'où provient son efficacité? La force obtenue est-elle vraiment un don surnaturel? N'est-ce point une simple réaction de Tâme opérant sur elle-même, dans des conditions déterminées ?... Ainsi tout fait soulève une question, toute question suscite un doute. En parcourant les pages du Journal intime, on . est presque tenté de regretter cette habi-

tude d*analyse qui vient 8e poser en travers du chemin de rame. Il semble parfois que Ton ait à faire à un physiologiste qui refuse de prendre sa nourriture avant de l'avoir décomposée pour en reconnaître les éléments.

Cet instinct scienliilque qui avait fait les succès de l'auteur dans les travaux de la pensée, vient traverser à un autre titre encore son développement religieux. La dissipation et la légèreté d'esprit sont fort opposées sans doute aux dispositions qui rapprochent l'homme de Dieu ; mais tout a ses abus, et l'habitude de la réflexion sur soi-même, de l'analyse détaillée de ses impressions et de ses mobiles, ne doit pas dépasser certaines limites, pour demeurer salutaire. Il arrive qu'en s'observaot trop, on finit par regarder au lieu d'agir ; on consumé dans ce travail de la pensée des forces qui font ensuite défaut, lorsque les luttes de la vie les réclament. Le désir de se rendre compte de tout ce qui se passe dans son âme, devient-il une préoccupation dominante? la curiosité de l'esprit finît par acquérir un tel empire que la conscience s'émousse; le bien et le mal s'égalisent en quelque sorte comme étant l'un et l'autre des objets d'observation d'un intérêt pareil. On se sait gré de se connaître si bien, on éprouve même une sorte de joie orgueilleuse et secrète à n'être pas la dupe de mobiles mauvais que l'on juge tout en s'y abandonnant, et auxquels on s'abandonne peut-être d'autant plus facilement, qu'on éprouve quelque plaisir à les juger. D'ailleurs, s'observer sans cesse, même; pour se condamner, c'est encore se faire le propre centre de ses pensées, c'est encore une manière de s'occuper de soi et de se complaire en soi. L'analyse de son propre cœur peut donc être nécessaire pour amener une crise à un moment donné, pour éclairer l'homme sur son état moral, le détourner de la poursuite de biens trom* peurs, et lui faire sentir le besoin du secours divin ; mais si elle continue à prédominer, si elle devient le fond de la vie intérieure, die détourne cette vie de sa direction légitime, elle

retient l'âme captive en elle-même, elle la maintient dans la région de Tinquiétude et du trouble, Tempéchant de trouver son repos dans un abandon filial à la volonté de Dieu. Maine de Biran avait trouvé dans la lecture de Fénelon, l'un de ses auteurs favoris, l'expression rdtérée de ces vérités ; mais il s'était surtout instruit à cet égard, par les difficultés qu'opposaient à son avancement spirituel ses habitudes méditatives. Aussi, après avoir écrit en 1795 : • Je crois que le seul qui soit • sur la route de la sagesse ou du bonheur, c'est celui qui, « sans cesse occupé de l'analyse de ses affections, n'a presque « pas un sentiment, pas une pensée dont il ne se rende compte « à lui-même ; • en 1821, après une expérience de vingt-six années, il trace les lignes suivantes : • L'habitude de s'occuper « spéculativement de ce qui se passe en soi-même, en mal c comme en bien, serait-elle donc immorale? Je le crains, « d'après mon expérience. Il faut se donner un but, un point « d'appui hors de soi et plus haut que soi, pour pouvoir réagir « avec succès sur ses propres modifications. •

Au travers de tant d'obstacles, l'idéal chrétien touteroiâ apparaît de plus en plus nettement à son esprit. Réaliser cet idéal, tel est le vœu toujours plus ardent de son àme. Il avait opposé au sensualisme .la distinction de l'élément actif et de Télément passif de notre nature, et cette distinction purement psychologique avait longtemps captivé son attention d'une manière exclusive. Maintenant c'est dans le sens et avec les paroles de l'apôtre saint Paul, qu'il oppose à cet homme animal^ qui ne vit que pour lui-même et pour les joies passagères de la vie, qui cède aux entraînements des passions et met sa volonté au service de ses désirs, cet homme spirituel élevé au-dessus de tout ce qui passe, renouvelé par Tespri de Dieu et commençant sur la terre la vie divine, qui doit être son partage durant l'éternité.^ On ne rencontre pas cependant dans le Journal^ ^ l'égard des vérités chrétiennes, l'expression d'ime conviction

proprement dite. Les aspirations, les désirs, les vues qui se dirigent de ce côté y abondent et se multiplient à mesure que le temps avance ; le mouvement est visible, et on ne peut en méconnaître la direction, mais on ne lit nulle part la profession d'une foi positive et complète. Les doutes, les incertitudes subsistent jusqu'à la fin ; Tâme de fauteur est pareille à l'aiguille d'une boussole qui, 'déviée de sa direction naturelle, ne cesse pas d'y tendre, mais oscille avant de s'y fixer.

Le besoin d'appui était devenu chez M. de Biran le besoin de la grâce, et le b^oin de la grâce avait naturellement dirigé ses regards vers celui qui en a fait la promesse : c'est là le trait caractéristique et tout à fait prédominant de son développement religieux, le seul qui soit mis en évidence dans ce qui précède. A cette vue fondamentale s'en joint une autre qui occupe le second rang. Jésus-Ghnst résume dans sa personne tous les traits de l'existence supérieure, de la vie divine à laquelle nous pouvons aspirer; celui qui a fait la promesse de FEsprit-Saint est en môme temps, dans sa vie et dans sa mort, le type accom^ pli de l'idéal qui convient à l'homme dans les conditions de son existence ici-bas. Ces deux éléments : le secours promis, l'idéal réalisé, sont à peu près les seuls que M. de Biran saisisse dans l'ensemble des dogmes chrétiens ; l'idée du pardon n'a pas de place dans son esprit. Dans les dernières lignes de son Journal, il invoque à la vérité le divin Médiateur; mais ce médiateur n'est pas celui qui se place entre le coupable et le juge ; c'est l'ami qui empêche l'homme de succomber sous le poids de la solitude.

• Celte espèce d'oubli d'une doctrine aussi capitale dans l'économie générale de la vérité chrétienne n'est point lin accident dans la pensée de M. de Biran, c'est le résultat de l'ensemble de son développement intérieur. Dans ses profondes analyses de l'homme, il n'avait jamais fixé ses regards avec quelque soin sur l'obligation morale et sur la responsabilité qui en est

la coQséqueDce. Les problèmes qu'il agitait n'ayaient pas dirigé 600 attention de ce côté, et sa constitution personnelle avait éveillé son intérêt sur les rapports de Pâme avec Torganisme, plutôt que sur les rapports de la volonté avec la loi du devoir. Lorsqu'il dirige sa pensée sur la morale, ce qui le préoccupe, c'est la beauté d'une vie ordonnée, paisible, conforme aux lois de la raison et de l'barmonie, par opposition à une vie agitée, sans base fixe, dominée par des passions inquiètes et mobiles; c'est encore la douceur et la convenance des sentiments bienveillants et cet accord des âmes qui résulte d'une affection réciproque ; il va même jusqu'à identifier la conscience morale avec la sympathie qui unit les hommes entre«eux. Mais le devoir, dans sa sévérité majestueuse, le devoir qui oblige et qui condamne, ce fait que Kant posait à la base de toute sa doctrine, le philosophe français ne l'avait jamais regardé en face, et par suite n'en avait pas apprécié toute la portée. Il déplorait donc la faiblesse de la volonté plutôt que ses fautes, et la misère d'une vie subordonnée aux impressions extérieures et aux mille variations de la sensibilité plutôt que le caractère coupable d'une existence étrangère à l'observation des commandements divins. « Mon Dieu », s'écriait -il dans les angoisses qui présageaient sa dernière maladie, • mon Dieu, délivrez-moi du € mal, c'est'à-dire de cet étctt du corps qui offusque et ab- « sorbe toutes les facultés de mon âme < ! * Faiblesse, misère, c'est là ce qu'il découvre avec douleur en lui et dans ses semblables, non le péché proprement dit, la transgression de la loi. Il éprouve donc le besoin d'être délivré de la source des agitations et des misères de la vie, plus que le besoin de rentrer en grâce auprès d'un Dieu offensé, il cherche la délivrance et l'appui plutôt que le pardon. Maine de Biran arrive ainsi à la grâce sans avoir passé par

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