FIN DE LA VIE
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DB
Qratehup, 27 mat. J'ai éprouvé aujourd'hui une situation trop douce, trop remarquable par sa rareté, pour que je l'oublie. Je me promenais seul, quelques moments avant le coucher dusoieil; le temps était très-beau; la fraîcheur des objets, le charinc qu'offre leur ensemble, dans cette brillante époque du printemps, qui se fait si bien sentir à l'âme, mais qu'on affaiblit toujours en cherchant à la décrire ; tout ce qui frappait mes sens portail à mon cœur je ne sais quoi de doux et de triste. Les larmes étaient au bord de mes paupières. Combien d e sentiments ravissan ts se sont succédé! Si je pouvais rendre cet état permanent, que manquerait-il à mon bonheur ? J'aurais trouvé sur cette terre les joies du Ciel. Mais une heure de ce doux calme va être suivie de l'agitation ordinaire de ma vie; je sens déjà que cet état de ravissement est loin de moi, il n'est pas Mi pour un mortel. Ainsi cette malheureuse existence n*est qu'une suite dé moments hétérogènes, qui n'ont aucune stabilité. Ils vont flottant, fuyant rapidement, sans qu'il soit jamais en notre pouvoir de les fixer. Tout influe sur nous, et nous changeons sans cesse avec ce qui nous environne. Je m'amuse souvent à voir couler les diverses situations de mon âme ; elles sont comme les flots d'une rivière, tantôt calmes,
tantôt agitées, mais toujours se succédant sans aucune permanence. Revenons à ma promenade solitaire.
Après m'ôtre livré à cet état qui remplissait mon cœur, lorsque j'ai commencé à revenir à moi le soleil était couché; ses rayons de pourpre ne répandaient plus leur éclat brillant sur la verdure; tout prenait une teinte plus sombre; l'approche de la nuit, le silence des bois invitaient à la réflexion. Mes pensées ont commencé à se porter sur moi-même, sur l'état de calme que j'éprouvais. J'ai pu me dire : je suis heureux, car un instant auparavant je le sentais sans me le dire. A quoi lient cet état de contentement? mesuis-je demandé — au calme de mes sens. — Ai- je jamais joui d'une satisfaction semblable dans l'agitation des passions? Ce que le monde nomme plaisir, je l'ai goûté dans toute son étendue; quand ai-je éprouvé des moments semblables à celui-ci ? Cependant je croyais jouir de la vie. insensé que j'étais ! j'allais à l'opposé du bonheur^ je courais après lui et je le laissais derrière moi. Que les hommes sont aveugles ! ils veulent absolument se rendre heureux par les passions, et ce sont elles qui troublent leur vie, en la remplissant d'amertume. Comment l'inutilité deieurs efforts ne les désabuse-t-eJle pas? Souve]\t, en sentant le calme que me laissait l'absence des passions, je me suis plaint, je me suis indigné contre moi-môme, j'étais comme un paralytique qui voudrait à toute force s'agiter et marcher. Je me disais : Tant que tu seras dans cet état d'jndifiërence, tantqu'aucune passion ne te donnera du mouvement, tu mèneras toujours une vie obscure, languissante, incapable d'aucun élan ; tu resteras toujours nul, toujours faible, toujours méprisé des hommes, parce que tu leur seras inutile. Vois-tu ces homïncs qui ravissent les suffrages, qui, dans les divers états de la société, s'altirent l'estime, la considération? vois-tu ces hommes de lettres, dont les écrits éclairent l'humanité et ont des droits à la reconnaissance universelle dans tous les siècles, dans tous
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les 4ges? Qu'est-ce qui fit les^grands persoonsigeB de tous les genres ? Texaltation dans . les passions, sans doute. Sors donc de ton état de paix, fais violence à tes organes, élanoe-toi hors de toi-même, crée -toi un objet qui excite les facultés engourdie?, et deviens homme, puisqu^on ne Test que par la force des passions I ;
Je luttais ainsi contre mon organisation, qui m'entraînait invinciblement au repos : je me consumais en vains efforts, et toujours mécontent et malheureux par le sentiment injuste de mon abjection, je désespérais de mcH-méme, et je me regardais avec douleur comme un homme dégénéré. C'est sans doute mon bon génie qui m'a éclairé sur ma vraie destination, et l'état que je viens d'éprouver fait une révolution heureuse dans mes idées. J'examine avec plus d'attention les biens factices que produisent les passions, je les compare avec les maux réels dont elles sont la source, j'étudie en moi quel est le vrai bonheur auquel la nature nous invite, et J'en remercie l'Être qui jae fit tel que je suis; je bénis ma faiblesse, loin de me dépiter injustement contre elle. N'eussé-je de ma vie que cette heure de bonheur, que j'ai passée dans le calme, je ne puis désirer d'autre félicité. La nature semble m'avoir indiqué du doigt la roule que je dois tenir, et si jamais, amorcé par les passions, je me laissais égarer sur leurs traces, je n'aurais pour me désabuser qu'à me rappeler ma promenade solitaire.
Convaincu que les passions ne donnent pas le bonheur qu'elles promettent, et mon organisation et ma raison me défendùànt également de courir après leurs biens factices, je fuis l'agitation, je rentre en md-méme, j'erre dans les bois, je me livre à mes rêveries, et j'attends toujours que quelque heureux moment, semblable à celui que j'ai goûté, vienne jeter des fleurs sur ma monotone existence. Il en vient quelquefois, et je m'y livre avec douceur; mais je sais bien qu'il n'est pas en mon (iottvoir de me donner des ravissements semblables à
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celui dont je ne perdrai jamais le souvenir. Ce qui dépend de moi, c'est de ne pas me rendre malheureux, en faisant violence à mon organisation, pour me procurer de faux biens que ma raison égarée me faisait trop apprécier. Désabusé heureusement, je me dis que je dois tirer de Tétat où je suis le meilleur parti possible, et qu'avec une faible constitution qui ne tend qu'au repos, je ne dois pas me foire le même système de bonheur que ces hommes dont le sang bouillonne avec force, et que leur activité entraine invinciblement vers les objets extérieurs. Je suis assez raisonnable même pour ne pas envier leur sort; et quand je vois les peines si inutiles qu*its se donnent, les tourments dont ils s'accablent volontairement, je me félicite de ma faiblesse, qui me garantit de ces illusions dont je serais sans doute Tesclave comme les autres, si j'étais organisé comme eux. G*est tout ce que je puis pour mon bonheur, c*est là l'unique pouvoir de ma raison, et je sens que je m'éviterai par là bien des combats qui troubleraient ma vie. Je resterai à la place que me fixe la nature, et^e n'userai pas, pour en sortir, le peu de forces qu'elle me donna pour me rendre aussi heureux que je puis l'être tel qu'elle me fit. Mais pour me procurer ces sentiments délicieux, cette paix de l'âme, ce calme intérieur que j'éprouve par accès instantané, je sens que je ne puis rien, mon activité est nulle, je suis absolument passif dans mes sentiments, je suis presque toujours ce que je ne voudrais pas être et presque jamais tel que j*aspire à être.
De quoi dépend donc l'état de mon âme ? D'où viennent ces sentiments confus, tumultueux au travers desquels je ne me connais plus ? Je fuis l'agitation, et sans cesse elle se reproduit en moi malgré mes efforts ; ma volonté n'exerce aucun pouvoir sur mon état moral ; elle approuve ou elle blâme, elle adopte ou elle rejette ; elle se complaît on elle se déplaît ; elle se livre ou elle fuit tels ou tels sentiments donnés, mais jamais elle ne
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les procure, jamais elle ne les écarte. Qu'est-ce donc que cette actîTité prétendue de l'àme? Je sens toujours son état déterminé par tel ou tel état du corps. Toujours remuée an gré des impressions du dehors elle est affaissée ou élevée, triste on jo]feuse, calme ou agitée, selon la température de Pair, selon ma bonne ou mauvaise digestion. Je voudrais, si jamais je pouvais entreprendre quelque chose de suivi, rechercher jusqu*à quel point Fàme est active, jusqu'à quel point elle peut modifier les impressions extérieures, augmenter ou diminuer / leur intensité, par l'attention qu'elle leur donne ; examiner jusqu'où elle est maîtresse de cette attention, del examen de* Trait, ce me semble, précéder un bon traité de morale. Avant de chercher à diriger nos affections, il faud]:ait sans doute counaUre ce que nous pouvons sur elles. Je n*ai vu cela traité nulle part. Les moralistes supposent que l'homme peut toujours se donner des affections, changer ses penchants, détruire ses < passions; à les entendre, l'âme est souveraine, elle commande i aux sens pn ' maîtresse. Cela est-il bien vrai, ou jusqu'à quel 1 point cela l'est-il? Comment cela peut-il se faire? G'esrjuste- 1 ment ce qu'il faudrait bien établir.
N'étant pas sujet à des mouvements violents, il semble que je devrais être maître de moi plus qu'un autre ; cependant, soit par un effet de ma mauvaise constitution, soit que l'homme soit fiait ainsi, je passe successivement par mille états divers en un jour. Mille pensées, mille idées que je voudrais rejeter, que je ne recherche pas, qui me font même pitié, me passent dans l'esprit. Ma raison n'est pas souvent endormie ; elle voit tout cela, elle gémit, elle blâme ou elle approuve; ce sont là SCS seules fonctions. Si quelque bon sentiment s'élève, croyezvous que ce soit à elle qu'il faille en faire honneur ? Non ; elle se borne à lui donner son assentiment, elle use de tout son pouvoir pour le maintenir. Vains efforts ! Ce bon mouvement va bientôt faire place à une misère que cette révolution pcrpé-
tuelle, cette roue toujours mobile de l'existence va emmener à son tour. Ainsi se passe la vie. Quelle misérable condition! Cependant j'ai Tidée d'un état supérieur h celui dont je jouis maintenant, la conscience de ma misère m'est plus sensible par la conscience d'une dignité dont j'ai le modèle. L'homme ne serait-il qu'un être dégénéré? ou bien est-il destiné à une plus grande perfection ? Quoi quUi en soit, puisque le désir de notre bonheur est toujours permanent, dans le cours de notre existence actuelle, si notre raison nous le montre, quoiqu'elle ne puisse presque rien pour nous le donner, faisons du moins nos efforts pour nous rapprocher le plus qu'il sera possible du but qu'elle nous montre; et si nous ne pouvons pas y parvenir, tâchons de pouvoir nous dire avec justice : Je me suis élevé, par* ma volonté, vers le bonheur auquel'm'appelait ma nature, je ne fus malheureux que par ma faiblesse.
Si je jouis quelquefois du contentement d'esprit que me laissent l'absence des passions et une conscience pure, je ne chercherai plus à enchaîner ce contentement; j'ai éprouvé trop souvent que ces projets n'étaient que des folies. J'en jouirai quand il viendra, je me tiendrai toujours en état de le goûter, je ne l'éloignerai pas par ma faute, mais puisque mon activité est nulle pour me le donner ou pour me le retenir, je ne me consumerai plus en vains efforts, comme je faisais il y a quelque temps, pour me donner des passions, du mouvement et m'arracher à ce calme plat. Persuadé que le bonheur est un état permanent qui n'est pas fait ici-bas pour l'homme, je ne porterai pas mes vues jusqu'à lui. Voyant que tout est, sur la terre, dans un flux continuel, qui ne permet à rien d'y prendre de forme constante, je ne regimberai pas contre la né* cessité ; je me laisserai paisiblement entraîner au cours mobile que suivent les êtres créés, dont Texistence est successive ; je changerai avQC tout ce qui m'eutoure. Mais, du moins, je sentirai que je change, et ma raison qui m'en démontrera la
nécessité (puisque pour rester ordonué avec des êtres changeants il faut bien Tétre soi-même), ma raison, dis- je, me fera connaître la misère humaine, me sauvera de Forgueil, me rendra modéré ; et si elle ne confirme pas mes espérances pour un sort plus parfait dans l'avenir, elle ne me défendra pas de m'y arrêter avec douceur, et ne m'enlèvera pas cette coûsolation qui m'aidera à porter patiemment le fardeau de la vie. Hœc sunt somnia optantis non docentis.
Heureux ceux qui, dans leur jeunesse, et qui, lorsque leur caractère n'est pas encore formé, peuvent jouir de la société de persoones vraiment éclairées qui les dirigent, les conseillent et leur montrent la roule qu'ils ont à tenir, pour suivre dans leur conduite les traces de la raison. Combien d'ascendant, combien d'influence peuvent avoir sur l'esprit et le cœur d'un jeune homme bien né les discours et l'exemple des sages qu*il fréquente ! Ce sont des modèles qu'il a sous les yeux ; il fait des efforts pour se rapprocher d*eux et se mettre à Tunisson ; il est forcé de cultiver son bon naturel. S'il avait quelque vice, la vertu de ses modèles l'en ferait rougir ; à force de travail pour s'égaler à eux, il finirait sans doute par devenir meilleur. Si j'avais eu, et si j'avais encore un pareil bonheur, peut-être en tirerais-je quelque fruit? Mais sans secours, livré à moi seul, et après tant d'années de dissipation et d'oubli de moi-même, quel travail continuel et rebutant j'ai à essuyer, pour parvenir au but de sagesse que je me propose ! Tout ce que je vois me détourne de mes projets. Quoique isolé, et dans la retraite, il me reste encore beaucoup trop de mauvais exemples.
Oh ! que n'avons-nous des écoles publiques de sagesse comme les Grecs! Que n'y a-t-il des Socrate, des Platon, dans quelque lieu de la terre ! Pabandonnerais tout, je renoncerais à tout pour les suivre et me rendre digne d'être leur disciple. Mais autant, dans l'antiquité, on avait de motifs pour s'élever
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rame et devenir homme, autant de nos jours tout rapetisse, tout aTilit notre génération corrompue. Un vrai philosophe, s*il en existait aujourd'hui, ne pourrait vivre qu'au fond des déserts. Quel tourment de voir le bien, de l'aimer et de sentir que tout vous en éloigne, lorsqu'on n'a pas assez de caractère pour embrasser la vertu et s'y tenir, sans aucun encouragement! Il ne reste que les livres, mais les livres ne parlent pas ; on n'est pas toujours disposé à l'étude, on ne peut pas toujours captiver son attention. Rousseau parleà mon cœur, mais quelquefois ses erreurs m'affligent; Montaigne me plaît, mais ses doutes me laissent dans un état pénible ; Mably me fait aimer le bien, mais je ne sais pourquoi il me lasse bientôt (excepté cependant dans ses Entretiens de Phocion, ouvrage que je lirai, que je relirai sans cesse, noctumd versabo manu, versabo diiirnd,] Pascal, dans ses Pensées morales, élève mon âme, mais lorsqu'il parle de religion, il ne la rend pas aimable; son tempérament mélancolique perce partout; s'il jette quelquefois du sublime dans ses conceptions, il y répand trop souvent du sombre. bon Féne- Ion, viens me consoler! tes divins écrits vont dissiper ce voile, dont ton janséniste adversaire avait couvert mon cÔBur, comme la douce pourpre de l'aurore chasse les tristes ténèbres. Mais que seraient tous ces écrits, gloire de notre siècle, devant les leçons d'un Socratel Je me le représente, avec sa figure vénérable, noble et douce, où se peint la sérénité, la candeur de son âme, avec ses cheveux blancs, sa voix animée par l'enthousiasme de la vérité. C'est Orphée éclairant et charmant les mortels. Qui est-ce qui n'aimerait pas la vertu prèchée par Socrate?
Je ne sais pas s'il existe d'homme dont l'existence soit si variable que la mienne. J'attribue ces variations à mon tempérament, ou peut-être à la constitution de mon cerveau, dont les fibres molles et délicates sont susceptibles de prendre successivement toutes les modifications qui peuvent être pro-
duites par les objets divers à rinfluence desquels je me trouve exposé. Je ne puis garder nulle forme constante, et mes princi^Ses me paraissent bien ou mal fondés, selon que je suis dans telle ou telle disposition. Cependant ma volonté est droite, je voudrais être vertueux, et je suis intimement convaincu qu*il ne peut y avoir de bonheur pour moi, sans une conduite safçe et conforme aux vrais principes de la morale. Dans certains ^ temps je me sens embrasé pour le bien, j*adore la vertu ; dans / d'autres je me sens une tiédeur, un relâchement qui me rend j indifférent sur mes devoirs. D'où viept cela? Est-ce que tous nos sentiments, nos affections, nos principes ne tiendraient qu'à certains états physiques de nos organes? La raison seraitelle toujours impuissante contre Finfluence du tempérament? La liberté ne serait elle autre chose que la conscience d'un état de Tâme, tel que nous désirons qu'il soit, état qui dépend en réalité de la disposition du corps sur laquelle nous ne pouvons rien, en sorte que lorsque nous sommes comme nous voulons, nous imaginons que notre âme, par son activité, produit d'elle-même les affections auxquelles elle se complaît î "^
Les moraliste^ ne disent rien à cet égard. Dans leurs traités ils font toujours abstraction du physique; on dirait qu'ifs parlent d'un être purement spirituel et immuable, tant ils tiennent peu de compte du changement que l'état variable de nos organes apporte dans nos affections. Il serait bien à désirer qu'un homme accoutumé à s'observer analysât la volonté, comme Gondillac a analysé l'entendement.
Le bonheur est en nous-mêmes Chacun répète cette vérité ; nul peut-être pe-sait ce qu'il entend par là, presque personne du moins n'agit conformément à ce principe. Gomment le bonheur est-il en nous? Tient-il à nos sentiments? Mais si ces miliments sont sans cesse modifiés par les objets extérieurs, ils en sont donc dépendants. Tient-il à un certain état de
notre être? Mais, ou cet état est physique, et dépend de la manière dont sont montés certains ressorts corporels, certaines fibres dont nous ignorons le mécanisme ; ou bien cet état est intellectuel et tient à la modification do notre âme, sans que le corps exerce sur elle aucune influence. Dans le premier cas le bonheur est indépendant de nous^, puisque nous n*exerçons aucune puissance sur le mécanisme de notre organisation ; dans la dernière hypothèse, on pourra croire qu'en vertu de notre liberté, nous exerçons un pouvoir aclif sur Téconomie des affections de notre âpie, et que nous pouvons les diriger de telle sorte qu'il en résulte une harmonie, un ordre qui remplisse Pâme de volupté. Je ne prétends rien décider à cet égard. / Pour savoir ce qui en est, il faudrait pouvoir lire dans toutes les âmes, être successivement chaque homme, et je n'ai pour moi que mon sens intime. J'ai cherché ce qui constitue mes moments heureux, etj^aijoujours éprouvéju^ilstenaiegt^^ certain état de mon être, absolument indépiendant de mon vouloir^ J'ai éprouvé^ que les senlîînënts qui m'affectaient dépendaient de cet état, sans le produire , que toutes mes pensées, toutes mes actions étaient dirigées par cette situation ; qu'elles variaient avec elle ; que tantôt, dans le calme le plus parfait, tantôt dans un désordre, dans un emportement insupportable, je suivais toutes les vicissitudes de cet état incompréhensible ; que les choses qui me plaisaient davantage, dans un certain moment, me déplaisaient dans un autre ; que ce qui quelquefois affectait, navrait mon cœur ou le pénétrait de joie lui était indifférent dans d'autres circonstances. EnRn, j'ai toujours trouvé que j'étais conduit par un firincipe que je ne maîtrisais jamais.
D'après mon expérience je raisonne ainsi : Les hommes qui embrassent telles opinions, qui se livrent à tels sentiments, et qui pensent user de leur liberté, pourraient fort bien,'comme moi, être toujours dirigés par l'état où ils se trouvent dans le
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moment ; et lorsqu'ils attribuent le bonheur ou le malheur dont ils jouissent aux principes qu'ils ont embrassés ou aux choses extérieures dont ils éprouvent Tinfluence, peut-être cette persuasion vient-elle de ce qu'ils ne s'examinent pas et que, faisant peu d'attention aux vicissitudes de leur être, ils vont toujours chercher la cause de ce qu'ils ressentent hors d'eux, tandis qu'elle a sa raison, uniquement, dans leur disposition intérieure. Un homme, par exemple, qui aura toutes les affections sociales, s'applaudira et croira devoir à sa raison cette disposition (peureuse; mais l'économie de ses affections ne dépend-elle pas de l'équilibre de ses humeurs? Pour s'en assurer, que cet homme soit attaqué du marasme ou de la consomption, que deviendront ces sentiments moraux?... Moimême, qu'ai-je fait de bien lorsque je me trouye dans cet état de calme dont je désire la prolongation? Suis-je meilleur, suisje plus vertueux qu'un instant auparavant où j'étais dans le tumulte et l'agitation ? D'après mon expérience, que je ne prétends point donner pour preuve de la vérité, je serais donc disposé à conclure que l'état de nos corps, ou un certain mécanisme de notre être, que nous ne dirigeons pas, détermine la somme de nos moments heureux ou malheureux ; que nos opinions sont toujours dominées par cet état; et que, généralement, toutes les affections que l'on regarde vulgairement comme des causes du bonheur ne sont, ainsi que le bonheur même, que des effets de l'organisation.
25 décembre. Je suis seul, près de mon feu, retenu dans ma chambre par un froid très-piquant. Puisque je n'ai rien de mieux à foire, que je suis incapable en ce moment de me livrer à aucune étude suivie, il faut que je m'amuse à réfléchir 8ur ma position actuelle, sur l'état de mon cœur, dans cette époque de ma vie.
Notre existence est tantôt coupée par époques tranchées ;
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tantôt ses diverses périodes se succèdent insensiblement et vont en se confondant, par une gradation qui rend imperceptible le passage do Tune à l'autre. Il est certain que notre existence successive n'offre pas deux instants semblables. L'homme, entraîné par un courant rapide, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, ne trouve nulle part où jeter l'ancre ; ses sentiments, ses idées, sa manière d'être se succèdent, sans- qu'il puisse les fixer ; jon état moral varie comme son état physique^ Les changements de l'âme répondent à ceux qui se font dans le corps, et celui-ci est sujet à toutes sortes de vicissitudes» Outre les changements insensibles qu'il subit dans la succession des périodes générales de l'organisation, c'est-ànlire la naissance, l'accroissement, le décroissement, il est encore sujet à des anomalies irrégulières, occasionnées par l'action des corps ex-
térieurs, les circonstances où il se trouve placé. Les modes de la sensibilité, auxquels correspondent les différents sentiments de l'existence, sont soumis à la fois à un mouvement général et régulier dirigé par les lois de l'organisation, et à des mou* vements particuliers qu'on ne peut ni mesurer ni prévoir. C'est ainsi que dans le système du monde les corps célestes sont entraînés dans l'espace par une force générale; mais chaque planète a son mouvement particulier.
Chaque homme devrait être attentif à ces différentes périodes de la vie ; il devrait se comparer à lui-même en différents temps, tenir registre de ses sentiments particuliers, de sa manière d*être, en observer les changements, à de courts intervalles, et lâcher de suivre les variations dans l 'état physique TOLi^rrÇspôncljriî t ^ <^^s irrégniarrtés^' jians l'état moral. S'examinant ensuite, dans des périodes plus éloignées, il comparerait ses principes, sa manière générale de voir dans un temps déterminé, avec les idées qu'il avait dans un autre. Si on avait ainsi divers mémoires faits par des observateurs d'eux-mêmes, quelle lumière rejaillirait sur la science de
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rbommc!... Si chacun, déplus, avait détermiDéà peu près t son tempérament et les altérations qu'il a éprouvées, on pour* \ rait connaître, par la comparaison, le rapport des sentiments l ja graux avec les états divers de la mac hine, et par un relevé 1 général, déterminer quel est le caractère moral correspondant f à tel ou tel tempérament, et résoudre à peu près ce problème insoluble : tel état physique étant donné, déterminer l'état moral, et vice versd. Jl me semble, quoique ma vue courte n'entrevoie ce projet que confusément, qu'on ne parviendra jamais autrement à une parfaite connaissance de Thomme, et qu'on ne le dirigera jamais par des moyens moraux, si on n'y joint la connaissance des moyens physiques.
Mais comment un tel projet pourrait-il s'effectuer? Les hommes, toujours occupés des objets extérieurs, n'existent que hors d'eux-mémea ; ils répugnent presque tous à s'occuper d'eux. C'est au point qu'il est difficile de leur persuader, lorsqu'ils changent de goûts, de caractère, que cesxhangements leur appartiennent ; ils sont toujours portés à attribuer à ce qui les entoure leurs propres variations. Au lieu de songer à ce qui reçoit les sensations, ils font- tout dépendre des objets de ces sensations, comme s'il y avait dans ces objets quelque chose de réel. De là viennent les faux calculs de bonheur. On se dit : Un tel est heureux parce qu'il possède tel bien, sans demander quel est l'état de son cœur. Je serai parfaitement heureux, dit un autre, lorsque j'aurai atteint un tel degré de fortune ; il ne réfléchit pas que dans ce temps, peut-être, il sera disposé de manière à ne pouvoir apprécier aucune des jouissances qu'il se promet. Revenons à moi.
Si j'avais exécuté ce que je viens de dire, si, depuis deux ans que j'ai vécu tranquille et m'occupant beaucoup de moi (comme le font ordinairement les gens cacochymes et solitaires), j'avais tenu coimpte de toutes les variations par lesquelles j'ai passé, il en résulterait nmintenantle tableau le
plus original, le plus varié, et pour moi le plus instructif. Ma sensibilité concentrée, faute d'oljyets sur lesquels elle pût sVxercer, ou pour mieux dire, faute d'avoir l'habitude d'être exercée par les objets simples qui m'entouraient, s'était repliée sur elle-même. Avec une -machine frêle, presque toujours malade, je ne pouvais guère me répandre au dehors ; j'existais donc en moi, je suivais toutes les vicissitudes qui s'opéraient dans ma manière d'être. J'avoue ici qu e jamais je ne me suis Jrou vé deux jours de j.uij e dans la mê m e position^j a-,^ mais le même le matin que le soir : aussi jamais n'y a-t-ilrien eu de suivi dans mes goûts, ni dans mes projets . Je n'ai jamais rie n désiré avec constance . Ce qui flatte les hommes, ce "qui ïTànt d'empire sur eux, les richesses, l'ambition ; rien de tout cela ne m*a tenté un instant ; les affaires ne m'ont jamais occupé. J'ai été dans ma maison, comme un étranger, aimant à user des petites commodités de la vie, mais sans calcul pour me les procurer. Ainsi j'ai manqué de tout ce qui exerce ordinairement l'activité des hommes, et qui leur fait passer leur vie dans le trouble, dans des distractions qui les tourmentent souvent, il est vrai, mais sans lesquelles ils seraient encore plus malheureux, puisque l'ennui empoisonnerait leur vie. Il faut, en effet, que cette activité naturelle s'emploie, se dépense, et, lorsqu'elle manque de moyens, ou elle sait s'en créer, ou bien, forcée de se concentrer, elle tourmente elle-même le malheureux qui la porte avec lui, semblable au feu électrique qui, lorsqu'il se communique également, garde son équilibre, niais qui, accumulé sur un patient, placé sur Visoloir, le tourmente, l'agite et finirait par le tuer. Cette activité est un des caractères distinctifs de notre espèce ; elle entre dans les vues de la nature, qui, ayant fait l'homme pour la société, a dû lui donner ce besoin d'occup?ition, de travail, que cet état exige. Mais cette activité est toujours en rapport avec les modes de la sensibilité. Lorsque ces modes sont constants, ou qu'il y a dans
le physique ce que les physiologistes nomment stabilité d'énergie, elle peut s'appliquer à une certaine série d'objets analogues entre eux, et alors on voit une volonté plus fixe, plus permanente. Lorsqu'au contraire les modes de sensibilité sont va^ riabies, et sujets à des écarts continuels, Thomme ainsi affecté se sent continuellement entraîné d'objets en objets ; il ne peut se fixer, s'appesantir sur rien; nul goût sensé, nul caractère déterminé ; l'irrésolution, l'état le plus pénible remplit sa vie ; il hait aujourd'hui ce qu'il aimait hier ; il ne se conçoit pas lui-même.
iEstiiat et TiUe disconvenit ordine toto i.
J'ai été longtemps dans cet état ; nfla manière d'être, de sentir, n'a jamais été fixe. Après une vie de tumulte et de dissipation, je me suis retiré dans la solitude, où je vis encore, et je me remets sous leâ yeux ce qui a successivement exercé mon activité depuis vingt-six mois jusqu'à ce moment. Deux années ont été consacrées à l'étude, je veux dire aux livres, car j'en ai plus feuilleté que je n'en ai appris. L'envie de devenir savant^] m'a tourmenté longtemps ; mais le désir de tout apprendre à la fois, fruit du défaut de stabilité que j'ai dépeint, m'a entraîné dans bien des genres d'étude qui n'ont aucun rapport ; j'ai perdu beaucoup de temps que j'aurais pu employer d'une manière utile, sans doute, si je m'étais livré aux parties lui me conviennent davantage, qui sont, je crois, la métaphysique • et la morale. L'étude des mathématiques m'a pris bien du [ temps ; j'ai conçu beaucoup de choses dans celte science ; \ mais je n'ai pas une tète à calcul, et ma santé est trop faible ; pour supporter l'extrême contention qu'exige cette étude. ;<. Cependant, quoique je ne profitasse guère, et que parmi la ,/ foule d'idées hétérogènes que j'entassais, peu restassent dans {