Horace l'« Épitre du W livre
mon esprit, j'employais du moins mon peu de superflu d'existence de la manière la plus innocente. J*étais atare de mon temps, je cherchais à l'employer avec scrupule. J'avais acquis par l'habitude de l'occupation une certaine modération, que je croyais être de la philosophie, mais qui venait plutôt, je pense, delà faiblesse de mon tempérament, qui allait en croissant tous les jours. Mes anciens goûts étaient plutôt assoupis qu'éteints ; des circonstances nouvelles les ont éveillés, et, en me faisant apercevoir que je n'étais pas aussi changé que je Pavais cru, elles m'ont inspiré le projet de tâcher de me former un plan plus solide, plus approprié à mon état réel, que celui que j'avais d'abord voulu embrasser. La sagesse est sur un mont très-escarpé ; si on prend un élan trop fort^ si on veut le monter trop vite, on risque de rouler en bas avant d'élre arrivé à la cime. Remontons donc à pas lents.
Je me demande ce qui pourrait faire mon bonhear dans mon état actuel. Après m'étre bien consulté, je trouve que ce n'est pas tel ou tel état de ma fortune qui me rendrait heureux, mais tel état, telle modification de mon être que j'imagine» que j'ai éprouTée, que j'éprouve par temps, par instants, mais qui malheureusement n'est qu'instantanée. Je ne demanderais donc autre chose, sinon que cette modification fût habituelle ou continue, et je me croirais aussi heureux qu'il soit jamais permis à un homme de Tétre.
pest une chose singulièr e pour un homme réfléchj^ et qui s ^tudie, de suivre les diver ses modificationsjgar lesquelJes^U^ passe. Dans un jour^ da ns une heure môme^ cesjnpdifications, sont auela uefois si opposées, qu 'on douterait si on est bien la ^méme^ge^nne. Je conçois qu 'à Tel état d u corp3 répond ton- / ^ ^^ (ours tel état de l'âme, et que tout dans notre machine étant dans une fluctuation continuelle, il est impossible que nous restions un quart d'heure dans la même situation absolue d'es' prit Aussi suis-je bien persuadé que ce que l'on appelle coups de la fortune contribue généralement beaucoup moins à notre
PKNSÉES
\ mal-être, à notre inquiétude, que les dérangements insensibles (parce qu'ils ne sont pas accompagnés de douleurs) qu'éprouve par diverses causes notre fi'éle machine. Mais peu d'hommes s'étudient assez pour se convaincre de cette vérité. Lorsque le défaut d'équilibre des fluides et des solides les rend chagrins, mélancoliques, ils attribuent ce qu'ils éprouvent à des causes étrangères, et, parce que leur imagination montée \ sur le ton lugubre ne leur retrace que des objets affligeants, \ ils pensent que la cause de leur chagrin est dans les objets mêmes. Mais qu'il s'opère un heureux changement dans leur état physique, vous verrez tout à 'coup ces fronts se dérider, ces visages tristes s'épanouir. D'où vient la métamorphose ? Rien n'a changé autour d'eux : la cause de leur peine n'était donc pas hors d'eux-mêmes. Quelle que soit la cause de ces altérations produites si subitement dans les individus, il est certain qu'elle existe. Peut-être la physiologie pourrait-elle aider à la connaître. Je conçois confusément que, dans tel état du cerveau, les fibres appropriées aux objets agréables sont pour ainsi dire paralysées ou incapables de ressort comme une corde détendue, tandis que celles que les affections tristes peuvent faire mouvoir sont de la plus grande mobilité. Dans ces cas-là, nous sommes disposés à la mélancolie, rien ne peut nous égayer ; que la machine se remonte sur un autre ton, nous voilà dans un état tout à fait opposé.
Cette explication qui me vient dans l'esprit n'est peut-être qu'une folie, mais ce qui n'en est pas une, c'est l'utilité que nous pourrions retirer, pour nous conduire dans la vie, de la persuasion que la source des maux de notre condition est bien plus en nous-mêmes que dans les choses extérieures auxquelles nous les rapportons. Si nous étions bien convaincus de cette vérité, nous murmurerions beaucoup moins contre le sort ; nous ne nous agiterions pas pour nous délivrer de ces états d'anxiété, nous aurions plus de résigu&Uon. Étudiant conti-
nuellement ce qui peut le mieux éloigner le trouble, le malaise de noire esprit, et nous âiettredans cet état de paix, de quiétude, qui seul peut nous faire joiiir de la vie, indépeu* dammebt de tout ce qu'on regarde communément comme le véhicule des plaisirs, nous ne larderions pas à découvrir que la modération en tout, Téloignement des plaisirs bruyants, surtout b bienOaisance et le soulagement de l'infortune d'autnii, en un mot, les plaisirs attachés à une conscience pure et à une santé ferme, pourraient seuls nous rapprocher d e cet ét at phisique^ •( dans leque l je fais con sistcr^lejwnheur. ^ous chercherions |
"3onc par ces moyens à^arvenir à cet étaîi ou à nous le cendre habituel ;nous deviendrions moins malheureux et par conséquent moins méchants.
On ne saurait imaginer combien l'étude de nous-mêmes si rare, si peu connue, nous serait utile ; de combien d'illusions elle servirait à nous guérir; combien elle nous mettrait sur la voie du bonheur. D'après mes premières idées, si nous reconnaissions queJ^éla Lde trouble, d'anxiété, est presque purement physique, nous le regarderions comme une maladie, et ayant
"éprouvée qui peut nous en garantir ou nous empêcher d'y tomber aussi souvent, nous mettrions ces moyens en pratique. Alors nous aurions pour parvenir au bonheur un but bien plus Gxe, bien plus certain que ceux que nous suivons ordinairement, c'est-à-dire ces chimères, ces plaisirs tumultueux, qui nous éloignent de ce que nous cherchons, ou qui ne nous distraient un moment que pour nous plonger ensuite dans l'ennui de nous-mêmes, dans la satiété, dans le vide, dans la misère. Continuellement occupés à rectifier ce que nous trouverions de défectueux, de contraire à notre nature, nous ferions chaque jour de nouveaux pas vers la perfection et, par conséquent, vers la féiiciié. Je crois donc que le seul qui soit sur la route de la sagesse ou du bonheur (car je ne crois pas qu'on puisse séparer ces deux
dioses), c'est celui qui, sans cesse occupé de l'analyse de ses affections, n'a presque pas un sentiment, pas une pensée dont il ne se rende compte à lui-môme, attentif à proscrire tout ce qui pourrait contrarier le modèle de perfection qu'il s'est fait. Voilà, je crois, l'être jnoral, car je ne crois pas qu'on puisse donner ce nom à celai qui n'agit que d'après des sensations pOU des impressions presque mécaniques. L'être dont je parle I suivrait aussi avec attention les changements physiques qu'il I éprouverait. Ne pouvant y remédier absolument, il chercherait I au moins à les prévenir et à se maintenir dans un état où il n'eûtg[)oint à rougir de lui. Si quelquefois il était entraîné, au moins il ne le serait pas sans qu'il s'en aperçût, e]t il reprendrait l'empire dès qu'il le pourrait. Esclave, pourquelques instants, de certains mouvements impétueux, au moins il n'en serait pas la dupe ; ils l'entraîneraient sans le perdre.
Je suis toujours occupé de ce qui se passe en moi. Lorsque je me sens très-disposé à la joie bruyante, que les esprits animaux sont chez moi dans un grand mouvement, cet état, si je m'y laissais aller, pourrait être agréable pour quelques instants, mais je m'en méGe et je le redoute presque autant que son contraire. Ma grande ambition serait de me maintenir dans la situation moyenne. Celle-là m'offre l'image d'une paix si douce ! D'ailleurs, comme je sais qu'il est de la nature des grands mouvements de ne pouvoir conserver la stabilité, je cherche la situation qui soit la moins sujette aux variations, mais souvent je la cherche en vain.
Il est un certain état que j'éprouve trop souvent, où, absolu- / ment incapable de penser, dégoûté de tout, impatienté de tout, / / voulant agir sans le pouvoir, la tête lourde, Tesprit nul, je suis modifié de la manière la plus désagréable. Je me révolie contre mon ineptie ; j'essaye pour m'en sortir de m'appliquer à diverses choses ; je passe d'un objet à un autre ; mais
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Ions mes eflbrts ne font que me rendre ma nnllité pins sensible. Non-senlemeot les idées abstraites ne peuvent s'arranger dans mon oenreau, poais encore il me semble que les objets sensibles ne peuvent plus faire leur impression. Ce qui contribue à rendre cet état insouffrable, c'est le souvenir d'un état plus parfait et la comparaisoa que je fais de ces deux manières d'être si opposées. Cette comparaison m'humilie pour le moment actuel, et me rend i^s à mes propres yeux, ce qui est la peine la pins cruelle. Un sot toujours sot n'est pas à plaindre parce qu'il ne s'imagine pas qu'on puisse être autrement que ce qu'il est. Mais je ne conçois pas d'état plus désolant que de se trouver si fort au-dessous de soi-même. Imaginez un musi- . - cien habile, accoutumé à tirer des sons mélodieux de son ins- \ trument, et qui tout à coup sent ses doigts se raidir et perdre toute leur flexibilité. Je préférerais, je crois, la douleur à cette situation d'aoéantissemeot, car la douleur est toujours accompagnée du vif désir de s'ea délivrer. Mais cet état semble nous ôter tout espèce de sentiment. Que faire alors? s'amuser comme je fois maintenant à le décrire, en attendant qu'il passe et que la vie succède à la mort.
J'imagine que presque tous les hommes ressentent, plos ou moins souvent, une pareille infirmité ; mais elle devient plus sensible à celui qui tient habituellement en activité ses facultés intellectuelles. Il faut dans ce cas-là je résjgner^^suppoi^^ bê tise comme on supporterait un accès de flèvre, et se soumettre toujours à la nécessité. Mais quelles réflexions affligeantes et humiliantes pour rhumanité ne pouvons-nous pas tirer de là ! Ce qui élève Thomme au-dessus de la brute, ce sont les facultés intellectuelles ; néanmoins cette portion de notre être si grande, quelquefois si sublime lorsque l'on cou- . sidère jusqu'à quel degré elle s'est élevée, à combien peu de \ chose tient-elle ? Un rien va la détruire : qu'un certain vent souffle, que l'atmosphère soit un peu plus pesante, qu'une di- [
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gestion soit laborieuse ; ou bien cpi'une cause quelconque re^ (ahle la tiltration du fluide nerveux, rhomme de génie va n'être plus qu'un sot. fiufTon était presque tombé dans l'enfance, dit-on, et d'AIembert n'entendait plus à la fin le calcul diflérentiek
Quoique l'état dont je viens de parler soit souvent inévitable, en dépit de tous nos soins, cependant on peut le prévenir par quelques moyens, auxquels je me rends bien attentif,' pour éloigner ces moments que^e regarde comme retranchésde mon existence. La tempérance, la fuite de quelque espèce d'excès que ce soit, la tranquillité de Tesprit et la permanence d'une situation de l'âme, telle qu'on se plaise à descendre en soimême, et qu'en s'y mirant, pour ainsi dire, on n'y voie que' de bons sentiments et jamais des images qui nous fiassent rougir : voilà les meilleurs moyens pour éviter ces états d'anéantissement et de trouble qui nous ravalent. Lorsque Tâme est calme et pure, l'esprit ne manque guère de s'en ressentir et il prend un caractère d'exaltation inconnue à ces hommes qui aiment à se vautrer dans la fange du vice. Aussi suis-je bien persuadé que sans la vertu, il n'y a pas de vrai génie ; et si l'on voit quelquefois des esprits élevés avec des âmes viles, c'est qu'ils perdent leur bassesse dans le moment où ils écrivent et que le génie élève l'âme pour quelques moments. Gcne sont plus des hommes vicieux qui écrivent ; ils ont oublié leur vraie nature. Encore bien souvent reconnalt-on que les sentiments qu'ils ont dépeints sont factices, et ils parlent à l'esprit sans toucher le cœur.
n y a des temps, des jours, des moments où le principe pensant et sentant semble percer les nuages qui Toffusquent dans l'état ordinaire, et se dégager des enveloppes de la matière. Ce sont des éclairs qui illuminent tout à coup mon esprit» mais Pobscurité n'en parait ensuite que plus profonde. A quoi tiennent ces variations, ce s passages brus ques d'un é tat de tor* peur et d'engourdissement de rintelligence à un sentiment d[a ctivité et d'élévation ? Sans d oute à qu elgu e changem ent^ [ansT état ducorpi^ une réaction plus énergique de quelque centre. L'âme ne change pas, mais ce qui entretient en elle ou autour d*elic la lumière peut varier, et elle voit mieux on moins bien ; elle sent et agit avec plus ou moins d'énergie. J'ai toujours entretenu en moi-même l'idée d'un état intellectuel plus parfait, où mon âme pourrait exercer toutes ses facultés sans obstacle organique, comme elle le fait dans certains moments trop courts et trop rares. C'est ainsi que, dans les maladies qui n*ont pas changé entièrement l'état de la machine, on conserve l'idée et l'espoir de la santé ; mais il y a un progrès de mal où l'on désespère de la santé et où l'on a perdu toutes
i3â PENSÉES
les idées ou 'les habitudes qui 6*y rapporlent. ^e touche à ce degré, au moral, et suis bien prés de désespérer de moimême.
Dans la jeunesse toutes nos idées» étant en rapport avec quelques sentiments qui les excitent, ont une vivacité, un attrait particulier qui anime la vie intérieure. J'étais j)lus heureux autrefois dans la solitude; mon imagination et ma sensibilité, montées sur un ton élevé, étaient comme les harpes éoiiennes, dont les cordes frémissent au moindre souffle et rendent des sons harmonieux. Aujourd'hui j*ai besoin de forts excitants du dehors, ou d'une volonté énergique pour me commander la pensée ; je ne suis plus heureux par mon imaginatioQ ; je n'ai plus de ces idées qui charment et auxquelles se rattache un sentiment d'espérance : n^a vie se décolore peu à peu. Je n'éprouverais pas ces tristes effets de l'âge, si je m'étais moins laissé aller dans ma jeunesse aux mouvements spontanés de l'imais^ination et de la sensibilité. Les hommes qui ont exercé de bonne heure leur raison, ou qui se sont plus exclusivement adonnés aux sciences fondées sur Texercice de cette faculté, ont une jeunesse moins brillante, mais ils ont aussi une vieillesse plus ferme, plus vigoureuse et plus heureuse. Leur intelligence doit même se fortifier par Tàge, parce que n'ayant jamais rien emprunté de la sensibilité, qui n'a pu être pour eux qu'une cause de trouble et de diversion, leurs succès dans la recherche de la vérité doivent être proportionnés à l'affaiblissement de son influence. Ainsi les penseurs gagnent par l'âge tout ce que perdent les hommes à ioiagination.
13 et 14 mars. Temps magnifique, soleil de prmtemps.
La végétation s'annonce, les prés reverdissent, les arbres se couvrent de fleurs. Je ne sais quoi de doux et de voluptueux semble pénétrer l'âme.
J'ai passé ces deux jours comme les précédents, dans les
tumulies de la ooDscription. Pas uae idée ni uo seatimeat élevé.
Le 14 au soir» je suis parti de Bergerac pour aller coucher à Grateloup, oti j'ai passé une soirée douce ei tranquille, occupé de lecture et de correspondance.
Le temps emporte toutes mes opinions et les entraine 'dans un flux perpétuel. Je me suis rendu compte de c es vari ations de poidts de vue depuis ma première jeunesse. Je pensais
trouver, en avançant, quelque chose de fixe, ou quelque point de vue plus élevé, d'où je pusse embrasser la chaîne entière, redresser les erreurs, concilier les oppositions. Me voilà déjà avancé eut âge, et je suis toujours incertain et mobile dans le chemin de la vérité. T a-t-il un point d'appui» et où est-il ?
iSfnars. Où sont en ce moment mes idées réfléchies? Où sont mes dispositions méditatives et recueillies ? Dans le premier âge de ma vie, vers 14 ou 15 ans, j'étais recueilli, tendre, tout occupé d'impressions intérieures qui étaient alors domi-> nantes. Ces impressions ont bien varié depuis, et sont devenues subordonnées. JejBJs certainemenjidu s léger et b eaucoup moi ns sétisible que je ne l'étais dans ce premier âgeT Le commeroe des hommes m'a gâté et me gâte tous les jours ; à force de me mettre au ton de tout ce qui m'a environné, j'ai fini par perdre mon ton propre.
C'est, dit Barthez, par une certaine chaîne d'idées métaphysiques qu'on a pu parvenir à foire une abstraction générale de tous les attributs de la matière, et enfin à former le concept d'une substance immatérielle.
En suivant cette route tracée par Fimagination, on a dû rester dans le matérialisme, ou assimiler au néant tout œ qui ne pouvait se représenter aux sens, mais œ n'est pas ainsi que
le sens intérieur établit «^existence réelle d'un sujet peusant, moi, qui se dislingue et se sépare lui-même de tout objet matériel ; ce n*est pas Tabslraction ou la généralisation, mais le plus simple exercice de la réflexion qui donne à Fliomme le sentiment immédiat du moi, et par suite l'idée de Fâme.
L'barmonie est la première loi, le premier besoin de notre nature intellectuelle et morale ; et c'est pour cette raison que nous la cherchons toujours hors de nous. Nous ne pouvons être heureux que par elle.
Gomme en musique, le sentiment dominant dii musicien choisit dans la variété des sons ceux qui lui conviennent, et donne à tout Tensemble un motif unique, de même il doit y avoir dans Tétre intelligent et moral, ou le moi^ un sentiment ou une idée dominante qui soit le centre ou le motif principal et unique de tous les sentiments et actes de la vie.
4 Chose étrange ! tout ce qu'il y a de beau, de grand, de parfait, de véritablement harmonique et un, n'est que dans l'esprit de l'homme, n'a point de type dans les objets, et ne peut même se réaliser hors de lui. Il n'y a point, dans la nature, de modèle du beau parfait, pas plus que de figures parfaitement régulières, et cependant on dit que tout vient de la sensation, ou s'y rapporte. N'est-ce pas là une contradiction manifeste ?
\ L'idéal n'a point de réalité objective possible, il n'est pourtant point une chimère. C'est pour la raison une mesure indispensable pour désigner la perfection de chaque chose en son genre. L'idéal de la perfection est ce type intérieur d'après lequel nous pouvons nous juger, pour régler notre existence morale, en tendant sans cesse à l'atteindre, sans le pouvoir jamais, comme l'asymptote de la courbe.
Malheur à qui ne se conduit pas d'après un idéal, il peut [ toujours être content de lui, mais il sera toujours Join de tout j ce qui est beau et vrai.
Rien de plus simple et de plus facile à traiter que la question de liberté, tant qu'on s'arrête au point de vue intérieur qui nous fait très-nettement distinguer les cas où notre volonté s'exerce librement, et ceux ou elle est empêchée et contrainte. Mais rien de plus obscur et de plus indéterminé, quand on va chercher hors du moi lui-même les conditions de la liberté ou de la nécessité.
L'exemple cité par Locke d'un homme qui rpste volontairement dans une chambre fermée à clef, dont il n'a pas la liberté de sortir, est très-propre à faire voir en quoi consistent toutes les difficultés élevées sur cette matière ; car la liberté est ici considérée dans un point de vue tout à fait extérieur et étran* ger au sentiment, à la pensée et à Faction. Dans ce cas, rhomme enfermé n'aurait pas, il est vrai, la puissance de sortir, s'il le désirait, ou venait à le désirer ; mais tant qu'il ne le veut, ni ne le désire, il est libre en restant. Dans toutes ces questions qui roulent sur des faits primitifs, les hommes cbercbent ce qu'ils savent, et ne savent pas ce qu'ils cherchent « L'opinion de notre ignorance, dit [Leibnitz dgns • ses Nouveaux Essais, vient souvent de ce qu'on demande « une manière de connaissance que l'objet ne souffre point. »
Paris^ 29 aùût {jour de la fête donnée au Roi par la ville de Paris). Le ciel était pur et serein, Tair frais ;* la nature aussi donnait sa fête. Toute la population de Paris était sur pied, répandue le long des quais, depuis le pont Louis XVI jusqu'à l'Hôtel de ville. La Chambre des députés délibérait, pendant ce temps, sur le budget qui va presque décider du sort de toute la population française. J'avais arrêté à part moi d'aller voir la fête de THôtel de ville ; et j'ai sacrîlié pour cela une partie de la séance, première faute dont je fus puni. J'ai traversé seul, à quatre heures, dans ma voiture^ les triples haies de peuple et de soldats, et suis arrivé sans peine à THôtel de ville. J'ai été longtemps à trouver la salle où m'appelait mon billet. Repoussé de toutes parts, j'errais dans une foule immense, et le trouble, l'ennui se sont tout de suite emparés de moi ; j'étais dans cette fête comme un galérien du bagne, souffrant sans pouvoir m'en aller. L'éclat qui frappait mes yeux de tont^ parts, ni la beauté des femmes, ni même la présence de la famille royale n'ont pu changer mes dispositions. J'ai cherché une issue après le dîner, et je suis sorti à pied, pèle*mèle avec
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les soldats qui me poussaient. Je suis venu, à pied, de l'Hôtel de Yille au pabis Bourbon, au milieu de l'illumination, dans un accès d'humeur et d'impatience qui ne peut se décrire. Après avoir changé d'habits, j'ai eu encore la curiosité d'aller voir, seul, l'illomination du jarditi du palais Bourbon ; c^était un mouvement nerveux qui m'entraînait. £nfin, j'ai joui de ma fenêtre, du spectacle des fiisées et du bouquet du feu d'artifice, qui tombait en pluie d'or dans la cour du palais. J'ai dit, en fermant ma fenêtre : C'est une belle chose qu'une ^éte.... quand on en est revenu ; et j'ai lu, pour me remettre,un fragment de Bergasse sur Dieu, sur la parole et sur les athées.
Du 30 août au 4 septembre. J'ai été constamment dans un état nerveui, tourmenté par le sentiment intime de mon incapacité et de mon inutilité, au sein de l'activité la plus tumultueuse. Les matinées sont occupées par les visites des solliciteurs qu'il faut entendre, par quelques courses rapides au dehors ; puis les bureaux, enfin les séances de la Chambre où je suis quatre à cinq heures de euite comme à un spectacle ennuyeuxt suivant^ des yeux et de l'oreille un orateur, comme on suit les mouvements d'un danseur de corde, sans qu'aucune feculté de l'esprit soit exercée, souvent laissant errer mon imagination dans le vague. Cette vieiîn'est propre qu'à abêtir. Je ne puis prendre qu'une part passive aux discussions ; toutes mes habitudes s'opposent à ce que j'y joue un rôle actif. J'ai contracté, pendant les longues années de ma solitude, des dispositions intellectuelles qui m'éloignent à jamais des affaires publiques. J'aspire à redevenir mot', en rentrant dans la vie privée et de famille ; jusque-là je serai au-dessous de osoi-même, je ne serai rien.
Jkf 4 ou 11 sej^têw^hre, La température a été fnakhe, les-nuits
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froides. Mon organisation physique «t morale prend an peu de ressort ; je suis moins affaissé, je recommence à vivre et à penser. J'ai le sentiment intime de cette sorte de renaissance ; je prends plus de coufiance en moi-même, j'élève la voix, je prends part aux^ discussions èur les matières qui s'agitent en ma présence ; enfin, il y a un progrés et une amélioration sensibles dans le jeu de toutes mes facultés. Cependant je ne tire guère un meilleur parti du temps et de moi-même. La matinée est toujours employée en correspondances insignifiantes ou de pure complaisajice, en réceptions, relations et colloques tout à fait vains ; puis les bureaux, et les séances où je passe trois ou quatre heures dans une inaction d'esprit et un ennui qui tue. &k)rtant de là, je suis toujours tenté d'aller courir et me distraire ; j'ai une sorte d'agitation nerveuse qui ne me permet de m'occuper de rien de suivi jusqu'au dîner. Après le dîner il faut chercher de nouvelles distractions, ou faire des visités, jusqu'à dix ou onze heures du soir. La multiplicité des seusalions et le vide d'idées du jour déterminent la pente au sommeil qui dure sept à huit heures. Ainsi s'écoule et se précipite ma vie dont je n'eôpère plus tirer aucun parti remarquable. J'étais né pour quelque chose de mieux, mais j'ai usé et dispersé mes forces dans le temps opportun.
Le 8, jeudi soir, j'ai reçu chez moi une société philosophique composée de MM. Royer-Gollard, Thurot, Ampère, Christian, Guizot, Maurice. J'ai causé de philosophie avec confiance en moi-même ; mes cp-sociétaires m'ont excité, en m'en témoignant. J'ai promis de lire, dans la prochaine séance, un méo moire sur la farce et la causalité. Mes facultés ont relui quelques instants, pour s'obscurcir bientôt après, au milieu des afi&ires et des tracasseries, qui flétrissent Tftnie et l'entraînent brusquement et tumultueusement au dehors
22 septembre. J'ai eu la société philosophique : MM. Maurice,
Thurot, de Girando et le directeur de Técole polytechnique DuiiTau. Le soir sont arrivés MM. Ouvier frères, Royer-Gol* lard. Ampère et Guizot. La séaaoe a été ouverte par la lecture d'un dialogue socratique de M. de Gérando^sur Tutillté et le but de la vrai philosophie. J'ai été sollicité pour lire à mon tour un mémoire que j'avais annoncé sur la force et la causa** lité, mais je n'étais pas assez préparé. Il s'est ouvert une discussion sur les fondements de la science et de la lani^e psy- I chologlque et d'abord sur le sens du mot perccplton.M. Ampère a exposé notre doctrine commune sur le sentiment d|^ ma» et l'activité. £ile aété attaquée par MM. Cuvier et Royer-GoUard, qui refusent absolument de reconnaître des sensations o u des
impressioDs affectives jans mot, sans conscience.^ Comment, disent-ils, concevoir qu'il puisse y avoir des impressions senties, sans un être sentant? Le mot est, pour eux, cet être sentant ou l'âme. Delà partdecette âme, sentir des impressions ou se sentir ayant des impressions, c'est la même chose ; une sensation n'est rien si elle n'est pas jointe à la consdence de l'être qui l'éprouve.
Cette discussion m'a fait voir combien j'étais encore loin de bien Ikire entendre mon point de vue. La théorie de Leiboitz, qui caractérise si bien cet état où la monade, simplement vi* vanle, est réduite à des perceptipns obscures, d'où elle s'élève aux aperceptions claires et à la conscience, me servirait d'introduction à l'exposition de ma doctrine, qu'il me sera bien difficile de faire entendre. — Après une discussion animée, qui n'a conduit à rien, la séance a été levée à dix heures et demie.
9 ùtbohire. J'ai pris un rhume qui me met dans un état pénible et augmente mon incapacité, ma lourdeur et mon état de méfiance de moi-même. Je suis mécontent de tout le monde, parce que je le suis de moi-même. Le bien-être constant, le
PÉRSftBS.
bonheur, coosiste dans la possession d*une destinée en rapport a?ec nos facultés. Si nos focultés étaient quelque chose de constant et de fixe, il serait possible, dans certains cas, d'ar* ranger sa vie de maniéreqae le rapport qui constitue le bonheur se maintint ; mais nos facultés, nos dispositions, notre manière de sentir et de juger ia vie changeant avec l'âge, pendant que notre situation et nos rapporte restent les mêmes, ou viceversd. comment pourrions-nous jamais être heureux ? J'ai été asses luen, à certaines époques de ma vie, pour désirer do ne pas changer d'état; mais cela n'a pas duré. Maintenant je suis dans la première ville du monde, entouré de tous les moyens de jouissance, libre de m*y livrer^ avec une fortune très-supérieure à celle dont j'ai jamais joui, des sociétés agréables et variées, des spectacles..... et rien ne me satisfait. Je m'impose des liens et des privations, je suis toujours daiis un état de contrainte, et malheureux. C'est bien peu de chose que les circonstances heureuses ou malheureuses do chaque individu, en comparaison des lois inflexibles de la nature.
Du 9 ati 16 œiobre. La température a été fraîche, un peu humide ; il a plu en petite quantité, c'est Tautomne et les vendanges en plein. — Je suis mélancolique, moins disposé à me répandre au dehors, et beaucoup plus à revenir sur moi-même ; aussi suis^je porté aux méditations psychologiques, comme par un instinct qui se renouvelle périodiquement avec une fbrce marquée. La société philosophique qui se réunit ches mdi toutes les semaines, a contribué à réveiller cet instinct méditatif, mais la saison y a une influence très-marquée.
Du 16 ott 22 oetobrê, La température se refroidit chaque jour; ledel est brumeux, pluvieux; les jours deviennent courts, nous touchons à l'hiver. J'éprouve la modification ordinaire f^Uaehée à cette saison ; il y a en général plus d'aplomb, de
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calme au fond de mon être, plus de force méditatm. d'ai la coosdeiice de celle force, mais je ne Texérce pas. Lee dislrac* Uons forcées, ou celles que je cberche, les devoirs de ma place et ceux que je me donne gratuilement par ma fadlUé de caractère et le besoin d*étre agréable aux autres, tes dîners en ville, tout contribue à m'attirer au dehors, et à faire de moi 00 homme fort ordinaire, tandis qu'en restant tranquille dans mon pabinet, je pourrais laisser quelque trace utils et honorable de mon passage sur la terre. Je suis un homme déplacé et manqué, je ne me trouve en harmonie ni avec les choses ni avec moi-même.
Le lundi 17, j'ai diné chez le ministre de rinlérieur avec M. Laine et plusieurs personnes de connaissance; le 18 ches le chancelier. J*ai été occupé de métaphysique pendant ces deux jours; me préparant à la séance de la sociélé philosophique. Le 19^ jour de la séance, j'ai lu un morceau qui a satisfiiit l'assemblée, et, qu(Mque j'eusse commencé en mauvaise . disposition, je me suis trouvé, à la fin, dans une situation d'esprit très-propre à la discussion. Cette discussion s'est ouverte et a continué avec chaleur sur le mot, et le fait primitif de conscience. Le mot\ disent MM. de Oéranéo et Guvier, est à la fois sujet et objet pour lui-même ; je ne suis pas éloigné de ce point de vue. Le mot, disent MM. Hoyer-Gollard et Guizoty est nq (ih j^\ de croyanty . comme toutes les substances que nous n'apercevons ni ne sentons par l'intermédiaire d'aucun sens, mais que nous croyons exister réellement et absolument. Je nie que cette croyance, ou notion de réalité absolne, soit le fait primitif, et je m'attache à montrer comment elle en est déduite. La séance a duré jusqu'à dix heures et demie.
23 odohre. Jour anniversaire de la mort de Louise Pouruier, ma bien-aimée femme, morte à Grateloup, le 23 octobre 1803.
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Ce jour me sera triste et sacré toute ma vie. Semper amarum , sem per luctuosum habebo >• J'avais formé le projet d'aller visiter le cimetière du Père Lachaise, et de me nourrir, ce jour-là, des idées delà mort, qui servent â nous consoler, à nous désabusier de ces petites misères de la vie à laquelle nous mettons toujours trop de prix. J'ai été détourné de ce projet par d^autres idées. Après avoir terminé ma correspondance, j'ai été me promener à Ivry avec M. de V***. J'avais un devoir à remplir envers un homme disgracié que j'ai vu dans la prospérité, M. J***. J'ai promené et respiré un air pur dans ce beau lieu. La campagne m'a offert un aspect mélancolique gui convenait à ma situation.
24 eotobre. En m'éveillant, avant mon heure ordinaire, je me suis trouvé dispos, serein, et modifié plus heureusement que je ne l'avais été depuis longtemps ; car, depuis plusieurs mois de séjour à Paris, il ne m'est guère arrivé de m'éveilier sans éprouver un sentiment immédiat de tristesse et de découragement. On ne donne pas assez d'attentio n à ces phénomènes variables de jasensibiULéintém leur^ cause dans le
principe inconn\i de la yie, et non point dans l'activité flfTPâ^g^ |^;t ^û dVmoi. Le mot les ignore, les trouve tout faits, pour ainsi : dire, dès qu'il revient à lui-même et les reconnaît comme préexistants à son aperception, comme ayant une cause interne '^ autre que lui ou son effort. Il suit de ces expériences intéj. rieures, qu'on pourrait répéter à chaque instant, que les phé- Ij nomènes de la sensibilité, ou, si on l'aime mieux, les modifi. •\ cations de l'âme passive, se succèdent et varient de mille manières, et constituent la vie sensitive, sans que le mot y
t. ' Scoiper acerbum
Semper honoretum (sic dl yoluisiis) habebo.
(^Enéide, liv. V. vers 49 ei 50.)
prenne aucune part. Il y a donc» hors du fnoi et de la conscience, et indépendamment de la vie de relation, une suite de phénomènes sensîtife qui deviennent les objets de Taperception interne, mais qui subsisteraient ssins elle.
Du 24 ou 30 octobre. J'ai été toute la semaine languissant, toussant, souffrant de Testomac, découragé et désespérant presque de moi-même.
Oh a discuté à la Chambre la grande question de la restitu* tion des biens des émigrés. J'ai entendu parler beaucoup de collègues, qui se font un point d'honneur de traiter cette question, et j'ai«enti pendant tout ce temps que c'était une sorte de honte à moi de garder le silence. Mais comment recueillir mes idées sur des questions complexes, si délicates, où je manque d'idées ? Je n'ai pas le talent de faire des phrases sans penser ; je n'ai pas l'habitude des affaires, je suis timide et n'ai aucune confiance en mei-môme. Pourquoi me mettrais-je en avant quand je ne suis pas strictement obligé par le devoir ou la né* cessité? Voilà ma réponse à beaucoup de personnes qui me demandent : Pourquoi ne parlez- vous pas ?
Bu 15 ou 29 novembre. J'ai été assez fortement occupé de métaphysique pendant une semaine. J'ai dicté et corrigé un mémoire où j'attaque le procès-verbal de M. Gnizot, et expose ma doctrine *. C e^ travail a pris su r moi tout j^empired^ne^ idée fixe pendant^ cinjLA- ^six jours, e t f ai été moins a gité, ^moins^ttiréau dehore ; par suite, plus^eureux pendant ce temps.
I II s'agit d'un procès-verbal d'une des séances de la Société philosophique. Le piémoire dont parle ici M. de Btran a été imprimé dans TéditioD de ses oduvres, publiée par M. Cousin, tome IL, pages 377 à 398.
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V décembre. J'ai ea la Sodélé métaphysiqae cbes moi. J'ai la un long mémoire sur la causalité, qni n'a pas été du toat entendu par les uns et qui a été Tirement atta<|ué par les autres : MM. Royer-Gollard, Guvier et Ouizot. Ces discassion« ne produisent aucune lumière et ne font que m'irriter. J'ai été agité ensuite, mécontent de moi-même, tournant malgré moi dans ce cercle d'idées, pensant toujours à ce que je devais dire et n'avais pas dit dans le courant de la discussion. Il résulte de là un grand dégoût pour les disputes métaphysiques.
Pourquoi ne parlez-vous jamais dans votre assemblée (à la Chambre) ? — Tout le monde m'adresse cette question, et me fait ce reproche d'une manière directe ou indirecte.. Je réponds que je ne parle pas, afin de ne pas dire de sottises ; tant d'autres s'en chargent pour moil La nature ne m'a pas destiné à influer sur les autres hommes par la parole. Mes dispositions physiques, ma timidité, le défaut absolu de confiance que j'ai dans mes moyens, l'incertitude de mon caractère qui m 'empêche toujours de prendre un parti ou de me déterminer sur-lechamp, l'absence de ces passions animées qui poussent les autres à la tribune et les font parler quelquefois avec éloquence ; enfin, le défaut d'habitude de lier des i^ées dans une suite de phrases régulières et improvisées, voilà une partie des obstacles qui me tiennent dans le silence et m'empêcheront toujours de jouer un rôle dans une assemblée telle que la nôtre. Cependant, comme les regards du public sont fixés sur cette assemblée, et que les beaux et bons parleurs jouissent d'une grande considération, les éloges que Ton fait d'eux, en ma présence, sont autant de critiques qui s'adressent à moi, et je me sens souvent humilié par ces comparaisons, ^oilà un grand obstacle au bonheur extérieur ou d'opinion. D'un autre côté, tant que je ne prends aucune part active aux discussions, je n'y mets pas cet intérêt suivi et animé qu'exigerait l'importance des fonctions dont je suis chargé. Je me rel&cfae sur des
D£ HAIRS DE BIRAH. 1814. i45
devoirs rigoureux, je me laisse alter aux distractions, à la paresse d'esprit qui me gagne chaque jour, et je vis à peu près comme un homme qui n'a rien à &ire. J'en suis pum. par là perte de cette considération personnelle dont je jouissais ii 7 a un an. Quelle distance s'est élevée dans l'opinion entre mon collègue Laine et moi! Nous allions de pair l'année' dernière. 11 faut désormais que j'apprenne à me passer, de considération publique, de renommée, et que je me couvre du manteau philosophique en prenant pour devise : Bene .quC latuU bene vixit ^.
La mobilité des nerfs fait que les idées qui se succèdent avec un excès de rapidité, déterminent autant de mouvements qui se contrarient et se troublent les uns. les autres. C'est un, état singulièrement fâcheux, où l'on souffre beaucoup et où l'on n'agit pas, en se remuant toujours. Je suis presque toujours, comme dit M. Deleuze en parlant du somnambulisme, eu rapport avec moi-même, et je vois trop en dedans pour bien voir en dehors. Si, dans ma jeunesse, j'avaiç eu une carrière politique, si mon âïne s'était développée par les actions, mou caractère serait probablement plus déxidé, plus ferme ou moins mobile. Les passions ou les intérétsm'auraicot tracé une route fixe positive ; mais j'y aurais perdu cette flexibilité d'esprit et cette indifférence d'opinion, qui me fait planer assez également sur toutes les manières de voir et toutes les passions des gens du monde.
Du 25 au 31 décembre. J'ai passé cette semaine dans les distractions ordinaires, dînant en ville tous les jours, faisant des courses et 'des visites, ou perdant le temps aux séances, sans fixer mon attention à rien. J'ai eu pourtant une idée fixe, pendant les trois jours qui ont précédé la réunion de la Société