Prophéties de Jérémie, chap viii, Tersel
ment au Ibnd de Tâme; je fais des efforts pour montrer de l'énergie et une force cpii me manquent. Je suis inégal, sans aplomb, sans calme ni vraie dignité.
Revue du mais de mars. Le commencement du mois avait été paisible et consacré à des affaires personnelles ; je me lais sais aller à la mollesse et à l'inaction de la vie privée et campagnarde. J'ai été rudement réveillé le 12 par la terrible nouvelle de l'apparition de Bonaparte. Les voyages précipités, Tagilation de Tâme et de l'esprit, les tourments de Tinoertitude, le cboc de tous les sentiments de père, d'époux, de citoyen et d'ami du roi ont rempli ce court intervalle de dix-buit jours. Dans aucune époque de ma vie je n'ai été aussi agité d'esprit et de corps; la force nerveuse et l'imagination m'ont soutenu, et, bors la journée dû 19 et la matinée du 20, à Paris, où j'ai éprouvé mille mouvements désordonnés que la volonté ne réprimait plus, j'ai été assez content de moi*mémepour la force pbysique et morale.
Après mon voyage de Libourne S je croyais prendre du repos et arranger ma vie solitaire, lorsqu'un nouvel orage est venu fondre sur moi.
J'avais passé tranquillement la journée du mardi 4 avril, lorsque je reçus, le soir, deux avis successifs de Bergerac, portant que je devais être arrêté dans la nuit par la gendarmerie. Ma femme, éplorée, me détermine à la fuite; je vais cbercher un asile à 6. Les gendarmes viennent le matin visiter mon domicile; ils cernent la maison et en parcourent les lieux les plus
!. Le 1er avril, M. de Biran 8*était décidé à partir pour Bordeaux, dans Tintention d'y rejoindre la duchesse d*Ângoulême et M. Laine. Il avait trouvé les routes fermées par les troupes un peu au delà de Libourne.
»B MAINE DB BIRÂN. 1815. 159
secrets. lostmit de cette visite, je me retire à Corbiac, où je prends la détcrminatioa subite d'aller m'offrir moi-même à mes persécuteurs et de leur foire ma profession de foi franche, afin de me délivrer de l'incertitude et de conserver ma tranquillité. Je pars pour Périgueux dans la soirée du 5, et le 6, j'ai un entretien, très-pénible d'abord, avec le préfet, puis une explication francbe et satisfaisante avec le général» qui me rend la liberté et le repos.
Le 7 avril, je rentre à Grateloup, où je reçois toutes les marques d'intérêt et d'affection de mes voisins et de mes amis. Cette aventure, fâcheuse en principe, devient une source d'émotions agréables, et ajoute une preuve de plus aux compensations des destinées humaines.
\2 avril.
Qaem res plas nimio delectavêre Becundas.
Mutai» quacient. Si quid mirabere, pones lovitus 1.
J'ai eu le bonheur de ne pas me laisser aveugler ni étourdir dans ïa grande place que j'occupais. Je ne jouissais pas de ses avantages brillants ; j'étais toujours prêt à les quitter sans regret, e t je me trouve plus heureux maintenant que je suis libre de soins et de soucis, que je ne suis commandé par aucun devoir, et qu'enfin je suis maître chez moi. Je dispose de ma vie et du choix de mes occupations, de chacun des instants du jour que j'emploie à mon gré. Je n'ai rien admiré pendant que j'étais en place ; ce que j'aime et admire daus ma solitude, c'est une belle nature champêtre, les bois verdissants, les prés, les arbres que j'ai plantés et qui me prêtent aujourd'hui
1 Horace. Épitre X* du 1er livre.
leur doux ombrage. Voilà des plaisirs purs; j'en jouis pleinement, et si ridée des troubles, des maux de tout genre qui menacent aujourd'hui la France, PEurope entière, et dont nul individu qui a un peu marqué ne peut espérer de se préserver; si ces tristes images viennent obscurcir ma pensée, je me dis qu'au nioins j'aurai joui dans ma soUitude de quelques jours purs et sereins, et du rajeunissement de la nature.
Carpe diem
Grata superveotet qass non sperabitur hora K
Les philosophes qui ont écrit^sur le bonheur et sur le parti qu'on peut tirer des adversités de la vie, comme Cardan, Maupertuis, ne saisissent guère que certains points de vue abstraits et se livrent à un certain ordre de considérations tirées du raisonnement ou de la réflexion, sans consulter le sens interne et immédiat de la vie. U faut faire attention à cette sorte de tendance instinctive qu'a tout être vivant et sentant à persévérer dans son être tel qu'il est actuellement constitué et modifié, indépendamment de toute comparaison, de tout exercice de l'imagination et de la pensée. Alors même que, par l'exercice de ces facultés, et surtout par la comparaison de» états successifs par lesquels nous avons passé, nous nous trouvons le plus malheureux et appelons la mort par une sorte d'invocation théâtrale, notre instinct nous fait encore tenir fortement à l'existence telle qu'elle est, et nous fait trouver un plaisir réel à y persévérer. Nous craignons plus de mourir que pous ne désirons de vivre. Si nous nous consultons bien, et que nous soyons de bonne foi avec nous-mêmes, nous conviendrons que, hors certains cas extrêmes où nous sommes
.1. Horace. IV* Ëpitre du lei livre.
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hors de notre instinct, il n'y a guère d'état où Ton préfère Fanéantissoment àTexislence, parceque le sentiment immédiat de la vie, doot nous souhaitons instinctivement la prolongation, subsiste malgré les affections ou images accidentelles, qui semblent l'absorber et constituent notre état malheureux. Gomme je suis toujours et dans tous les états assez près de mes affections intimes pour pouvoir les juger et apprécier leur influence, j'ai souvent observé en moi-même que, lorsque jlétais le plus tourmenté par des chagrins déposition, et dans les situations les plus critiques de ma vie, il y avait au fond de mon être un sentiment intime de la vie qui était heureux par lui-même, alors même que j'étais le plus vexé et désespéré par les circonstances. 11 doit être infiniment rare que nos deux natures soient d'accord pour le tourment comme pour le bonheur de notre vie, et c'est là que glt l'erreur de tous ceux qui prétendent faire le calcul des biens et des maux, en négligeant ce qui fait l'élément essentiel et comme la base de ces biens ou de ces maux. De là encore tant de mécomptes dans l'appréciation du bonheur ou du malheur d'autrui. J'ai vu souvent qu'on me plaignait de certaines fatigues ou embarras dont j'aurais été plus malheureux d'êlre exempt, précisément parce qu'ils .animaient en moi le sentiment de la vie. On m'a aussi souvent porté envie pour de prétendus avantages qui étaient la source de ma misère, parce qu'ils contrariaient mon instinct ou gênaient sa tendance naturelle. Toujours c'est le principal qu'on néglige dans ces sortes d'évaluations, pour s'attacher aux accessoires. Les moralistes sont comme certains médecins, chimistes ou mécaniciens, qui prétendent rendre raison de tout ce qui se fait dans le corps vivant, à l'aide des pompes^ des leviers, des compositions ou décompositions qu'ils imaginent, en faisant abstraction du vrai principe de tous les mouvements et des déterminations propres de ce principe impulsif.
t Quand je ine suis mis à considérer les diverses agitations « des hommes, les périls et les peines où ils s'exposent à la M la cour, à la guerre, dans la poursuite de leurs prétentions « ambitieuses, d'où naissent tant de querelles, de passions
• et d'entreprises périlleuses et funestes, j'ai souvent dit que
• tout leur malheur vient de ne pas savoir se tenir tranquilles « dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour
• vivre, s'il savait se tenir tranquille dans une chambre, n^en « sortirait pas pour aller sur les mers ou au siège d'une place; « et si l'on ne songeait seulement qu'à vivre, on aurait peu de « besoin de ces occupations si dangereuses, i^^is quand j'y ai « regardé de plus prés, j'ai trouvé que cet éloignement que les « hommes ont du repos et de demeurer avec eux-mêmes vient t d'une cause bien effective, c'est-à-dire du malheur naturel de a notre condition faible, mortelle et si misérable, que rien ne « nous peut consoler, lorsque rien ne nous empêche d'y «penser et que nous ne voyons que nous X>'hommequi
• n'aime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi. « Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra, et qu'on y as- « semble tous les biens et toutes les satisfactions qui semblent « pouvoir contenter un homme, si on ne l'occupe hors de lui, tt le voilà nécessairement malheureux ^ »
Il y a beisiucoup de choses à dire et à remarquer sur cette manière de voir la nature humaine, et d'expliquer l'ennui et le dégoût attaché pour le commun des hommes à la vie intérieure, à la solitude, à l'immobilité de situation et au manque d'objets extérieurs propres à renouveler et à changer les sensations. Je ferai à ce sujet quelques réflexions qui me sont propres ; mais avant j'indiquerai les erreurs attachées au point de vue très superficiel et très-faux de Voltaire, quia fait sur les Pensées de Pascal des notes extrêmement ridicules, aux-