Pensées de Pascal, Misère de Vhotnme
quelles Condoroel en a ajouté de plus ridicules et de plus niaises. Ou dirait que ces notes ont été faites exprès pour dé^ Yoilcr tout ce qu'il y a de petit, de misérable et de puéril dans notre philosophie moderne, et faire ressortir l'élévation et la grandeur d'une philosophie opposée à celle des sensations.
Ce mot : Ne v(dr que nous (ou s'attacher uniquement à la Tie intérieure), n'offre aucun sens, selon Voltaire K « Qu'est-ce,
• dit-il, qu'un homme qui est supposé se contempler, et qui
• n'agirait point ? Non-^ulement je dis que cet homme serait « un imbécile, inutile à Ta société, mais je dis que cet homme « ne peut exister ; car cet homme que contemplerait-il ? son « corps, ses pieds ou ses mains, ses autres sens ? Ou il serait « un idiot, ou il ferait usage de tout cela. Besterait-il à con- « templersa faculté de penser ?, mais il ne peut contempler
• cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera à rien, < ou il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou il « en composera de nouvelles. Or, il ne peut avoir d'idées
• que du dehors. Le voilà donc nécessairement occupé ou de « ses sens ou de ses idées ; le voilà donc nécessairement hors « de soi, ou imbécile. Encore une foi:^, il est impossible à la « nature humaine de rester dans cet état d'engourdissement « imaginaire ; il e^ absurde de le penser, il est impossible d'y « prétendre ; l'homme est né pour l'action. »
Voilà notre philosophe moderne qui anéantit les facultés supérieures de l'homme, ou celle de la réflexion qui seule constitue sa prééminence. Ne voir que le moi, ou cultiver, exercer le sens intérieur, cela ne signifie rien pour nos philosophes sensualistes, et puisque nous n'avons d'idées que du dehors, être à ses idées, c'est être au. dehors. On a raison quand
l.lf. de BireD attribue par erreur k Voltaire une note de Gondorcet.
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on ne considère que notre nature animale ; mais quand on con-^ sidère avec Pascal notre nature intellectuelle et morale, on reconnaît, on s'assure, par Pexpérience du sens intime, que toute l'activité réelle du principe pensant peut s'exercer en luimême, lorsqu'il cherchée connaître sa nature, lorsqu'il cherche Dieu en lui.
Pascal aurait eu raison de dire que l'homme tel qu'il est, c'est-à-dire composé de deux natures, ne pouvait être heureux pleinement par cette viys intérieure, et il aurait trouvé la véritable raison de ce fait en cela seu^que, pour être heureux, l'homme doit avoir la jouissance pleine et entière des facultés diverses qui appartiennent à ses deux natures, ou le constituent. Gomme être sentant ou animal, il lui faut des sensations et des mouvements; comme être intellectuel et moral, il lui taut des idées, un certain exercice de la réflexion. S'il cultive trop, ou exclusivement, l'une ou l'autre partie de lui-même, il souffre dans le fond de son être, il a le sentiment pénible d'un besoin non satisfait. Ce n'est pas la pensée réfléchie de sa misère, ce n'est pas en comparant ou en mesurant le vide des biens réels et solides qu'il est incapable de remplir, que l'homme souffre ou est malheureux, mais c'est par le sentiment pénible, immédiat et instinctif qui accompagne toujours la gêne de nos facultés, de quelque nature qu'elles soient, ou lest)bstacles mis à leur développement. Pascal se place trop hors de la nature humaine, et donne une raison chimérique de la misère sentie par l'homme à qui tous les mobiles d'activité extérieure viendraient à manquer. Il veut que ce sentiment de misère naisse de la réflexion que fait sur lui-même un être dégénéré ; tandis qu'il vient tout simplement de ce que cet être mixte n'est pas purement intellectuel, et qu'il a des besoins physiques qui demandent impérieusement à être satisfaits. Pascal raisonne, dans cette occasion, comme Descartes raisonne sur le pliisir et la douleur, le bien ou le maUôtre
pbysique, qu'il fait consister, comme le bien et le mal moral, dans la vue intérieure qu*a Tâme de ses perfections on imperfections.
16 avril. Mon fils a dix-neuf ans tout à l'heure ; et son cousin *, mon enfant d'adoption, est du même âge. Voilà deux jeunes gens dans la force des pa.<^8ions à qui je ne puis plus fournir de mobiles d'activité propres à les captiver par le sentiment du devoir et l'émulation de fortune et d*avancement. Ils ont partagé jusqu'ici mes principes et mes sentiments pour la dynastie légitime, ils ont commencé à servir dans la maison du roi. Leur étal est perdu, et il faut qu'ils se rattachent au nouveau régime sous lequel ils ont à passer une longue vie, ou qu'ils se condamnent à vivre dans une étroite médiocrité et des privations. Les premières habitudes que j'ai cherché à leur donner seront nuisibles à^ leur bonheur, et sans doute ils partageront la dé&veur qui pèse sur ma tête. Dans la vieillesse qui s'avance, je n'aurai pas la consolation de voir des heureux autour de moi^ je manquerai de consolation et d'appui. Le sort incertain de mes enfants empoisonnera la fin de ma carrière.
16 avril. C'est assez longtemps se laisser aller au torrent des événements, des opinions, du flux continuel des modifications externes ou internes, à tout ce qui passe comme l'ombre. Il faut s'attacher aujourd'hui au seul être qui reste immuable, qui est la source vraie de nos consolations dans le présent et de nos espérances dans l'avenir.
Stat ad judicandum DominuSy stat ad judicandos populos K Celui qui n'a pas cette idée sans cesse présente au milieu des
1. Prosper de Biran. mort en novembre 1816. A Tépoque de «on décès, il éuil officier dans la légion de la Dordogne.