I. HoFBce. — Art poéUque
études abstraites, donnent une sorte de candeur, de timidité qui fait aimer la vie domestique. Se déployant à son aise^ dans le champ des méditations sans bornes, le philosophe solitaire est moins froissé par les hommes ; il 8*aigrit moins contre eux, il est plus porté à les plaindre et à les aimer. C'est un très-grand moyen de bonheur ; la haine et la jalousie contre ses semblables sont des sentiments trè8*pénibles.
l«r mai. c Les hommes s'acquitteraient tous dignement en-
< vers la Yie, si, dans un genre quelconque, un noble objet,
< une grande idée signalaient leur passage sur cette terre, et
< c'est déjà une preuve honorable de caractère, que de diriger • vers une même entreprise les rayons épars de ses facultés et t les résultats de ses travaux >. ■
C'est ce caractère qui manque à la plupart des hommes, qui seraient capables de bien faire et de bien penser. Je n'ai jamais pu, quant à moi, faire ainsi de ces grandes entreprises qui occupent toute une vie, dont elles deviennent le mobile et le but. Si j'ai dirigé pendant quelques mois les rayons de mes facultés vers un seul et môme objet de méditation, comme lorsque j'ai concouru pour des prix académiques, ça été d'abord en me faisant une violence qui a porté sur ma santé, et contrarié tous mes penchants naturels. Cependant, une fois à l'ouvrage, je sentais ma vie plus pleine et plus animée ; et je conçois mieux que jamais que je serais plus à l'abri des sollicitudes, de Tinconstance de la fortune, si je pouvais consacrer maintenant les facultés, les années qui me restent à un seul objet philosophique, propre à servir de monument honorable de mon passage sur cette terre ; det Deus animum,
4, 5 et 6 mat. Je suis dans cette disposition nerveuse, assez habituelle chaque printemps, qui ne me laisse la faculté de me
t. Madame de Staël. De l'Allemagne.
DE MAINE DE BIBAN. 1815. i.69
^xer à rien, pendant un certain temps, ni d'entreprendre rien de suivi, de lier ma pensée du lendemain à celle de la yeille, et à peine la pensée du soir à celle du matin ; élat fâcheux, source de remords et de regrets de voir ainsi s'écouler la vie sans en tirer parti : chaque heure est assez bien remplie en elle-même, mais la suite et la liaison manquent. Je suis agité avec mes livres ou avec, mes propres idées, comme je l'étais avec les affaires du monde et dans le tourbillon de Paris. Je voudrais suffire à tout, tout saisir, tout £aiire, tout lire à la fois : je vais précipitamment d'un objet à l'autre, je quitte ma lecture pour en prendre un autre, je glisse sur tout et n'appro-, fondis rien. Il semble que mon bion-étre intellectuel et movai, la vérité que je cherche, le repos et la satisfaction intérieure de l'esprit, vont se trouver dans chacun des livres que je feuillette et consulte tour à tour, comme si ces biens n'étaient pas en moi et au fond de mon être, où je devrais les chercher, en attachant une vue fixe, pénétrante, soutenue, au lieu de glisser si rapidement sur tout ce que d'autres ont pensé, out sur ce que j'ai pensé moi-même en divers temps.
J'éprouve qu'on peut, dans la solitude la plus profonde, et vis-à-vis de soi-même ou de ses idées, n'avoir encore qu'une vie extérieure et être aussi loin de soi qu'on l'est au milieu du monde. Il n'y a que les objets de changés, mais ce sont les mêmes facultés qui s'exercent. A la place d'objets, d'impressions frivoles, on s'entretient d'idées frivoles et légères qui promènent notre esprit dans un monde de phénomènes, d'illusions et de fantômes, en l'éloignant de plus en plus des réalités immuables et des vrais et solides biens qui sont au dedans de nous.
13 mai. Depuis huit jours environ, nous jouissons de tous les charmes du printemps. Je'suis heureux de Tair embaumé que je respire, du chant des oiseaux, de la verdure animée, de
ce ton de vie et de fôte exprimé par tous les objets. Mon âme tout entière semble avoir passé dans mes sens externes ; il me faut un certain effort pour réfléchir et méditer, et je regrette les quatre ou cinq heures que je consacre par raison et par habitude à mon cabinet.
Chaque saison a non-seulement son espèce ou son ordre de sensations extérieures appropriées, mais de plus un certain mode du sentiment fondamental^ de l'existence, qui lui est analogue, et qui se reproduit assez uniformément au retour de la même saison. J'en ai fait Texpérience depuis que je m'observe de plus près, et lorsque j'ai pu me trouver dans une p($sition tranquille, exempte de soucis comme cette année, par l'effet du hasard et des circonstances politiques.
« L'âme, dit Leibnitz, exprime toujours son corps, et ce • corps est toujours affecté d'une infinité de manières vac riables, mais qui souvent ne font qu'une impression con- < fuse. > II est certain que les variations du sentiment de l'existence répondent exactement à toutes celles qui ont lieu d^ns le corps ; ce qui explique, jusqu'à un certain point, les modifications variées du seirtiment de l'existence correspondant à chaque saison. En ayant égard à tout cet ensemble de perceptions obscures et de modifications insensibles, il est certain que la psychologie expérimentale ne peut encore décrire que la moindre et l'infîniment petite partie des phénomènes de lame. Cette science commence à l'aperception claire, à l'époque de la distinction du moi et de ses modifications ; mais ce n'est là qu'une petite période de l'histoire de l'âme ; combien de choses qui se passent en elle avant, pendant et après le premier sentiment du mot et qui ne viendront jamais à la connaissance !
Paides sens extrêmement variables, dansleur activité ou leur susceptibilité aux impressions. Il y a des jours, par exemple»
OÙ les moindres odeurs m'affectent, d'autres (et ce sont les plus nombreux) où je ne sens rien. Mon sens intérieur, et chacune de mes facultés intellectuelles éprouvent les mêmes anomalies. Si j'avais babiluellement la pénétration et la capa* cité intellectuelle que*jé trouve en moi, h certains jours, ou dans quelques bons moments, je porterais la lumière dans les plus profondes obscurités de la nature humaine et j'étonnerais le monde savant ; mais tout échappe à ma pensée mobile ; je suis un être ondoyant, divers et sans consistance.
17 mai. J'ai éprouvé ce soir, dans une promenade solitaire, faite par le plus beau temps, quelques éclairs momentanés de cette jouissance ineffable que j ai goûtée dans d'autres temps et à pareille saison, de cette volupté pure, qui semble nous arracher à tout ce qu'il y a de terrestre, pour nous donner un avant-goût du ciel. La verdure avait une fraîcheur nouvelle et s'embellissait des derniers rayons du soleil couchant ; tous les objets étaient animés d'un doux éclat ; les arbres agitaient mollement leurs cimes majestueuses ; l'air était embaumé et les rossignols se répondaient par des soupirs amoureux auxquels succédaient les accents du plaisir et de la joie. Je me promenais lentement, dans une allée de jeunes platanes, que j'ai plantés il y a peu d'années. Sûr toutes les impressions et les images vagues, infinies, qui naissaient de la présence des objets et de mes dispositions, planait ce sentiment de l'infini qui nous emporte quelquefois vers un monde supérieur aux phénomènes, vers ce monde des réalités qui va se rattacher à Dieu, comme à la première et -à la seule des réalités. Il semble que dans cet état, où toutes les sensations extérieures et intérieures sont calmer et heureuses, il y ait un sens particulier approprié aux choses célestes, et qui, enveloppé dans le mode actuel de notre existence, est destiné, peut-être, à se développer un jour, quand l'âme aura quitté son enveloppe mortelle.
J'étais conduit, par mes méditatioDS psychologiques du matin et des jours précédeats, à m'élever au-dessus des phénomèues, pour concevoir les causes ; et il me semblait que je trouvais dans ce moment une facilité particulière, comme un charme tout nouveau, à ces abstractions intellectuelles, qui séparent dos objets de nos sensations tout ce quMl y a de phénoménique pour saisir les causes, ou les forces productives de ces phénomônes. C'est là un point de vue de Tunivers, diamétralement opposé à celui de la poésie ordinaire, mais qui admet une sorte de poésie, la plus élevée sans doute, puisque c'est celle qui a sa source dans le sentiment de l'infini et qui pourrait réveiller ce sentiment et le peindre à l'imagination, si notre langage grossier fournissait des couleurs appropriées, ou si l'infini pouvait se représenter. L'inspiration du génie est un essor momentané vers ces régions de l'infini.
28 mai. Journée de bien-être et d'activité intellectuelle où j'ai été heureux de vivre, de respirer et de penser. — Le point de vue de-Kant sur les phénomènes et les nouménes m'a occupé. J% Tai conçu avec plus de netteté cl ramené à des termes plus simples et plus clairs ; j'avais une grande liberté d'esprit et j'ai quitté le cabinet pour aller recevoir des personnes avec lesquelles j'ai été aussi à mon aise qu'avec mes idées II y a des états où je vis agréablement avec mes idées, tandis que je suis gêné, contraint et sans aucune présence d'esprit avec les hommes. D'autres élats, et .ce sont les plus fréquents, où je ne suis bien ni avec les hommes, ni avec mes idées ; enfin d'autres, et ce sont les plus rares, où je suis bien, heureux, actif avec
les hommes, comme avec moi-même ; où mon existence est pleine et je jouis de tout. Dans ces étals heureux les objets extérieurs suffisent à nous rendre contents ; on aime à se promener librement à travers la nature pour y chercher des inspirations, des modèles ou des sujets de rêverie. Cette exis-
téoce voyageuse et réveuso n*ayant rien à démêler avec les intérêts actifs de ce monde, est une source de plaisirs indëpeo^ dants. Les passions personnelles comme les affections du cœur dérobent l'aspect de la nature et nous font errer avec distraction dans le monde des oljels. Les impressions isolées des souvenirs, ont ordinairement assez de douceur, sans avoir un grand degré de vivacité, et le présent, quand on veut le considérer à part des tableaux imaginaires du passé et de l'avenir, à part des regrets ou des craintes, est encore peut-être le meilleur momenide Thomme.
Revue du mois de mai. Ce mois s'est écoulé assez paisiblement dans la solitude. J'aurais pu l'employer plus utilement à avancer mon ouvrage philosophique s et le mettre en état d'être imprimé; mais je ne me reproche pas une inaction involontaire, née de distractions forcées. Ma santé, sujette à tant d'anomalies, ne me permet guère un travail suivi pendant plus de quatre heures chaque jour. Le reste du temps est employé aux travaux de la campagne, à la société de famille, et à des lectures. Je ne lie pas encore mes idées d'un jour à l'autre; je ne fais pas de livre avec dessein. Mais comme je fais beaucoup de notes quelquefois étendues et approfondies sur le même sujet psychologique, mon livre se trouvera fait à la fin, plus lentement, mais avec moins de travail et d'une manière plus agréable. Les anciennes divisions pourront servir en partie, et j*en ferai de nouvelles. •
Ma manière de travailler aujourd'hui, bien différente de celle d'autrefois, se ressent de la faiblesse de Tâge et de la vie dissipée deFannée précédente. Je me reproche au fond de ma conscience de trop songer encore à ces amusements qui nous font passer sans nous en apercevoir du temps à l'étenUté, Je me reproche de