Ô ^RUSÉES
les bras. J'ai rompu tontes mes habiîndes pour courir et faire placer diverses pmwnnes. Je suis4ntimidé et n'ai nulle pré* sence d'esprit devant l'autorité.
17 octobre. Cette semaine à été extrêmement agitée, pleine dUmpressions et de mouvements extérieurs, vide de pensées et de méditations. Je suis toujours aux ordres de tout le monde, auentif à ménager la bienveillance de tous, et sentant lebesoîfl d'un appui extérieur, comme tous les êtres laibles, qui ne trouvent pas en eux-mêmes leur soutien, et ne savent pas chercher leur force dans la force suprême. Je suis mécontent de moi-même et effrayé de l'ascendant que me donne la nouveile assemblée, de la confiance qu'on me témoigne de toutes parts. J'ai été nommé candidat à la questure, à la grande majorité des suffrages. J'ai été heureux de cette marque de confiance ; je voudrais, pour me rendre digne de cette distinction, porter quelque lumière dans l'assembléo, et y influer par les écrits ou la parole. Hais je suis trop mobile, entraîné au dehors, pour pouvoir penser mûrement à tout ce qui s'y traite, et mon instinct timide, mes facultés qui jouent avec une lenteur cl un embarras croissant avec l'âge, semblent me condamner à jouer un vole nul dans cette assemblée, qui m'a adopté comme un de ses membres distingués. Celte opposition entre ce que je suis au fond et ce que je voudrais être, entre mon caractère et ma position, est une source de trouble intérieur, et d'un malaise intérieur, dont je me distrais dans la société où je me trouve à ma place et où j'influe dans mes bons moments.
L'adresse au roi m'a beaucoup occupé. Une timidité excessive, dans un mauvais moment de santé, m'a empêché de la lire à mon bureau. J'ai été sot, lorsqu'on m'a pressé de lire : un battement de cœur m'empêche de parler. La faiblesse de mes nerb est un obstacle à tout.
DB KilNË DE BIRAN. iSlS. 481
22 wstohrê. TempératQre plaviense et relâchée. Pai été aussi mou et relâché. Un rhume avec embarras de tête et de poitrine» m*a tenu dans un état de malaise habituel. Cependant je n'ai pas interrompu mes occupations tumultueuses, et j'ai continué à mener le même genre de vie extérieure.
Tai été nommé premier questeur par le roL Cette nomination a été annoncée à la chambre le 16, jour où j'étais appelé à la tribune, pour faire le développement d'une proposition sur le règlement. Je prends un peu plus d'aplomb et de hardiesse ; mais la faiblesse de ma voix et mes qualités physiques m'éloignent de la tribune pour laquelle j*ai une sorte d'aversion instinctive. L'homme qui a la conscience de sa faiblesse, ne peut aspirer à exercer un grand empire sur d'autres hommes.
Mes jours se perdent et ma vie se consume au milieu de diversions et d'occupations variées, qui ne laissent aucune trace après elles. J'éprouve toute la fatigue de sensations et de mouvements sans objet, sans but, sans souvenir. Le fatum m'entraîne ; je désespère de moi-même. Ma place multiplie pour moi les relations personnelles ; elle m'impose le devoir de m'oc* caper des hommes, d'être attentif à ménager leur bienveillance, à exercer sur mes égaux l'influence que donne l'estime, et sur les inférieurs une autorité que mon caractère ne me donne pas. Je suis en contradiction perpétuelle avec mon instinct. Je m'agite et me remue quand je tends au repos : je me livre aux impressions du dehors, quand je serais porté à réfléchir. Ainsi hors de mon instinct, je ne suis rien, et ma vie morale est nulle.
23 octobre. Jour anniversaire de la mort de ma chère Louise. J'ai été avec mon fils visiter le cimetière du Père Lachaise. La matinée était superbe et le lieu présentait un aspect propre à éloigner toutes les idées tristes.
29 ociobt*e, La semaine s'est passée comme à TordlDaire, aa mîliea da troublé de rassemblée, oh Ton discute la loi sur les cris séditieux, etc. Je ne prends à ces discussions qu'une part passive et mes facultés s'y engourdissent. J'ai fait un grand effort en montant à la tribune, dans la séance du 24 pour soutenir mon projet de règlement. J'ai été assez content de moi.
Revue du mois de novembre. Ce mois s'est passé au milieu de distractions, d'afi^ires, et d'embarras plus nombreux encore que pendant le mois précédent. J'ai été aussi moins confiant, plus craintif et plus mal disposé au physique et au moral; je suis mécontent des autres parce que je le suis de moi-même. J'apporte dans le cabinet mille idées du dehors ; j'y suis troublé à chaque instant, et tout ce que je fais se réduit à des lettres d'affaires et de famille. Les séances de la chambre sont pour mai une sorte de scène dramatique : j'écoute les acteurs quand ils jouent bien ; je me laisse aller aux distractions quand ils jouent mal, ce qui arrive le plus souvent. Opendaiit ma disposition distraite et une faiblesse naturelle d'esprit sont accrues par ce genre de .vie : ce sont des écarts de régime intellectuel et moral qui' affaiblissent et détruisent les facultés.
J'ai atteint, le 30, ma quarante*neuvième année. Montaigne n'avait pas attendu cet âge pour se retirer des affaires. C'est ce que je devrais faire aussi, pour songer à tirer parti de mes dernières années. Il m'est bien prouvé que je ne suis pas propre aux affaires de ce monde ; elles m'agitent et me troublent sans utilité. Je ne vaux que par la réflexion et dans la solitude : puis-je retrouver cette valeur !
Paris 6 janvier. J'ai été absorbé depuis le 15 décembre par mon travail Hur le projet de loi d'amnistie, projet dont j'entends sans cesse parler diversement, et qni excite les passions en sens inverse. Il est impossible de vivre au centre de ces mouvements passionnés sans qu'ils vous dominent ; j'y sais tout entier. Je travaille le matin ; et le soir, après tous les colloques, toutes les réunions de la journée je veille jusqu'à deux heures après minuit. Je prépare ainsi laborieusement une opinion dont Jes éléments se coordonnent peu à peu.
Un des tourments de ma situation actuelle, et qui fait plus que compenser les agréments de la vie et le bien-être dont je jouis d'ailleurs, c'est que je me trouve en opposition avec les mêmes hommes dont je partageais naguère tous les sentiments et toutes les opinions. Je me suis rapproché par suite de ceux qui sont suspects au parti royaliste, et je m'aperçois tous les jours que je perds dans l'opinion de ce parti. Les signes de méfiance ou de froideur de mes anciens amis flétrissent mon Ame et rendent ma vie pénible. J'éprouve dans cette occasion que, pour l'honnéle homme, les moments les plus difficiles de
la Tie oe sont pas ceux où de grands malheurs décidés nous laissent la consolation d'avoir fait ce qu'on devait faire. Il y a même un très-grand bonheur à penser qu'on ne souffre que parce qu'on a suivi les lois du devoir et de l'honneur. Mais quand le devoir n*e8t plus clair, qu'on est condamné par des amis et par des hommes qu*on estime, et qu'en suivant ce qui parait le meilleur probable on n'ose pas cependant marcher la tête levée parmi les hommes, on souffre alors des maux sans compensation.
Les députés ont été reçus par le roi. J*étais avec M. Laine, à la tête de la grande dépùtation. J'ai vu avec bonheur S. M. Je l'ai entendu parler avec force pour le parti que je soutiens ; j'aime à me reposer sur la sagesse et l'autorité de mon roi. Que d'autres suivent un autre parti, et qu'ils en gardent toute la responsabilité !
28 janvier. La température, qui avait été constamment plu vieuse et douce depuis le commencement du mois, s'est refroidie tout à coup, et il a gelé assez fort dans la nuit. Ce changement brusque n'a pas modifié ma manière d*étre. comme il arrive presque toujours. Je ne me sens pas plu3 d'activité, i^i plus d'aisance dans l'exercice de mes facultés intellectuellas, ni de confiance en moi-même, que dans tous ces jours précédents où je pouvais attribuer à la température relâchée mes mauvaises modifications. Jn culpd est animus.
Jusqu'à présent les améliorations alternatives que j'ai éprouvées dans le sentiment de mon existence et l'exercice de mes £sicuités, m'ont laissé l'espérance d'un état physique et moral meilleur, plus constant et plus soutenu, où je tirerai parti de ma vie intellectuelle. Aujourd'hui que l'âge s'avance, je désespère de moi-même, et je me laisse aller au torrent où roule et se précipite une vie déjà parvenue aux deux tiers de son cours probable. Il est triste de penser qu'on élait né pour faire quel-
DB MAINE DE BIRÀR. 1816. i85
que chose et qu'on n*a rien foit. Une existence décousue, tracassée, agitée par tant d'événements successif a borné tout progrès, en m'arrachant aux loisirs de la méditation. La vie mondaine et extérieure, à laquelle les circonstances dernières m'obligent, aura, je le sens» une influence considérable sur le reste de mes jours. J*ai contracté des habitudes toutes nouvelles de mouvement extérieur, de recherche de société, de luxe, dans un âge où il aurait fallu songer à une retraite absolue, et se préparer à bien mourir, après avoir laissé quelque monument honorable de son passage sur la terre. L'emploi actuel que je fais du temps n'est propre au contraire qu'à tuer la pensée, à me faire perdre toute habitude d'un travail sérieux et soutenu, à entretenir une mobilité vicieuse, à remplir mon esprit de futilités. Il faudrait prendre un grand parti et rompre une chaîne mondaine. Peut-être y serai-je bientôt contraint par les circonstances, plutôt que par ma volonté ; nous verrons alors s'il me reste quelque chose de ce que j'ai perdu.
29 avril. Le contraste rapide de l'hiver à Tété change toute nion existence. Je suis un autre homme ; il me semble que chaque jour soit une fête ; je respire avec l'air une nouvelle ▼ie, et cette vie est celle de l'esprit plus encore que du corps, car je ne suis pas fortifié et ma santé n'est pas beaucoup meilleure. Mais il y a dans l'air qu'on respire à cette heureuse époque de Tannée, quelque chose de spirituel qui semble attirer l'âme vers une autre région, et lui donner une force propre à surmonter toutes* les résistances organiques, à se dégager en quelque sorte des liens du corps pour commencer une plus haute destinée. J'ai éprouvé quelquefois cette heureuse influence, surtout dans la solitude, lorsque les impressions et les distractions du dehors ne mettent pas obstacle à cette exaltation. Noli foras alnre; m te ipsum redù In interwe homme habi-
PBIfSéES
fat Veritas «. Ce ne sont pas les idées qui s^éciaircissent» coairoe par l'effort ordinaire de l'attention, ou par Tappliration de mes facultés actives, mais c^est la lumière intérieure qui devient plus claire, plus frappante, et le cœur et Tésprit en SQnt subitement et spontanément illuminés. J'ai distingué souvent en moi-même ces illuminations subites, spontanées où la vérité sort des nuages ; il semble que notre organisation matérielle, qui Taisait obstacle à Tintuition interne, cesse de résister, et que l'esprit ne fait que recevoir la lumière qui lui est appro* priée.
Ces expériences du sens intime me font douter, s'il y a une action réelle de la volonté sur les idées ou les perceptions internes, ou si la volonté, se déployant sur rorgafiisatK)n,ti'a pas pour effet unique de réprimer cette influence organique, et d*écarter ainsi l'obstacle qui s'opposait à l'intuition de l'esprit. Cest ainsi que, dans la vision extérieure, l'effort de la volonté déployé sur l'organe ne fait pas voir la lumière, mais seulement dispose l'orfrane à en recevoir l'impression, à latx)ndî* tion que la lumière soit présente et que l'organe soit disposé à recevoir l'impression. La lumière est-elle toujours présentera notre âme et suffit-il seulement d'écgrtfir l*^ nhst-^i<^? organiques? ou n^y a-t-il pas quelque autre condition, qui tient à l'action directe de l'âme sur son organe propre ? A-t-ellc la farulté de£yjjnirplus intimement, ou d^ ^n détacher al ternativement ? et, dans certains cas, les dispositions naturelles du corps ne rendent-elles pas ce jeu de i*âme impossible? Enfin, quelles que soient les dispositions, soit de la part de Tâme, soit de la part du corps, les idées ne sont-elles pas toujours comme la lumière que nous cherchons et dont nous pouvonsnous procurer l'impression, mais que nous ne foisons pas t
Le lundi, 29 avril, la chambre des députés a été séparée et session close jusqu'au 1'' octobre. C'est un événement dans ma
\. 8aiqt Au|fUStiQ,
vie ; il me rend la liberté, le repos d'esprit et h faculté de faire de mon temps et de mon esprit remploi que j'aviserai. Hais il s'agit de faire un bon usage de cette liberté qui nous est le plus souvent à charge, quand on n'a pas un plan d^étude fixe et qu'on ne sait pas se commander le travail. Il fout beaucoup d'activité, de foi ce, de constance et surtout d^habitude méditative, pour se donner à soi-même un mouvement qui n'est plus communiqué du dehors. Comment suppléer à toutes les impressions, à toutes les idées et sentiments divers que faisait naître chaque jour tout ce qu'on voyait ou gu'on entendait dans un grand concours d'hommes réunis pour délibérer sur les affaires de l'État les plus importantes? Gomment se donner cette agitation qui tenait au passage rapide de la crainte à l'espérance, quand il s'agissait de savoir si telle mesure serait adoptée ou non, si tel ministre serait renvoyé ou conservé, si tel projet ambitieux pourrait être réalisé ? L'absence de tous ces mobiles d'activité, quand on en a contracté l'habitude, est une source d'ennui et de misère pour le commun des hommes. Je voudrais faire en sorte qu'après huit ou dix mois passés an milieu de ce tourbillon, oti j'ai perdu toutes mes habitudes de méditation ou de réflexion, l'activité que les afl^ires et mille circonstances extérieures ont donnée à mon esprit, ne languit plus, et pût se porter avec avantage sur des objets intellectuels d'une nature plus relevée, auxquels ii est temps que je me livre tout de bon pour laisser un mo^ nument de mon passage sur la terre, tel que je l'ai médité depuis si longtemps. Indpere aude. Puisque, par suite d'un naturel assez riche, et des habitudes d'une vie employée en partie à la ndéditation, je ne puis, comme tant d'hommes dissipés ou endurcis, aller dans la carrière des passions ou des distractions du'monde jusqu'à étouffer cette vérité intérieure qui me rappelle sans cesse à Tordre, au devoir, à la raison et à la réflexion, pourquoi me roidirais-je contre ma destinée ?
pourquoi tant d'efforts pour me défendre contre elle T'C'est que rbomme n*est pas simple et qu'il y a deux principes d'action opposés. Primum quùd est animale.
11 faut réconcilier son cœur avec ses lumières, sa conscience avec ses mœurs, ses devoirs avec ses plaisirs, et arriver jNir là à la paix du cœur, à cette paix intérieure, sans laquelle il n'y a pas de bonheur possible.
8 mat. Dlncr à l'école polytechnique, chez M. Durivau, avec le jeune professeur de philosophie Cousin. Nous avons beaucoup parlé de métaphysique, et j*ai été content de moi ; il m*a seoiblé que les autres Tétaient aussi. J*ai exposé avec assez de netteté et de précision ma manière de concevoir Tordre réel de la génération et de Tacquisition de nos connaissances, tout différent de Tordre logique de Texposition, ou de la dépendance de nos idées, à commencer par l'absolu Voilà ce
qu'il faut bien entendre et ce que j'ai expliqué à mon jeune professeur qui Ta saisi à merveille.
12 mai. Le temps qui continue à être froid et pluvieux trouble en moi tout équilibre physique et moral. Je souffre habituellement, j'ai de Thumeuret de Timpatience, je ne jouis de rien. Il faut que je change d'air, et que je reprenne des habitudes studieuses et calmes ; je ne puis étie heureux autrement. La première condition est de prévenir les progrès des altérations organique de Testomac et de la poitrine, qui menacent mon existence et peuvent Tabréger. Il serait plus que temps de se retirer en soi-même et de s'occuper des choses sérieuses avant la Qn de la vie. Montaigne était moins vieux que moi quand il se mit en dehors des affaires, et se retira dans la solitude pour y méditer sur lui-même et s'y regarder vivre. J'ai aussi mes Essais à faire. Pourquoi me laisser dominer par tant de petites choses misérables, pour lesquelles j'éprouve
DE BIAtNfi DE BlftAN. 1816. l8d
au. foad le mépris le plus absolu quand j*y pense sérieusement ?
16 mai. Pai eu à dîner des métaphysiciens : MM. Ampère, Laboulinière, Durivau, de (lérando, et le jeune professeur Cousin. J'étais disposé à causer ; je parle avec plus de facilité la langue de la métaphysique que celle de la politique et des affaires. II y a plusieurs cordes qui vibrent quand j'ai occasion de parler d^une science qui m'est familière ; cependant je parle plus d'après *ma mémoire que d'après ma réflexion. Il y a une véritable rétrogradation dans mes focultés méditatives ; je n'ai pas une forte prise sur les idées, elles m'échap*pent, et je me laisse distraire par les plus légères impressions. La manière dont j'ai travaillé jusqu'à présent est seule appropriée à mes dispositions orgauiques et intellectuelles : c'est do me renfermer dans un seul sujet et de lutter contre toutes les . distractions, de faire un effort continuel Jusqu'à ce que je sois absorbée et que je n'aie pas d'autre idée, ni même d'autre désir que de'me pénétrer de mon sujet, que toutes mes facultés en soient diminuées sans partage, que je perde le sommeil et l'appétit en m'en occupant. Alors je suis capable de concevoir et de faire ; hors de là, je suis au-dessous du médiocre, parce que ma première prise est toujours lente,~embarra3sée et lâche.
28 mat. Arrivé, ce soir, à Périgueux. Je me suis trouvé avec un sentiment de plaisir au sein de ma famille, au Murât. J'ai été heureux de voir mes chères petites ; j'ai joui de leurs caresses, de leur bonne mine.
Gratelùup, 7 juin. La température s'est considérablement refroidie. Je ne sors pas de mon cabinet ou de mon salon ; je suis importuné par d'ennuyeuses tisites, je ne puis ou ne sais me mettre à rien de suivi, ni m'imposer aucune tâche. Quand
fêtais à Paris dans le tourbillon des affaires, je pensais que si j*étaîs en repos et dans la solitude, je réglerais ma vie el me livrerais à une suite de travaux méditatifs, qui exerceraient utilement et agréablement mon activité intellectuelle ; je supposais que cette activité était toujours la même» que j'aurais la même aptitude, le même plaisir à Texercer, quand il n'y aurait plus d'empêchement. Me voici rendu à moi-mèoie, délivré des affaires, des devoirs de la société et des distractions nombreuses de la capitale ; je me tàte, je me pince, je cherche à exciter ma pensée, à l'intéresser à quelque chose, et toutes les pensées sérieuses me fuient ; je ne trouve dans mon être qu'un fond stérile et froid ; je suis désintéressé pour tout ce qui m'environne. Dans mon cabinet je promène sur plusieurs livres une imagination vagabonde ; aucune lecture ne m'at* tache et ne remue le fond de mon âme ou de mon esprit. Au dehors je ne vois, dans cette campagne que j'ai créée, rien qui me satisfasse et m'intéresse : la verdure n'a plus de fraîcheur, les fleurs plus de parfums. Cet état d'insensibilité^ qui serait voisine de la mort, peut tenir à unemauvirise disposition de la santé et des nerfs tourmentés et excités en sens inverse pendant dix mois ; mais il y a aussi, dans tout cela, un fond de vieillesse qui s'avance et fait des progrès tellement rapides que le contraste se fait vivement sentir dans le passage d'un âge à l'autre, de la vie à la mort. Je n'ai pas eu d'âge viril, à proprement parler ; la vieilléâse et la jeunese se touchent pour moi sans intermédiaire.
16 juin. Je suis parti pour Bergerac à neuf heures et demie ; j'y étais invité par le curé pour assister à la procession solennelle de la Fête*Oieu, qui a eu lieu ce jour pour la première fois depuis vingt-cinq ans. Les protestants ont été mécontents de cette innovation, qui semble leur en annoncer d'autres et leur présager pour l'avenir la prédominance de la religion ca-
DE HAtNË DE BtRAN. 1S16. IM
tbotique et rabaissement de la leur. J'étais curieux d'observer reffet moral et politique de cette ianovation, qui a beaucoup ÎBïl parler, mais sans résultat fâebcux apparent ou actuel pour la tranquiiliié.
£q Toyant ce peuple nombreux marcher eu boa ordre, en suivant les bannières et la croix, prier avec ferveur, tomber à genoux au premier signe, et l'air de jubilation de la multitude, je réfléchissais sur cette force des institutions que l*homme ne crée pas, mais que la religion et le temps seuls peuvent consacrer. Que les lois humaines ordonnent des fêtes, que les Oiagislrats prennent toutes les mesures possibles pour les taire célébrer : tout sera inutile parce que le premier mobile manque, savoir le sentiment qui ne se commande pas, et qu'aucune autorité humaine ne peut faire naître, mais qui se rattache spontanément à certaines images confuses qui emportent avec elles Tinfini du temps et de la durée. Ce sentiment de rinfîni est identique au sentiment religieux, ou il en est la t)ase. Or, tout ce que l'homme fait est nécessairement flni, ou limité à une portion 'déterminée de l'espace et du temps ; donc l'homme n'a pas le pouvoir de faire une religion, ou de créer une institution quelconque, à laquelle puisse se rattacher le moindre sentiment religieux. Dans un siècle où l'on raisonne de tout, où l'on demande que tout soit démontré, il né peut y avoir de religion ni aucune institution proprement dite ; l'analyse fait évaporer le sentiment. Si elle veut remonter jusqu'à la source où il se rattache et en mettre la base à nu, elle Dc trouvera rien, elle niera la réalité de ceUe base, sans s'apercevoir qu'elle n'est pas de son ressort. Le chimiste ne peut pas davantage mettre à nu le principe vital ; en niera-t-il pour cela l'existence ?
Tout ce qui porte le caractère d'institution, tout ce qui parle à l'âme sans l'intermédiaire des sens et de la raison, doit exciter notre respect ; il faut bien se garder de vouloir le faire
t93 t>KNséiss
rentrer dans le cercle étroit de nos raisonnements ou de nos idées claires. Les philosophes du xviii* siècle se sont leur* dément trompés à cet égard ; ils n'ont pas connu Thomme.
18 jum. Matinée tranquille à Grateloup. Je médite sur uiie lecture de la fiible.
22 juin. Je reconnais quelque progrès à mesure que j'avance dans la vie, en ce que je trouve simples et naturelles des Idées auxquellesjene me serais élevé autrefois qu'avec effort. Od peut reconnaître les hommes vraiment habiles et maîtres de leur sujet au ton de simplicité et de bonhomie qu'ils mettent dans-leurs discours. Ces grands élans, ces airs de prétention, ce charlatanisme de mots pompeux, cette artificieuse éloquence, tout ce qui en impose aux sots s'allie le plus souvent avec le vide des idées et la plus grande ignorance. Quel homme d'esprit et de vraie science peut s'applaudir ou s'enorgueillir en lui-même de ce qu'il sait et conçoit avec facilité des i^ées connues et familières ? Quand une âme est élevée et qu 'un esprit est vraiment éclairé, les grandes pensées, les idées profondes y germent naturellement. C'est le produit spontané du sol, et la spontanéité exclut tout sentiment d'effort, tout mérite d'une difficulté vaincue.
23 juin. L'art de vivre consisterait à aflkiblir sans cesse Tempire ou l'influence des impressions spontanées par * lesquelles nous sommes immédiatement heureux ou malheureux, à n'en rien attendre et à placer nos jouissances dans l'exercice des facultés qui dépendent de nous, ou dans les résultats de cet exercice. Il faut que la volonté préside à tout ce que nous sommes : voilà le stoïcisme. Aucun autre système n'est aussi conforme à notre nature.
Jusqu'à présent, j'ai attendu tout mon bien-être de ces dispositions organiques, par lesquelles seules j'ai souvent éprouvé
DE HAINE DE BTBAN. 1816. i9S
des joaissances ineffables ; maintenant je n'ai plus rien à at* tendre de ce c6té ; la force vitale n'éprouTe plus que des résistances ; il faut se tourner d'un autre côté.
27 juin. Philosopher, c'est réfléchir, faire usage de la raison, en tout et partout, dans quelque position qu'on se trouve au milieu des fous comme parmi les sages, dans le tourbillon du monde comme dans ta solitude et te silence du cabinet. Lorsqu'on en est à ce point, on est à toute la hauteur où l'homme peut atteindre. Quant à nous, pauvres petits esprits, faibles et misérables, nous ne pensons qu'à notre heure, dans telle situation, tel lieu d'habitude, quand notre tête ou notre estomac sont bien disposés, et que tout est arrangé autour de nous comme il convient. C'est-à-dire que les neuf dixièmes de la vie sont nuls pour la pensée ; les sensations, les mouvements, les images vagues et décousues remplissent tout te reste du temps.
Par rapport à soi-même, ou dans la vie intérieure, être toujours au-dessus de ses affections, les juger et ne jamais s*en laisser dominer ; par rapport à nos semblables, ou dans la vie extérieure, être toujours au-dessus des influences, de toutes les opinions, les apprécier à leur juste valeur et ne jamais les prendre pour guides de nos actions, ni pour mesure de notre bonheur : voilà ce qu'il faut gagner pour vivre tranquille et content de soi-même. On ne sait jamais ce qu'on veut, quand on se laisse aller aux affections ou aux opinions variables. Bien peu d'hommes savent ce qu'ils veulent : ils désirent des choses contradictoires. J'exigerai souvent de moi-même des qualités qui s'excluent: par exemple, de la modération dans les idées et la vivacité des affections, une santé vigoureuse et ta faculté de réfléchir ; il faut opter et bien savoir ce que l'on veut.
194 PKNStRS
Pyrénées S 9 juillet: Je réfléchis, ea lisant les Pensées de Pascal. Voulez-vous trouver un exemple frappant du contraste qu'il y a entre le caractère grave, sérieux et méditatif qui appartient au beau siècle de la philosophie .en France, et le ton léger, frivole, cavalier qui caractérise le siècle de l'irréflexion ? Lisez l'article 6 des Pensées de Pascal, § 5, et ia note de Voltaire, qui ne conçoit pas ce qu'est la pensée et comment elle constitue toute la dignité humaine * ? cela est curieux et instructif pour l'histoire de la philosophie.
« Nous ne nous contentons pas, dit Pascal s de la vie que < nous avons en nous et en notre propre être : nous vouions « vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire et nous « nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons inces- « sammenl à conserver et embellir cet être imaginaire et nous « négligeons le véritable. » C'est là la source de tous mes chagrins et mécomptes dans la vie ; j'ai toujours voulu, je veux encore pamitre ce que je ne suis pas, et je néglige trop ce que je pourrais être, je m'inquiète de voir que je ne parais plus jeune et agréable, par les formes extérieures, et pour vouloir paraître savant ou spirituel je renonce souvent à être sage et heureux.
Pascal trouvait en lui cet amour de la gloire dont il parle avec tant de profondeur et de vérité *, Je ne l'éprouve
1. M. de Biran se rendant aux eaux, dans Tintérêt de sa sanié, était arrivé \e 7 juillet à Saint- Sauveur.
2. L'homme n'est qu'un roseau le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Mais quand l'univers l'écraserait, Tbomme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu*il sait qu*il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien . (Pascal.) — Bn quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables 4 l'univen» matériel ? (Voltairb.)
3. Pensées: Font'i^ de V homme; Effitt de Vamour^propre. 4. Ces mots font probablement allusion à ce passage : a Ceux qui écnvent contre la gloire veulent avoir ia gloire d'avoir bien écrite et
pas aussi Tivemeot parce que je suis né pour la médiocrité. ■ Ne chercher la félicité que par des choses qui sout toujours en notre pouvoir ^ » Il faut voir ce qu'il y a en nous de libre et de volontaire et s'y attacher uniquement. Les biens, la vie, l'estime ou l'opinion des hommes ne sont en notre pouvoir que jusqu'à un certain point ; ce n'est pas de là qu*il ËLUt attendre le bonheur. Mais les bonnes actions, la paix de la conscience, la recherche du vrai, du bon, dépendent de nous ; et c'est par là seulement que nous pouvons être heureux autant que des hommes peuvent Télre.
iO et \[ juillet. Il faut bien se gai-der de porter dans la situation actuelle, où nous sommes sous les rapports de santé, de fortune, d'habitation, de société, les goûts et les passions d'un étal où nous ne sommes plus, et où il ne dépend pas de Q0u$ de nous placer ou do nous maintenir. C'est en nous écartant sans cesse de cette régie, que rimagination nous (rouble, nous rend mécontents de nous-mêmes et de notre sort, ridicules ou imporluns auprès des autres hommes. L'essentiel est de se tenir tranquille dans la position où Ton se trouve, de s*y accommoder, d'y approprier ses goûts, ses habitudes, et de ne pas s'agiter pour en sortir à moins qu'elle ne soit insupportable, ce qui arrive rarement par la nature et très-souvent par une imagination déréglée. L'ambitieux est par essence mécontent de tout ce qu'il possède. Donnez-vous beaucoup de peine et d'agitation, tourmentez toute votre vie pour laisser à votre famille une plus grande existence, vous aurez sacrifié votre bonheur sans assurer celui des vôtres.
23 jttiHet. L'âme juge Tétai de son corps et les impressions
ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi qui écris ceci, j'ai peut-être cette envie, et peut^^tre que ceux qui le Uroot l'auront aussi. »
t. Maxime stoïcienne.
i 96 PENSéBS
ou modifîcatioas par lesquelles elle passe, mais il y a en elle* même ei dans ses profondeurs tels modes, telles opération» intimes qu'elle ne peut connaître, ou dont il lui est impossible de se rendre compte, précisément parce qu'elle ^n est trop près ou qu'ils sont inhérents à sa substance. C'est là l'inyineible borne de nos progrès dans la connaissance de nous-mêmes ; progrès susceptibles cependant d'une assez grande latitude, depuis cet état où l'homme dénué de toute réflexion se confond avec ses intuitions ou ses sensations, et ne roit de lui que le corps propre auquel il rapporte toute son existence, jusqu'à cet état de réflexion ou d'abstraction méditative, où il distingue son mot dé tout ce qui n'est pas lui, des affections, des intuitions, sans pénétrer néanmoins dans la constitution intime de ce mot. Qui sait tout ce que peut la réflexion concentrée, et s'il n'y a pas un nouveau monde intérieur qui pourra être découvert -un jour par quelque Colomb métaphysicien ?
7 ooiU. J'ai pris mon bain à six heures. J'étais assez disposé à la réflexion : il m'est venu quelques idées sur mes dispo* sitions habituelles, et particulièrement sur la préoccupation, défaut auquel je suis très-sujet, qui est en moi, pour ainsi dire, constitutionnel, et qui est le plus grand^ obstacle à tous m€8 progrès intellectuels et moraux. La préoccupation est l'opposé de la liberté d*esprit. L'homme préoccupé, ou qui se préoccupe des moindres choses, n'est jamais prêt à agir dans le moment et comme il faudrait agir; il ne dispose pas de ses pensées ; il est toujours dominé par quelque idée ou image vague, liée à certaines afl'ections ou mouvements organiques qui lui font la loi. Comme il se sent empêché dans l'action qui se présente et qui, le plus souvent, ne souffre ni retard ni délibération, son âme en est troublée, son esprit incertain, et toutes ses facultés actives sont embarrassées dans leur jeu. La conscience qu'il a de ce trouble, de cet embarras, le retient
quelquefois et laisse échapper Toccasion, Tà-propoe, ou lui donne uq air gauche, timide et lui fait commettre des balourdises, des ioconvcnaoces.
Quand je suis dans le monde, ou œmmandé par les affaires ou les devoir^} de ma place, je me laisse préoccuper par les plus piitites choses, je me crée des fantômes et des embarras de rien. Par exemple, si quelqu'un m'arrive le matin, hors de mon heure, avant que j'aie déjeuné ou fait ma toilette, en voilà assez pour me mettre au désespoir, et pour m'ôter toute présence d*esprit sur les choses les plus importantes. Je négligerai souvent des objets essentiels, faute d'y avoir pensé à temps, ou parce qu'il faudrait y vaquer à une heure qui contrarie quelque petite habitude. Dois-je faire une visite à la cour ou à un grand personnage ? je me préoccupe de la dignité des personnes que je dois voir, de (a manière dont elles me recevront, et j'arrive avec un air timide et décontenancé. Faut-il parler en public? je me préoccupe et m'inquiète d^avance de mon défaut de mémoire, ou de la faiblesse de mon organe, des regards qui se tourneront vers moi, et mes moyens sont paralysés dans l'instant où il faudrait les employer. Je ne me trouve jamais assez prêt pour agir, parler ou écrire ; et, soit dans le monde, soit dans la solitude, un sentiment intime de méfiance, joint à l'idée exagérée des difficultés des choses les plus simples que je vais entreprendre, font que j'hésite sur tout, que je m'embarrasse quand il n'y aurait qu'à me laisser aller, que tout se complique et se hérisse à mes yeux prévenus, quand il n'y aurait qu'à voir les choses comme elles sont pour les trouver simples et faciles. Le sentiment d'inquiétude et de trouble intérieur, lié à cette préoccupation de Pesprit, m'empêche de rien entreprendre de ce qui pourrait rendre ma vie honorable et utile. S'il m'est arrivé de faire quelque ouvrage suivi, j'ai été tourmenté depuis le commencement jusqu'à la 60, par la préoccupation du terme oCi je désespérais d'arriver.
Ma vio se passe ainsi dans le trouble et dans une inaction plus fatigante qu^une suite ordonnée de travaux. Je me prépare sans cesse à agir; j'ai tout l'embarras et la fatigue de Taction sans rien faire, ou sans arriver à aucun résultat. Je connais des hommes extrêmement laborieux et que leur position oblige à s'occuper sans cesse, ou dans le cabinet ou au milieu du monde ; et la liberté d'esprit dont ils jouissent, fait qu'ils sont calmes et tranquilles, comme s'ils n'avaient rien à faire ; leur gaieté ne les quitte pas. On tes trouve le matin à la toilette, dans le bain, au déjeuner ; le soir au spectacle, au cercle, au concert, comme des hommes qui n'ont rien à penser qu'à se divertir ; et cependant les affaires de l'État pèsent sur leur tête, et ils sont prêts à agir, parler, écrire, comme il convient à chaque occasion qui se présente. C'est qu'ils se confient à leurs facultés, toujours prêtes à leurs ordres, et qu'ils ne se préoccupent pas de ce qu'il y aura de difficultés, ou de l'embarras qu'ils éprouveront quand il faudra agir. La méfiance de soi-même est donc la cause de la préoccupation ; la conscience d'une sorte d'inégalité dans nos dispositions physiques et morales doit ôler toute liberté d'esprit. Pour remédier à ce défaut, il faudrait commencer par guérir les nerfs.
11 août. J'ai été seul à Luz. J'étais serein et content; l'air était pur et me donnai! un sentiment heureux, immédiat de l'existence. Je disais adieu aux beaux arbres, aux vertes prairies que j'allais quitter. Cet adieu était sans regret ; j'allai?, voir de nouveaux lieux, plus agréables encore, et mon imagination me présentait la vallée de Gampan, la jolie vallée de Bagnères, pour terme de la course que j'allais faire. Je pensais aussi que j'allais m'affranchir des liens de société que je venais de contracter à Saint-Sauveur depuis mon arrivée, et qui, m'occupant trop, me donnaient une gêne souvent fatigante. C'est une des bizarreries de mon caractère de haïr la dépen-
dance du monde, des affaires, des visites, et cependant d'aller sans cesse au-devant de ces liens, de me les imposer sans nécessité et de m*en faire l'esclave. Cette contradiction tient à deux sortes d'habitudes, qui sont devenues 'en moi comme dSux instincts opposés. La timidité de mon caractère n*est qu'un sentiment de ma faiblesse ; celte timidité me fait souffrir souvent dans le monde, et me porterait naturellement à la sauvagerie, ou à une vie solitaire, de laquelle je sus autrefois tirer parti. Mais, d'un autre côté, quand je trouve l'occasion d'être dans le monde, et que je ne puis m'y soustraire sans inconvenance, le sentiment de ma faiblesse fait que j'éprouve, plus que tout autre, le besoin d*étre soutenu, d'être en paix avec tout le monde, d'inspirer de la bienveillance à chacun ; ce qui me met dans la nécessité de faire beaucoup de frais pour être agréable, pour ne choquer personne, pour attirer à moi par un extérieur agréable, des manières prévenantes, des soins assidus. Quand je suis dans le doute du succès, la crainte me tourmente ; si je crois remarquer de l'indifférence ou du dédain, je suis au supplice ; voilà un esclavage complet. Tout balancé, je sens qu'à mon âge, pour être calme et heureux, il me vaudrait mieux rompre tout à fait avec le monde ; mais cette rupture, ma volonté n'est pas assez forte pour l'opérer, il faut que les circonstances et la nécessité m'y obligent. Alors, faisant de cette nécessité une vertu, je serais heureux de me sentir libre et dégagé de mille liens artificiels qui compliquent et embarrassent ma vie. C'est ce sentiment confus qui me rend les voyages plus agréables ; j'aime à n'être que passager daûs chaque lieu, à me sentir indépendant et désintéressé, à suivre mes penchants sans contrainte.
GrateUntpf !«' septembre. J'ai passé toute la journée chez moi. Le défaut des distractions accoutumées me met dans un état de malaise, La solitude me rend mécontent de moi-même,
en me révélant le secret d'une faiblesse d'esprit et de défauts intellectueis sur lesquels je chercbe à m'étourdir et à me iaire illusion. Il n'est pas étonnant qu'en avançant en âge ou chercbe plus à se distraire, ou que Ton soit plus porté à se fuir soimême. Nous ne trouvons plus en nous les sentiments %imables de la jeunesse et tout ce qui peut rendre l'homme ami de lui-même. £n descendant dans son intérieur on est forcé de reconnaître toutes les pertes qu'on a faites, et qu'on fait chaque jour ; il n'y a plus d'avenir, plus d'espérance de progrés; on se rend ténK)ignage d'une foule de misères, de petitesses 6u de vices, qui accompagnent la vieillesse; on sent qu'il n'y a plus de progrés à faire, et que la tin s'approche. Gomment ne pas éprouver le besoin d'éloigner tant de tristes pensées et de pénibles sentiments, lorsqu'on n'a pa3 cherché d'assez bonne heure un appui hors de ce monde de phénomènes, et que l'idée de Dieu, de l'immortalité ne vient pas à notre secours? Heureux celui qui peut dire avec saint Paul : « Omnia possum in eo qui me confortât.., qux quidem rétro sunt obliviscens, ad ea vero quas sunt priora extendens meipsum >.
Paris, 30 octobre «. Je suis sorti pour aller joindre M. Royer- Collard, et me rendre avec lui à l'examen des élèves de l'école normale (classe de philosophie». Le programme roulait sur les fondements de la logique, sur les différentes espèces d'idées, l'attention, le jugement, le raisonnement, les signes: cela m*a réveillé. J'ai examiné trois ^lèvos et j'ai fait, avec assez de facilité d'élocution, quelques observations importantes. En sortant
• l.Spître de saint Paul aux Philippîens, ch. iv, V. 13, et ch. m, 'V. 13.
?. Maine de Biran appreni le 12 septembre, la dissolution de lu Chambre des Députés. Le 4 octobre, il préside le collège électoral de Périgueux, et n'est pas élu; le 12, il part pour Paris, où il arrive le 15. Le 16, il apprend sa nomination déconseiller d'Etat en service ordinaire, attathé à la section de l'intérieur.
de cet examen, avec M. Royer-CoHard, nous réfléchissions l'un et l'autre qu'on n'est heureux que lorsque Ton peut s'éloigner du monde politique et habiter le monde intellectqel : ce n'est que là qu'il y a du calme et de la satisfaction d'esprit. J'ai été faire visite à mon ami Ampère, malade : j'ai discuté avec lui sur le passage de la conscience de notre activité, qui nous donne la première idée d'une cause productive, efficiente, à la croyance des causes extérieures. J*ai pensé, autrefois, qu'il suffisait d'éprouver une impression passive, dont le mot avait d'abord été cause, pour rapporter immédiatement cette impression passive à une cause étrangère J'y vois aujourd'hui plus de difficultés; et je trouve, entre le sentiment individuel de la cAisalité du moi, et la croyance ou notion nécessaire universelle de cause, un abimequi ne peut être franchi avec le se^l secours de l'analyse, et par l'analogie ou l'induction, comme je le disais. De cette conception : « je ne suis pas cause de telle modification passive », à celle-ci : « il y a nécessairement une cause de tout ce qui se fait sans moi », il n'y a pas de passage possible par le raisonnement. On peut dire seulement qu'il est naturel que not. , orcevions, où que nous concevions les choses qui ne dépendent pas du mot, à la manière dont nous existons, et sous la forme ou l'idée qui constitue notre existence individuelle. Nous n'existons à titre de mot, ou de personne individuelle qu'en qualité de cause ; il est donc naturel que nous ne puissions rien concevoir, ou réaliser hors de nous, qu'au môme litre, i Je voudrais bien savoir, dit Leibnitz, m comment nous pourrions concevoir qu'il y a des êtres si nous « n'étions pas nous-mêmes des êtres. > J'étends ce principe, et je demande comment nous pourrions ne pas concevoir qu'il y a des causes, ou une seule cause partout, lorsque nous n'existoni que comme cause.
31 octobre. J'ai eu dans la matinée mes tracasseries ordi-
202 peusébs
oaires. Toute mon étude et mou application, c'est de me maintenir calme intérieurement, au milieu des agitations et diversions extérieures. Cette étude en vaut bien une autre,- et lorsque je parviens à me maintenir dans l'état où je dois être, malgré les souffrances intérieures, les contrariétés et les ennuis du dehors, je ne crois pas avoir perdu mon temps. Il ne faut pas en effet croire que le seul et le meilleur emploi du temps consiste dans un travail d'esprit réglé, soutenu et tranquille. Toutes les fois que nous agissons bien, conformément à notre situation actuelle donnée, nous faisons un bon usage de la vie.
25 novembre. Je pense vaguement, au coin de mon feu, à l'introduction de l'ouvrage de philosophie que je veux faire imprimer avant de mourir au monde *.
Si je n'avais rien publié en philosophie, je ne commencerais pas, à l'âge où je suis, dans le temps où nous vivons, et dans la situation particulière où je me trouve ; car d'abord je ne me suis jamais senti appelé à faire de l'effet sur aucune espèce de théâtre. Je n'ai jamais aimé le bruit et l'éclat, à cette époque même de la vie où tout nous entraine à étendre notre existence et toutes nos relations ; à plus forte raison dois-je être enclin à éviter aujourd'hui tout ce qui peut mettre mon nom dans une sorte d'évidence, qui est opposée à mob instinct, à ma raison plus mûrie, et à toute mon expérience, qui m'a si bien démontré la profonde justesse de cet adage philosophique : qui bene latuit bene vixit. Mais un scrupule est venu s'emparer de moi. Il y a quinze ans environ que, séduit par les suffrages d'une société savante, et cédant aux instigations et aux conseils de quelques-uns de ses membres, qui avaient sur moi Tascendant de l'âge et de la renommée, je me décidai, après de longues hésitations, à faire imprimer un ouvrage sur