‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 34 sur 85 · Pensées de Pascal. Misère de Vhomme · texte numérisé non relu

Pensées de Pascal. Misère de Vhomme

effort pour y persévérer, et le repos n'arrive point. Cependant certains moments, ou éclairs de plaisirs et d'extase goûtés sans efforts, nous donnent l'idée d'un état continu de bonheur dans le calme, qui est celui auquel nous aspirons, même en n'ayant égard qu'k nos facultés sensitives. De là, dans cette nature purement sentante, la tendance au repos unie au besoin continuel du mouvement. Alais il y a un autre état supérieur de repos ou de calme de. l'âme, qui consiste dans l'exemption de toutes les passions, de tous les mouvements sensitifs perturbateurs de la raison. Dans cet état l'âme trouve en ellemême, dans l'exercice de son activité pure et de ses facultés tout intellectuelles, des jouissances qui n'ont rien de commim avec les sens. Ceux qui ont cultivé assidûment leur intelligençç et leur raison, qui ne vivent que pour la pensée et pour les seûtiments les plus élevés de ia nature humaine, qui voient d'en haut le jeu des affections et des passions de la nature animale, et les tiennent subordonnés à la sagesse et à la vertu, ces êtres rares et privilégiés, honneur de notre espèce, ont seuls ridé^ de cet état de bonheur, dans le calme qu'ils goûtent par moments, et ils tendent sans cesse à le rendre continu. Mais, comme ils ne peuvent se défaire de leur organisation, des instincts sensibles et de tous les principes de mouvements ou d'actions spontanés contre lesquels ils ont sans cesse à lutter dans celte vie mortelle, ils obéissent tour à tour à deux forces opposées : les besoins du corps ou de la sensibihté les agitent d'un côté, tandis qu'ils tendent au repos de toute la force des besoins de leur âme. L'homme passionné tend donc au repos du corps par l'agitation ; l'homme moral tend au calme de r^me par la sujétion du corps et de toutes les affections organiques.

12 octobre. Je me trouve transformé dans certains temps, certaines dispositions, en homme du commun, qui ne m'élève

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pas plus haut que les autres, qui entre avec eux en oommu* nauté de toutes les petites idées» de toutes les niaiseries qui remplissent leur vie, comme si je ne connaissais rien de meilleur, comme si je ne m'étais pas élevé à de plus hautes conceptions, à des sentiments plus dignes du sage. Cette flexibilité, qui me rend plus aimable aux yeux des hooimes, me coûte cher et nuit à mes progrès dans la sagesse et la raison. Quoique les écarts d'esprit de société ne soient que passagers, il «n reste toujours quelque trace dans l'âme, et on en a ensuite plus de peine à avancer, plus de dégoûts. J'ai bien, comme dit Pascal, une pensée de derrière et je juge de tout par là, en parlant comme le peuple ; mais, en parlant et agissant souvent comme le peuple, on finit par penser comme lui, on oublie la pensée de derrière, on ne juge plus, on s'étourdit, on s'enivre par de vaines paroles et les mouvements déréglés de la conversation.

14 octobre. « L'homme, dit Pascal, est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition naturelle ; et il est avec éela si vain et si léger, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre bagatelle suffit pour le divertir. De sorte qu'à le considérer sérieusement, il est encore plus malheureux de ce qu'il peut se divertir à des choses si frivoles et si basses, que de ce qu'il s'afflige de ses misères effectives ; et ses divertissements sont infiniment moins raisonnables que son ennui u »

L'ennui est un sentiment ou une affection passive, qui n'a rien de commun avécla raison. Cette affection vient de ce que rhomme n'a pas en lui les causes des sensations ou des impressions, d'où dépend la continuité ou le renouvellement

i. Pensées de Pascal. Misère de F homme

de soQ existence. Comme il ne dispose pas de ces causes, il faut toujours qu'il les attende ou qu'il cberche, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, à se mettre à leur portée. — Lorsqu'elles viennent à lui manquer, malgré tous ses efforts, il éprouve ce que nous appelons J^pu i , gui Ji ent à un besoin général d'e xci tation se nti et no n satisfait. La «^use de T ennui n'est donc j'aidais étrangèrej mais toujours propre ^ .inhérente à l'organisation ^vixîmte et relative à ses besoins^ouji^sesjhabitudes^^^^ Ce n'est pas parce

^ue rhomme est vain et léger que la moindre baga elle suflQt pour l'amuser, mais parce qu'il est essentiellement composé dedeux natures, dont l'une affective ou animale a besoin d'être sans cesse soutenue ou excitée. Quelquefois il faut peu de cbose pour l'exciter et une bagatelle suffit en effet ; ou plutôt il n'y a rien qui soit bagatelle à mépriser, lorsqu'on s'amuse ; et plus les causes qui remontent l'organisation et nous sauvent de Tennui sont simples, plus l'homme est heureux. Les hommes vraiment à plaindre sont ceux qui sont les plus difficiles à amuser ou à qui il faut les excitants les plus actifs, les plus rares, les plus compliT|ués. La raison consiste, non pas à nous affliger de ce que nous pouvons être facilement divertis par des bagatelles, mais plutôt à nous maintenir dans une disposition où le divertissement soit toujours aisé et à notre portée. C'est ainsi que faisait Malcbranche qui, au sortir de ses méditations, s'amusait â des jeux d'enfant. Lorsque codjme Pascal, on s'afflige de se divertir à des objets frivoles, c'est comme si l'on s'affligeait d'être homme », d'avoir une

I. C'est bien en effet d'être bonime. homme dans les conditions nc^ tuclles de noire nature que Pascal s'afflige Les vues de Pascal et celles de M. de Biran ne s'excluent point mutuellement ainsi que le croit ce dernier. Le grand moraliste chrétien remonte aux causes prémices de faits dont le psychologue étudie le eomnunt... Mais j'ai voulu /îdilrr et non commenter Ips pensées do M. de Biran.

nalare sentante et de ne pas être un pur esprit. La dua> lité de nature se montre bien en ce que, tout en se divertissant, on juge les causes de ces divertissements. Il faut toujours se raainlcnir dans cet état où i*on puisse juger, c'èst-àdire rester toujours compos sui, en donnant relâche à son . esprit ; mkis loin de vouloir jpcser au poids de la raison ce qui nous amuse, il faut laisser à la sensibilitc^ sa mesure et sa bai- Jance propre. Tout le vice des systèmes de philosophie sur notre nature morale consiste à traiter l'homme comme s'il était tout entier dans sa sensibilité, ou tout eatier dans sa raison, tout corps où tout esprit. Les épicuriens et les stoïciens sont également en défaut sous ce rapport. Il faut faire la séparation exacte des deux ordres de facultés et les mener de front dans la pratique et la théorie.

21 octobre. Séjour tranquille en famille au Murât. — Préoccupation sur une opération à subir par ma fille Âdine : il s^agit de l'exlracKon d*une loupe volumineuse sur Tépaule.

« Le 22,i ourde Topération, levé à six heures et demie. J*ai eu un entretien avec ma fille, que jVi trouvée pleine de courage et de résignation. Attente du chirurgien qui est arrivé à neuf heures d*u malin. Les préparatifs ont été faits, et pendant ce temps, j'éprouvais une vive et forle agitation. A neuf heures et trois quarts, j'ai passé dans la chambre dé ma fille pour ravertir que tout était prêt. Elle a conservé le calme et n'a donné îtucun signe de crainte : le calme le plus parfait, le coulage le plus élevé. L'opération a commencé. J'étais en face de mon Adine, la télé appuyée sur ses genoux et lui tenant les mains ; ma femme était d'un côté et Delphine » de Tautre. Je ne pouvais voir l'opération, et je ne me suis pas même aperçu qu'elle commençait : la patiente n'a pas fait un mou-

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