‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 35 sur 85 · Femme d*î chambre de conOance de madame Gt^rard · texte numérisé non relu

Femme d*î chambre de conOance de madame Gt^rard

vement, pas poussé un soupir. Pendant vingt minutes que l'opération a duré, elle a conservé le courage ; mais la douleur devenant plus vive, elle a pâli ; ses dents se sont serrées, et je me suis levé hors de moi-môme. J*ai vu alors les yeux de mon enfant se tourner vers moi ; le regard céleste, plein de douceur et de force, cherchait à me consoler, à me rassurer. L'opération terminée; nous avons tous entouré la malade, et j'ai resté pi^ d'elle plein d'un sentiment de bonheur et d'admiration pour cette chère enfant dont je suis heureux et glorieux "d'être le père. A midi, je suis monté à cheval, pressé d'aller à Périgueux et de répandre le sentiment dont j'étais plein. — Retour au Murât à cinq heures et demie. Dîner de famille avec le chirurgien. La malade est souffrante et toujours résignée.

• Le 23, j'ai passé la journée au Murât, sans événement remarquable. Je suis tout occupé de mon Adine, et importuné par les visiteurs.

• Le 24, après avoir passé la matinée en famille,- entre mes deux tilles et ma femme, j'ai fait de tristes et pénibles adieux à ces êtres chéris. Adine a surtout pénétré mon cœur d'un sentiment nouveau et inconnu depuis longtemps. Je suis plus tendre et' plus fusible qu'auparavant : mon âme est brisée. Départ du Murât à deux heures. Arrivée à Périgueux à trois heures. Les visites, les apprêts du départ ont fait diversion: Diné chez le préfet. Je me suis remis démon émotion. »

Paris, 10 novembre. Les stoïciens attribuant à la volonté de l'homme un empire universel, et jusqu'au pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux. Les chrétiens ôtent presque tout pouvoir à la volonté humaine : toute perfection, toute bonne disposition venant de Dieu, sans la grâce de qui nous sommes livrés à toutes les passions, à tous les vices, n ayant en nous-mêmes aucun moyen de résister. Les deux systèmes

soDt outrés. Dieu a certainement donné à l^bomme une force propre, par laquelle il se modifie jusqu'à un certain point, et sa libre activité suffît pour résister aux inclinations et aux passions, tant qu'il conserve la conscience de lui-même, ou qu'il est une personne. Mais il y a une partie sensitive de l'homme sur laquelle il ne peut rien immédiatement : c'est Je Jond de son caractère et de son tempé rament organique ^ où il prend troplôuvent ses principes d'action. Pour con tr arier ces principes et faire naltfe.d!autre8 disposition s, il faut sans doute que Tesprit et le cœur soient dominés par des^ idées j)ii^ des sëntimenls plus élevés ; je crois que rien ne jpeuti:fim|îl(icer^ ^dans cet objet, les idées religieuses. Quoi qu'il en soit, il reste "toujours à déterminer psychologiquement jusqu'où peut s'étendre l'empire de la volonté, soit sur les sensations d'abord, soit sur les idées, 30it enfin sur les sentiments.

Il est difficile de concilier avec la liberté humaine cette croyance religieuse* que l'homme ne peut rien par lui-même, mais seulement par la grâce de Dieu, qu'il ne dépend pas de lui de sç procurer. Aussi faut-il convenir que le catholicisme est aussi contraire au développement de notre libre activité que le stoïcisme lui est favorable. ^Mais d'un autre côté, le stoïcisme est moins, approprié à nos deux natures, il fait abstraction complète de la sensibilité, dont l'exercice n'est pas en notre pouvoir. Nous pouvons bien, par exemple, agir conformément à des idées morales arrêtées dans notre esprit, mais il ne dépend pas de nous de nous donner les sentiments agréables conformes à ces actions. C'est à cause de cela que les stoïciens disaient que le plaisir n'était pas un bien, ni la douleur un mal ; que aous ne devons songer qu'à bien agir, sans nous embarrasser ^es conséquences de nos actions; tandis que les chrétiens, s'occupanl du bonheur moral et sensible, même sur terre, disent que la disposition à agir, comme la satisfaction qu'on goûte en agissant bien, viennenlde la grâce d'enhaul.

15 ncivembrje. J'ai me^é tous ces jours une vie excentrique, occupé des élections de la Chambre, où j'ai passé plusieurs heures, en me frottant alternativement contre Tun ou l'autre député. Mon état habituel dans une grande assemblée est un état de cralhte et de timidité. Je n'ai guère de mouvements expansifs, hors les cas rares où je suis bien disposé organique, ment ; je me sens plus faible au milieu de tant d'hommes forts; je ne me mets pas en rapport avec eux ; je cessed'étre moi sans me confondre avec les autres. Le moindre signe d'opposition ou seulement d'indifférence me trouble et m'abat, je perds toute présence d'esprit, tout sentiment et toute apparence de dignité. Je sens que les autres doivent avoir une pauvre idée de mon chétif individu, et cette persuasion me rend plus chétif, plus timide et plus faible encore. Je devrais renoncer aux grandes assemblées et à la vie publique ou extérieure ; j'y suis le moins propre de tous les hommes. « Je ne suis pas meilleur quoi qu'on me loue, ni plus misérable quoi qu'on me blâme. Je suis ce que je suis, et aucun propos ne peut me rendre plus grand que je ne le suis aux yeux de Dieu et de ma propre conscience. Celui qui ne s'embarrasse ni de la louange ni du blâme jouit seul d'une grande tranquillité de cœur *. »

16 novembre, « Comment peut-on aimer une vie sujette à tant de dégoûts et de misères, remplie de tant d'amertume? Comment peut-on appeler vie la source de tant de maux ^ ? » Âh ! que je puisse avoir la force de me supporter moi même dans la retraite, de fuir le monde, de m'appliquer uniquement à ce qui peut perfectionner mon être intellectuel, me faire bien vivre et me préparer à bien mourir, après avoir rempli la tâche qui m'est imposée I

t. Imitation de JéiUt' Christ.

Z. Jd. Id. ^

17 novembre. » ûcuieurer feniie, fidèle et coDStaut dans ce • que Dieu veut de nous, quoi qu'on ne fessente ni'îoût ni consolation, ni sûreté ^ » Les chrétiens, comme les vrais philosophes, savent bien que nous ne pouvons faire prédominer l'esprit sur le corps, ni anéantir la partie passive de nousmêmes sans une grâce particulière.

Quand on se déplaît et qu'on se hait ou se méprise en soi, on peut se plaire, se glorifier, s'honorer en Dieu. Mais cette sublime pensée peut-elle absorber le moi? et si le mot s'y. absorbe, comment y a-t-il pensée, liberté ?

18 novembre. Discussion politique. — J'ai montré un peu plus d'aplomb et de fermeté qu'à l'ordinaire. L'objet de la réunion était l'examen d'un projet de loi sur l'instruction publique. L'instruction doit-elle être exclusivement dans les mains du gouvernement, ou faul-il la livrer aux entreprises des particuliers comme toute autre profession ou objet d'induslrie, en se bornant à exiger de ceux qui la donnent certaines conditions ou garanties pour la société et le gouvernement? Voilà la grande question.

Suivant l'avis, non désintéressé, des membres de l'Université actuelle, nos institutions constitutionnelles ne peuvent se fonder, si l'éducation de la jeunesse n'est pas exclusivement entre les mains du gouvernement, qui assure sa direction. Mais comment le gouvernement pourra-t-il diriger l'éducation? Fera-t-il violence aux familles, empécliera-l-il les pères d'élever leurs enl'ants comme ils l'entendront, de les confier aux maîtres et aux écoles dont ils auront fait choix ? Les auteurs du projet ne font aucune difficulté à cet égard. En annonça^it hautement l'intention de dominer, diriger l'éducation publique d'une manière uniforme, ils doivent révolter tous les pères de ramillc,

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