Imitation de Jésut^Christ
devez pas juger de votre état par ce qui vous arrive, ou ce que vous ressentez actuellement au dedans de vous, ni vous abandonner à Taffliction comme s'il n'y avait plus d'espérance d'en sortir. •
Qu'est-ce que cet état réel de notre être pensant et sentant qui diffère de celui dont nous avons la conscience actuelle ? il nous est impossible de le dire, mais Dieu le sent et le voit. . Lorsque je sens ma nullité, le vide le plus pénible de sentiments et d'idées, je serais désespéré, si je pouvais croire que je n'ai pas une valeur réelle, absolue, autre que celle dontj'ai la conscience momentanément. Je sais qu'il y a en moi un fonds d'idées et de facultés qui, pour ne pouvoir se développer et être opprimées en cet instant môme, ne sont pas moins réelles , au dedans de moi. J'ai donc toujours présent l'absolu de mon être durable; autrement je ne pourrais juger des variations / continuelles de mon être phénoménique. C'est la présence de cet \ absolu invariable qui doit nous contoler, et si nous y pensions | comme il faut^ nous ne serions pas si tourmentés par les choses • passagëros; nous n'y attacherions pas une importance exclusive, nous ne leur laisserions pas le pouvoir de nous rendre 1 heureux ou malheureuK^ieu^le moi, le devoir, tels sont les î trois absolus dont le sentiment ou la contemplation assidue 1 i]0us élève au dessus de tous les événements, de toutes les 1 choses passagères. Mon grand défaut, dans ma conduite habi- [ tuelle, soit que j^agisse, que je pense ou que je m'impose quelque \ écrit, c'est d'ajouter toujours trop d'importance aux petites ' choses, qui n'ont qu'une valeur relative à ma sensibilité actuelle, ) et dont je ne ferai plus aucun cas quand ma sensibilité viendra j à être modifiée différemment.
Le 25, j'ai passé la soirée chez l'abbé Morellet. — Conversation psychologique. — Mon vieux ami m'a demandé brus* quement: Qu'est-ce que le moi? Je n'ai pu répondre. Il faut
se placer dans le point de vue iatime de la coascience, et, ayant alors présente cette unité qui juge de tous les phéaomènes, en restjint invariable, on aperçoit le mot, on ne demande plus ce qu'il est.
Paris, 18 février. Par le plus beau jour du monde, et la douce température du printemps, je suis parti pour Versailles, à dix heures et demie du matin. J'ai senti ranimer mon existence, qui était comme éteinte depuis biea des jours : j'ai éprouvé quelque expansion à la place d'une concentration habituelle ; des impressions plus heureuses du dedans et du dehors ont remplacé ces funestes impressions internes, qui absorbent mon existence, et Tont* rendue si misérable, depuis plus d'un mois, que le néant eût été bien préférable. Mais ce n'est peut-être là qu'un éclair: en rentrant dans le monde des affaires, je vais reprendre ma chaîne, ma concentration, mon embarras, mon état de gène et de souffrance. Je ne domine aucune impression ni aucune idée, tant que je suis obligé d'être en dehors. Quelquefois un éclair de réflexion vient me montrer combien tout ce qui me préoccupe, ou m'absorbe, en vaut peu la peine ; mais la réflexion ne détruit pas le sentiment ni l'instinct, elle ne nous met pas au-dessus de certaines impressions.
Aucun homme n'a été peut-être organisé comme moi, pour
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reconnaître la subordination de Tétat moral à un état physique donné. Les variations brusques par lesquelles passent successivement toutes mes facultés sont certainement bien spontanées, et (out ce qui est spontaqé esl organique ou machinal quand ce seraient les élans du génie. L'âme ne voit maintenant qu'au travers de certains organes qui lui servent de milieu. L'état de ces organes détermine la manière dont elle voit hors d*elle, ou même dont elle sent son existence ; et les efforts qu'elle déploie, son activité, ne changent rien à son mode fondamental d'aperception ou de sentiment.
Dm 20 février au 1" mars. Dans cet intervalle j'ai eu quelques bons moments, et mon état physique et moral s'est un peu amélioré. Le resserrement épigastrique et la disposition hypocondriaque se sont un peu amendés ; mais aussi l'expansion et le penchant aux distractions du dehors se sont accrus. Je suis souvent dans ces dispositions extrêmes et opposées ; il n*y a pas d'équilibre dans mon être ; je suis absorbé par le moindre travail, je me tends, je fais effort, je me préoccupe pour une lettre d'affaires, une simple note, comme s'il s'agissait des choses les plus graves ; rien n^est plus contraire au succès.
Dm !•' au 7 mars *. Température douce, pluie et vent; tempête violente le 3.
J'ai été actif et dispos, les deux premiers jours, et je suis retombé le 3 dans un état de malaise, de langueur et de dégoût général. Le vent qui souffle a une influence singulière sur toute ma manière d'être. Je vais toujours tournant dans le même cercle d'idées politiques, qui doivent entrer dans la bro-
f . Ije Journal intime, k Texceplion de trois oa quatre lignes seulement, est reproduit dans toute son étendue, pour les mois de mars et d'avril.
DE MAINE DE BIRaN. 4818. S37
chnre doot je m^oocupe, depuis deax mois, avec si peu de socces 1. Je veux être à la fois au monde extérieur et i mes idées ; je ne réussis à être ai à Tua ni à l'autre. Je suis empoché en tout, je me mets dans un état d'effort; je me crée des résistances ou plutôt les résistances viennent de mon organisation faible, mobile, que la volonté tend vainement à fortifier ou à fixer. Les jours, les mois, les années se passent et se consument dans cette lutte difficile :
MiliHa est vita hominis super terram: et sicut dies mercenarii^ dies ejus *.
Sic et ego habid menses vacuos, et noetes laboriosas enumera" vi mihi •.
Desperavi^ nequ€tquam ultra jam vivam : parce mihi, nihil enim stmt diesmei*.
D'où viennent ces éclairs de raison, d'activité, de confiance, de bonheur ; et bientôt cette nuit sombre, ce sommeil de la pensée, ce dégoût, cet ennui qui succèdent ?
Du 7 ou 15 mars. Deux jours de printemps, pendant lesquels j'ai senti mon existence se ranimer. — Tout le reste du temps: pluie, tempête, abattement extrême, mobilité nerveuse, intervalle de découragement, travail difficile. — Jp fais un écrit politique comme Pénélope faisait sa toile. Mon imagination est éteinte, et il faut de l'imagination, c'est-à-dire un certain degré d'activité et de vivacité dans les idées, pour traiter un sujet quelconque, Tût-il le plus abstrait possible. J'éprouve que mon imagination a tout à fait vieilli, en ce qu'il n'y a plus aucune sympathie entre les idées de l'esprit et les sentiments de
1. Il est qaeslioa ici d'un écrit sur V Ordre et la Liberté, écrit que fauteur destinait primitivement à un journal* et qu'il parait avoir abandonné avant que la rédaction en fut achevée.
2. flob, ebap. vu, verset t. 3. /d. verset 3. 4. Id. verset 16.
r&oie. Le beau et le bon ne font plus palpiter mon cœur ; je suie vieux à cinquante et un ans. Il faut se résigner et surtout renoncer à toutes les illusions du jeune âge.
Du 7 au 28 maf^s. Température douce ; pluie Fréquente ; tempête du 12 au 15. — Le théâtre de l*Odéon a été incendié le " \'^ mars, vendredi saint. J'ai passé tout ce temps dans la tristesse, la souffrance physique et la préoccupation d'esprit, le dégoût, les langueurs.
Cette époque de ma vie est trés-diffîcile ; il me faut de la patience pour me supporter moi-môme. Rien ne me soutient ; le monde extérieur m'échappe et s'éloigne davantage chaque jour, je le regrette, le poursuis quelquefois avec un sentiment d'impatience et de désespoir. L'idéal, qui me tiendrait lieu des pertes extérieures, n*est pas encore bien fixe pour mon esprit et mon cœur: je manque de force et d'esprit de suite pour l'arrêter et m'y tenir. Le mouvement des affaires que le devoir commande m'importune et contrarie mon instinct et toutes mc^ facultés. Je passe à la Chambre, ou au conseil d'Ëtat, des heures vides et tristes: mon attention erre et ne se fixe sur rien. — Temps perdu; et l'espèce de maladie de mes facultés d'attention et de réflexion en est accrue.
Je suis habituellement tourmenté du jugement que les autres portent de moi, et mécontent de nioi-môme, ne m'attachant à rien d'extérieur, ni guiVe à aucune des personnes avec lesquelles j'ai des rapports. Privé detous les talents qui séduisent^ je sens que je^ dois être à leurs yeux insigni fiant et nul. La conscience de cette nullité est ma peine habituelle. «^ Ma Irîs- . «» tesse vienj surtout de ce que je ne suis pas encore dé^gé •" des désirs terrestres ; il n'y a point de paix pour l'homme « livré aux choses extérieures ». »
Je m'égare dans mes pensées ; je travaille opiniâtrement à