‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 38 sur 85 · Imitation de Jésus Christ · texte numérisé non relu

Imitation de Jésus Christ

/ DE MAltfE DE BIRAK. 1818. ^39

TouTrage politique, commencé depuis deux mois, avec IMncertitnde de pouvoir le finir. Ce travail me fait sentir chaque jour la déclinaison de mes facultés ; et je me convaincs de plus en plus de mon néant, et que je né suis rien.

Du 28 mars au !•» avril. Beau temps; froid sec ; état nerveux.

Dormit avit anima mea prse iaedio. Confirma me in verbis Ms >. La parole qui peut me vivifier ne viendra .pas de moi ou de ma volonté, ni de rien de ce que je puis entendre ou recueillir du dehors. Je suis comme un somnambule dans le monde des affaires. H y a des dé lauts d^esprit oude cœur, gui tien- ^JlÇâLAJ^ofj^nJsalion intérieure^ que toute notre activité ne surmonte jamais. Ces défauts se développent quelquefois, à un certain âge, et assez subitement ; nous les tepjins,d£no8,4)aji ^JgûifiJilA fiDJrerit^dans la constitution de notre machine.. C'est ainsi que j'ai le tempérament de ma mère, et je prends toutes ses habitudes, en vieillissant^ comme les distractions de mon père ; et cela est incorrigible, je lutte vainement. . Du 1* au 4 avril. Froid sec; vent du nord desséchant.

Je suis, tous ces jours, dans un état nerveux, souffrant, ennuyé, ayant un sentiment intime et radical de faiblesse. Ce^ pendant je travaille toujours, recommençant. et raturant sans cesse les pages d'un écrit politique, qui est comme la toile de Pépélope, et que je désespère de finir : quand mon travail serait plus facile, que mes idées se lieraient aussi aisément qu'elles ont de peine à se coudre, comme à se produire, je ne sais si je serais assez sûr de mon fait, assez courageux pour publier.

Je suis le plus souvent faible, à un tel point que je ne puis juger de ma faiblesse ; car il faut encore un certain degré de force physique et morale pour juger sa faiblesse, ce qui dif^

1 Psaume cxv.ii, verset 28.

fère de la sentir immédiatemeat. Tant que Thomme se juge, ou qu'il a le conscium sut, tout n'est pas désespéré pour lui. « Toute notre paix en cette misérable vie doit consister « plutôt |i sou/frir patiemment qu'à ne point éprouver de « contrariété. Celui qui sait le mieux souffrir jouira d'une « plus grande paix, il est vainqueur de lui-même et maître de « la terre ^ »

Ce sentiment intime et continuel d'une faiblesse organique et morale, que je cherche en vain à me dissimuler à moi-même et aux autres, en essayant de prendre le ton de la force ou de l'aisance, quand je suis en présence, me compose une manière d'être artificielle, qui éloigne de moi les personnes avec qui je suis en rapport, et me laisse sans appui au dedans. Dans la solitude, que j'aime à mes heures, je m'embarrasse dans mes idées, dans des essais infructueux auxquels ne se lie aucune idée de devoir, et qui me timrmentent et me nuisent plus qu'ils ne me servent. Le reste du temps, je cherche à m'étourdir, je cours le monde et n'y trouve que le vide, et je n'ai pas le courage de changer cette manière d'exister, de chercher la paix au lieu du tumulte et d'une vaine agitation. . 5 airiU Journée magnifique, mélancolie. Mon âme est lasse de son corps, elle l'a pris en dégoût ; mais, accoutumée à tout tirer de lui ou de ses affections, et ne trouvant presque rien en elle-même, elle éprouve un grand vide et semble prête à tomber dans le néant. ^

6, 7 et 8 avril. Le printemps est déclaré ; la température est chaude, la verdure fait des progrès sensibles ; il ne me manque que du calme d'esprit et d'âme, et des doux loisirs pour jouir de celte nouvelle nature. Mais un trouble, un désordre extrême dans nies facultés physiques et morales, me rendent toute jouiseanco, tout contentement impossibles. Quand on ne

1 Jmitalion dt Jéàvs-l luùl.

jouit pas de soi-même, qu'on est immédiatement affecté de sentiments pénibles, comment pourrait-on jouir de quelque chose? Je passe avec une rapidité extrêmed'un état à un autre: j'ai des éclairs d'intelligence, de bien-être moral et physique, et je retombe, l'instant d'après, dans mes dégoûts, mes misères, mes obscurités, ma timidité, mon aversion pour les homcpes. J'écris un ouvrage politique, dont je m'occupe sans succès, et avec une opiniâtreté qui tient à ma disposition organique. C'est une croix que je me suis donnée, et je la porte volontairement/ quoiqu'elle soit pesante et me répugne Mais, par une disposition singulière, je cherche toujours ce qu'il y a de plus difficile, de plus embarrassé, de plus loin des routes battues, et qui ne peut m'ètre d'aucun avantage extérieur ou intérieur. Mon ouvrage n'est pas un ami ; il m'inspire plutôt de Téloignement et un dégoût habituel, ei pourtant je ne puis le quitter, ni faire autre chose dans le cabinet. J'attends toujours qu'une bonne inspiration m'aide à le terminer ou à l'avancer. Le temps de Tinspiration est-il passé ?

Du 8 au 15 avril. Température de printemps, beau temps, rosée le 16.

Toujours même situation physique et morale, même incapacité d'attention, mêmes efforts impuissants pour avancer l'ouvrage entrepris. Je ne m'attache à rien ; tout me fuit et échappe à mon imagination mobile, et ma pensée incertaine. J'ai comme un voile habituel sur l'esprit. Quelquefois le voile se lève un instant ; je vois beaucoup de choses et assez nettement ; je veux avancer, je crois toucher le but le voile retombe, j'erre au hasard dans les ténèbres.

18 avril. Excellent discours monarchique du ministre des Finances sur le domaine extraordinaire. M. B. a dit à celte occasion : « Le roi est le seul qui puisse avoir une volonté, « quand la loi n'en a pas. •

24â PENSÉES

?2 avril. Journée de misère et d*un abattemenl extrême. J'ai dîné che» le chancelier ; je me suis trouvé dans un état de surdité momentanée ; — trouble, embarras. — Je suis comme un somnambule, au milieu de ce monde ^i et léger, mécontent des autres parce que je le suis de moi-même.

Du 22 au 28 avril. Chaleur ; rosées fréquentes — Le malaise, le trouble, les embarras organiques continuent. Pourquoi ne pas me tenir en repos ? Pourquoi cette agitation et ces efforts qui ne mènent à rien? Pourquoi vouloir absolument faire un ouvrage philosophique * que personne ne lira et qui ne ferait, dans tous les cas, pas plus d'effet que tant d'autres ouvrages savante, oubliés, et dont on ne parle pas ? Pourquoi négligertous lesdevoirs, sacrifier les avantages de la vie, la santé, le repos, la liberté d'esprit pour une vaine composition laborieuse qui est pouc moi comme la toile de Pénélope? Il semble qu'il y ait là de la folie ; et en effet c'est bien un peu maniaque, comme tout ce qui tient à certaines habitudes de rimagination et de la sensibilité nerveuse, qui se met elle-même spontanément dans certains états de concentration, de lutte, d'effort, ou de résistance. Le genre de mes occupations et les habitudes dp ma vie sont les effets et les causes de cet état nerveux de concentration, de ces efforts toujours impuissants, pas assez soutenus pour avoir un résultat. Je suis toujours à l'essai de mes forces ; je n'y compte pas, je commence et recommence sans fin. Il m*est impossible de faire autrement : mon malheur et mon trouble, mon inutilité, tout vient de n'être pas commandé, ni soutenu par rien ; je manque d'idée fixe et de but.

Le 26, j'ai eu de bons moments, où je sentais tout ce qu'il y a de misérable dans nos intérêts relatifs, et la nécessité, le

1. It est probablement question ici, non d'une des compositions métaphysiques de Tauteur, mais de Técrlt sur VOrdre et Liberii mcnlioonê, à plusieurs reprises, dans les pages qui précèdent.

besoin qu'a toute âme de se rattacher à quelque chose d'absolu qui ne change pas. Mais nous ne pouvons nous défaire de ce fond de passivité, qui nous fixe dans le relatif, e} fait que nous passons d'une modification a une autre. J'ai cherché, j'ai trouvé autrefois une sorte de bonheur dans le sentiment immédiat de l'existence ; il faut y renoncer et chercher le repos dans le monde des idées. Mais est-il possible de se débarrasser de ces impressions intérieures, et de ce sentiment immédiat d'une existence pénible, agitée, où j'ai contracté l'habitude de me concentrer ? Quand on est heureux, on n'a pas besoin de chercher ailleurs le contentement ; quand on porte un ennemi intérieur, on tâche de le fuir ou d'y échapper, mais il nous suit et ne lâche pas prise. Avec une organisation moins sensible, moins d'habitude de s'étudier, on éviterait mieux l'ennemi. Ma vie actuelle est malheureuse, sans compensation. Nulle idée ne remplit assez mon esprit pour l'occuper, et le détourner de ces impressions internes si pénibles.

28 avril. Après une matinée pluvieuse, le ciel s'est rasséréné, magnifique soirée.

J'ai été, après la séance, dîner aux Thermes, près de la barrière du Houle, chez le général D. La campagne, déjà dans toute sa beauté, étale les plus douces nuances de verdure, éclairées par le soleil, dans certaines parties, obscures dans d'autres.... spectacle magique ! La terre exhale les plus doux parfums. J'ai eu là quelques éclairs de ce bonheur calme, que ia nature seule peut donner à ceux qui s'y livrent, et qu'on ne trouve jamais dans le monde ; mais ce n'est qu'un éclair. Je me suis promené, avant diner, dans un beau jardin, au milieu d'arbres fruitiers couverts de fleurs ; j'étais gai, serein et un homme tout nouveau. Cette soirée doit me laisser quelques souvenirs, c'est la seule bonne et où j'aie été mot, depuis longtemps.

29 avril. J'ai été détourné du travail auquel j'étais enclin.

mais toujours avec uoe difficulté qui redouble avec le temps. A midi, visite à Técole de musique de M. G. avec M. Jomard et Tabbé Gaultier. — Séance de la chambre : dégoût et irritation.— J'ai été dîner chez M. Cuvier, au Jardin des Plantes; promenade agréable. Ma vie se ranime & Taspect de la verdure, en respirant un air pur et en présence de cette belle natare dont je suis si loin. Le diner, où était M. de Humboldt, a été triste ; je n'ai pas trouvé ma gaieté et mon animation du jour précédent, aux Thèmes ; j'ai été timide et embarrassé. H est rare que je sois placé sur mon terrain, ou que je sois assez bien disposé pour me placer convenablement sur celai des autres ^

Du \'^ au S mai. Il y a en moi, en ce moment, une action vitale extraordinaire et trop forte pour des nerfs faibles. La réaction demeure toujours au-dessous de l'action, d*où résulte un sentiment d'inquiétude habituel, une a<<itation singulière. Je manque tout à fait de tenue ; je cherche le mouvement pour le mouvement et ne puis me fixer à rien. C'est dans cette situation morale et organique, telle que je n'en éprouvai guère jamais de pareille en ma vie, que je sens plus le besoin de ^reposer ma pensée sur quelque choseqnl ne'change p as, et d e m'attacher enfin, à, un point fixeA^Vabsoluj iTrifinîo u Dieu. Les idées ou les sentiments religieux seraient à présent les besoins de mon esprit et de mon cœur, mais lorsque ces grands objets, seuls permant^nts, seuls capables de remplir rame n'ont pas fait sa nourriture habituelle, combien il en coûte pour les aborder et surtout pour s'y attacher d'une manière fixe!

Je ne suis plus dupe des prestiges du monde ; je méprise, au fond, toutes ses vaines agitations et les objets qui captivent

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