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DE mainh: de biran. 1818. 245
leâ esprits superficiels et légers, qui n'ont jamais œnnu le sérieux de la Tie ; et cependant je me livre à ce mouvement par habitude, j'entre dans la sphère d'activité commune, j'en suis le mouvement, je suis mécontent, inquiet et troublé dans le monde et je serais malheureux de ne pas y être; je n'ai pas la force de m'en détacher un seul jour. Je travaille dans le cabinet, le matin, avec un empressement, une précipitation nuisibles à tout ordre et toute profondeur d'idées ; l'heure de sortir arrive, et je éuis tourmenté du besoin de courir, de me distraire, dans les affaires du dehors qui me répugnent. Je ne ' suis sérieusement ni tout de bon à rien ; je veux commencer chaque jour une nouvelle vie, et je suis entraîné dans la même. La rapidité avec laquelle s'écoulent les jours, les heures, à cette période de ma vie, me saisit d'étonnement et d'effroi quand j'y réfléchis. Aussi, j'évite d'y penser, le plus possible, et cet éloignement de moi-même est devenu comme instinctif. Pascal a bien décrit cet état où l'homme ne craint rien tant que de penser à lui.
Je m'aimais autrefois beaucoup trop, je m'applaudissais de tout ce qui était en moi, je n'avais pas besoin du dehors. Aujourd'hui je me hais, je me condamne et me critique sans cesse; j'aurais besoin d'être soutenu par les suffrages des autres et par leur estime, et je n'ai rien de ce qui fait les succès ; je suis entouré d'hommes qui n'estiment guère et n'aiment ou n'admirent rien. En tout ma vie est triste etmi^rable, au fond, sans espoir d'un avenir meilleur dans ce monde: il faut penser à l'autre, et s'appuyer sur l'être qui ne change pas, qui juge tes cœurs et les esprits et voit tout comme il est. Je m'appuyais sur moi-même, je comptais sur mes Tacultés, j'espérais qu'elles s'étendraient toujours J'attendais degrands progrès du temps et du travail ; et l'expérience m'apprend que je m'appuyais sur un faible roseau, agité par les vents, et rompu par la tempête. Nos facultés changent et trompent notre attente : nous sommes
tout aussi peu fondés à croire à leur force et à leur durée qu'à leur autorité.
• L'homme se tait plus de mql à lui-môme quand il ne chercho pas Dieu que tous ses ennemis ne peuvent lui en faire •. »
Du 2H mat au 6 juin. Le plus grand tourment de ma vie actuelle, c'est de ne sentir mon existence soutenue, ni au dehors par une considération, un intérêt marqué de la part des personnes avec qui je vis; ni au dedans, paf la confiance dans mes facultés, ou par un exercice agréable et soutenu d'aucune de ces facultés, ChaqujB jour j'éprouve, au contraire, que cet exercice est plus pénible, et que, m'efforçant beaucoup, je ne parviens à atteindre aucun but qui me satisfasse. Je compose un ouvrage de philosophie sur les idées morales, avec des idées que je lie laborieusement, qui me frappent tantôt comme élevées et nouvelles, tantôt comme triviales, mais je ne sais pas encore si je parviendrai à fermer mon cercle et à terminer une. composition qui soit digne de paraître en public: je n'y ai pas de confiance *.
Ne trouvant en moi, ni hors de moi, dans le monde de mes idées ni dans celui des objets, rien qui me satisfasse, rien sur quoi je puisse m'appuyer et qui me procure quelque satisfaction, je suis plus enclin, depuis quelque temps, à chercher dans les notions de Tétre absolu, infini, immuable, ce point d'appui \\\e, qui est devenu le besoin de mon esprit et de mon àme. Les croyances religieuses et morales que la raison ne fait pas, mais qui sont pour elle une base ou des points de départ nécessaires, se présentent comme mon seul refuge, et je ne trouve de science vraie que là précisément où je ne voyais autrefois, avec les philosophes, que des rêveries et des chimères.
i . Imitation de Jésus-Christ,
2. L'oarrage de philosophie morale dont il est ici question parait n'avoir jamais été achevé, il en subsiste dus fragments.
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€e que Je prenais pour la réalité, pour le propre objet de la science, n'a plus à mes yeux qu'une valeur purement phénomnénique ; mou point de vue a changé avec mes dispositions ^t mon caractère moral. J'aime à me dire que c'est le perfectionnement d'une partie de mon élie, qui compense les pertes d'autres facultés ; mais, je Tespére, je le crois, et n'en ai pas la conscience. Tout ce par quoi je sentais immédiatement le plaisir d'être, d'exercer des facultés et des forces vivantes a disparu ; je ne connais plus que le sérieux de la vie, dont je cherche vainement à me distraire.
6 et 7 juin. État habituel et alternatif d'abattement et d'excitation, de confiance et de découragement. — On vieillit; on a le sentiment radical de faiblesse, d'atonie, de malaisé qui tient au progrés de l'âge, et on se dit malade, on se berce de l'idée que cet état pénible tient à quelque cause particulière, dont on espère se guérir comme d'une maladie. Vaines imaginations ! La maladie, c'est la vieillesse, et elle est misérable ; il faut s'y résigner. Le sentiment pénible peut seulement s'affaiblir plus ou moins, à mesure qu'on s'éloigne davantage des impressions de la jeunesse et qu'on en perd le souvenir ; car c'est précisément le contraste qui nous rend si malheureux dans le passage d'un âge à un autre, par le sentiment que nous vieillissons. Quand nous sommes vieux, c'està-dire tout à fait morts à la jeunesse, nous ne sommes plus aussi malheureux.
On dit que si les hommes deviennent religieux ou dévots en avançant en âge, c'est qu'ils ont peur de la mort et de ce qui ^^ doit la suivre dans une autre vie. Mais, j'ai, quant à moi, la / conscience que, sans aucune terreur semblable, sans aucun effet d'imagination, le sentiment religieux peut se développer à mesure que nous avançons en âge : parce que les passions étant caiméesi l'imagination et la sensibilité moins excitées ou
excitables, la raison est moins troublée dans son exercice, moins offusquée par les images ou les affections qui Tabsor* baient; alors Dieu, le souverain bien, sort comme des nuages, notre âme le sent, le voit, en se tournant vers lui source de toute lumière ; ~ parce que, tout échappant dans le monde sensible, Tcxistence phénoménique n^étant plus soutenue par les impressions externes et internes, on sent le besoin de s'appuyer sur quelque chose qui reste et qui ne trompe plus, sur une réalité, sur une vérité absolue, éternelle ; - parce que, enfin, ce sentiment religieux, si pur, si doux à éprouver, peut compenser toutes les autres pertes. La crainte de la mort ou de Tenfer n'a rien de commun avec ce sentiment et se trouve au contraire en opposition directe avec lui.
30 jmn. J^ai eu M. Stapfer à dîner. J'aime à Tentendre parler de la morale de Kant. Il faut agir, pratiquer la loi morale dans toute sa pureté, pour avoir en soi quelque chose de supérieur à la science. J'ai un sentiment intime de cette vé* rite ; la scienee m'i<nportune et ne me donne plus la moindre confiance. Est-ce Tâme qui sent, pressent une autre destinée ? Est-ce la vie qui décline et dont l'activité s'éteignant ne permet plus à l'esprit ni au cœur de rien embrasser avec une certaine chaleur ?
t Celui qui apprécie les choses selon ce qu'elles sont en t elles-mêmes, et non d'après ce que les hommes en pensent, c ou en disent, est véritablement sage ^ »
La religion H$ovX seule les problèmes que la philosophie pose. Elle seule nous apprend où est la vérité, la réalité absolue ; elle nous dit aussi que, jugeant les choses sur le rapport des sens ou d'après nos passions, ou même d'après une raison artificielle et de convention, nous vivons dans une
\. Jmmtian de Jétus 'Christ,
iilasîon perpétuelle. C'est en nous élevant vers Dieu, en cherchant à nous identifier avec lui, par sa grâce, que nous voyons et apprécions les choses comme elles sont. Il est certain que le point de vue des sens et des passions n'est pas du tout celui de la raison humaine, encore moins celui de cette raison supérieure qui, assistée du secours de la religion, plane sur toutes les choses de ce monde. Les arguments sceptiques contre la réalité intelligible des choses ne peuvent s'étendre à ces trois points de vue; s'ils attaquent l'un, ils peuvent servir même à confirmer l'autre.
Du 6 au il juillet. J'ai été occupé^ jusqu'au 10, de ma réponse aux objections de M. Stapfer sur la causalité ^ Il me semble toujours, pendant que je travaille, que le voile va se lever et je fais des efforts, je me prépare à voir. Quand je suis arrivé au bout, je n*y vois pas mieux qu'auparavant ; le voile reste, et c'est comme si je n'avais rien fait. Il serait temps de se désabuser et d'en finir, en me disant que je ne puis plus trouver ni voir ce que je n'ai pas vu jusqu'ici, et chercher pourquoi les recherches sont inutiles.. Cela ne vient-il pas de ce qu'on ne sait pas bien ce qu'on demande?
Je me prépare à un voyage en Périgord. J'ai déjà le mouvement et l'étourdissement du voyage, je ne suis plus en moi. J'en vaux mieux aux yeux des autres ^t moins à mes propres yeux. Rien ne dépite autant l'homme réfléchi que de se voir désapprouvé ou dédaigné dans le monde, précisément par les qualités qui font sa valeur réelle de conscience, ou par lesquelles, ayant l'estime de son âme, il mériterait celle des autres âmes. Le monde fait cas des qualités spéciales qui conviennent à telle situation, telles circonstances du moment*
t. Cette réponse a été publiée par M. Cousin dans les Œuvru philotophiques de M, de Biran,
Quand on ne veut que s'amuser et passer le temps dans un cercle, on n'a que faire des qualités estimables d'un homme, et celui qui apporte la gaieté, le brillant et quelquefois la malignité des propos sera le mieux venu : il en est de même de chaque état ou situation dans la vie ; on demande à celui qui remplit telle fonction d'avoir les talents ou les qualités spéciales qui conviennent; et on l'estime en proportion, sans songer que ces qualités sont souvent opposées à celles qui constituent le fond de l'homme estimable. Celui qui se trouve appelé par ses circonstances à jouer dans la société un rôle disproportionné avec les qualités par lesquelles il vaut quelque chose à ses propres yeux, et qui se voit par là même objet de dédain, est dans la situation la plus pénible. Ce sont ces contrastes qui jettent souvent de Tincertitude sur les lois morales elles-mêmes, en mettant l'opinion à la place de la conscience.
« L'opinion », comme dit Pascal, « a ses heureux et ses « malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres, « ses fous et ses sages ^ » Mais est-il vrai qu'elle remplisse ses hôtes, ou ceux qui ne veulent se loger qu'à son enseigne, d'une satisfaction beaucoup plus pleine, plus entière que la raison? Je ne pense point ainsi. La satisfaction qui vient d'opinion, comme tout ce qu'on appelle jouissance d'amour-propre, tient à un principe de notre nature tout différent de celui de l'estime ou de l'approbation intérieure de la conscience. Il y a, à cet égard, même différence qu'entre la subjectivité relative et l'objectivité absolue, dans le monde des idées. Le type du bon moral est un et ne fait que se répéter; l'opinion varie, elle approuve ou condamne tour à tour les objets tels qu'ils sont.
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1. Pensées. FaibUue de V homme ; incertitude de set connaisiancet fiaturellet. Le texte de Pascal suit ainsi : • Et rieo ne oous dépite davantage que de foir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction beaucoup plus pleine et entière que la raison •
C'est dans le monde moral que cette distinction est, en effet, le plus marquée Les insensés ou les maniaques se repaissent de leurs chimères sans s'apercevoir des réalités qui sont sous leurs yeux, sans pouvoir ou vouloir y donner attention. De même on peut vivre au milieu des prestiges de Topinion et s'en enivrer, la conscience morale peut être étouffée ou absorbée dans le tumulte des passions ou des opinions ; mais il faut bien se garder de croire que l'homme éprouve ainsi une satisfaction, une sécurité ou un bonheur du même genre que celui qu'il trouverait en lui-même, en s'atlachant à la réalité du devoir, du juste, du bon moral, ou dans la conscience de la perfection à laquelle il tendrait. On ne se sent pas malade et on a néanmoins un sentiment pénible de l'existence, quand le corps n'est pas disposé et que la perfection organique n*est pas remplie. De même, on peut être content par les biens T imaginaires, et le fond de l'âme n'est pas tranquille, parce / qu'on est hors de la perfection morale : il ne saurait y avoir l de paix et de bien réel que dans l'ordre ou dans l'accord et / l'harmonie de toutes nos facultés.
12 juillet. Je prémédite iiîon départ pour le Périgord. Il me semble que je vais chercher le repos ; et je porte en moi l'agi talion et le trouble physique^ intellectuel et moral. Si j'avais \ le véritable calme intérieur, je n'irais pas le demander à la solitude; il serait indépendant des lieux, des situations; au sein du tumulte des afiaires, j'aurais cette sérénité, cette împerturl)abilité qui constitue l'homme vraiment moral. J'ai attendu, Jusqu'ici, un état moral meilleur de tout ce qui ne dépend pas de moi, c'est-à-dire du changement des dispositions organiques, des situations locales, etc. Ai-je jamais essayé tout de bon l'empire de la volonté, ou le recours à Dieu, l'abandon à sa toute-puissance?
Je pense souvent spéculativement aux misères des choses
humaines et à l'importance qae les hommes y attachent si faussement : par exemple 11 m'est bien évident que le seul bQn gouvernement est celui sous lequel l'homme trouve le plus de moyens de perfectionner sa nature intellectuelle et morale, et de remplir le mieux sa destination sur la terre. Or, sûrement, ce n'est pas celui où chacun est occupé sans cesse à défendre ^
ce qu'il croit être ses droits ; où les hommes sont tous portés à ^
s'observer comme des rivaux, plutôt qu'à s'aimer et s'entr'ai- —
der en frères ; où chaque individu est dominé par l'orgueil ou JO
la vanité de paraître, et cherche son bonheur dans Topinion, «. ,
dans la part d'influence qu'il exerce sur ses pareils. Rien n'est ^4t
plus funeste au repos public, comme au bonheur individuel ïïéi
que cette préoccupation universelle de droits, d'intérêts, d'af- — •
faires de gouvernement.
Cette seconde nature, comme l'appelle Pascal *, qui est Topi-
nion, la fantaisie, est bien vraiment toute différente de la jbsl
première et véritable nature. Si l'opinion dispose de tout, c'est ^^i dans le relatif ; elle ne dispose de rien, ne décide rien dans ^s l'absolu; elle ne fait pas plus la justice, la vérité et le bon- — .heur qu'elle ne fait la beauté. Qu'importe en effet qu'on puisse passer pour beau, pour jeune avec du fard et des cheveux ou des dents postiches ? la véritable personne a cinquante ans ; ^ ; elle n'a ni dents, ni cheveux, ni teint ; ce n'est pas à elle, « ^> mais à son masque qu'on applique ces qualifîcatioos qu'elle a .J^a la sottise de vouloir s'approprier. De même, qu'importe qu'on dise que je suis heureux, bon^ vertueux, si j'ai en moi la cou* science ou le sentiment du contraire ? c'est d'un être imaginaire qu'on parle et non pas de moi.
Lorsque nous passons d'un état plus ou moins fôcheux à un état meilleur, nous sentons que nous étions misérables, alors, sans connaître notre misère, et en vérité nous n'en avions
1. Pensées. Faibletn de l'homme, incertitude de $es connaissances naturelles.
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pas nne conscience distincte ; mais était-il moins vrai que nous étions misérables? La philosophie du relatif a tout fiiUBsé, tout sophistiqué ; il s'agirait de rétablir la vérité absolue dans ses droits.
22 juillet. Je suis arrivé au Murât, où j'ai trouvé la famille réunie. Le sentiment heureux attaché à cette réunion n'a pas été aussi vif qu'il Tétait autrefois. C'est l'élat et les dispositions propres de notre sensibilité plus que les circonstances extérieures qui décident de notre bonheur ou de notre malheur.
Au Murât, 22 juillet. L'état le plus heureux actuellement pour moi ne consiste pas, comme l^utrefois, à sentir trés-vivement l'existence, mais à ne pas désirer d'être autrement que je ne suis, ou dans une autre situation. Je ne suis bien nulle part, parce que je porte eo moi ou dans mon organisation une source d'affliction, de trouble ou de mal-étre permanent. Mais lorsque je suis hors de mon élément, loin des relations de £amille, entraîné par un mouvement de monde et d'affaires qui me contrarie, me pousse en sens inverse de mes dispositions et dç mon instinct de repos, je suis mal avec le désir d'être ailleurs : dans la solitude et la famille. £t lorsque je suis dans la solitude et la famille, si je ne suis pas bien, si j'éprouve encore de la langueur, du malaise, je ne désire pas «fétre ailleurs, et
je me dis que je serais encore plus mai dans le monde.
Grateloup, 29 juillet. J'arrive chez moi ; j'y goûte tout le sentiment de la propriété. Les changements opérés depuis mon départ intéressent vivement ma curiosité et m'appellent tout entier au dehors. J'examine chaque objet avec une attention pleine d'attrait; tout m'intéresse, le moindre arbuste, la plante qui échappe à d'autres yeux appelle mes regards; c'est à moi, c'est une partie de moi-même ; l'impression nouvelle me fait revivre dans le passé et me rattache au présent.
C'est ici, dans ce lieu où tout est comme uae de mes créations, que je puis couler encore quelques jours sereins, hors du tourbillon des affaires, menant une vie simple, tranquille, studieuse, qui se terminera doucement par le sommeil, lorsque mon heure sera d'aller dormir et reposer mes os près de ceux de la mère de mes enfants. En attendant, mon reste d'existence s'avive par la présence de tant d'objets qui m'intéressent, de mes bois, de mes prés, de mes vignes ; je vis plus qu'ailleurs, hors du mouvement et des impressions qui faisaient autrefois ma vie.
Du 13 au 23 aoïit. J'ai peu travaillé d'esprit, je n'ai rien fait de suite. Après ma longue lettre à M. Stapfer sur la causalité ^ j'ai pris pour sujet de travail la critique du dernier ouvrage philosophique de M. de Bonald sur rorigine des langues ^. Je m'en occupe mollement et à bâtons rompus, comme je fais de tout, me laissant distraire par les moindres choses.
24 août. Ce que Malebranche dit du système intellectuel, Fénelon le dit du système moral affectif. Suivant le premier, nous voyons tout en Dieu ; suivant le second, nous ainious, nous sentons, ou nous devons tout aimer, tout sentir en Dieu seul, pour lui et par lui.
Fénelon dépeint parfaitement un état que je connais trop bien par ma propre expérience : < Lorsque Dieu et tous ses t dons se retirent de Fàme, l'âme éprouve un état d'angoisse « et une espèce de désespoir : on ne peut plus se supporter ; • tout se tourne en dégoût ; on ne sait plus où l'on en est ; le « cœur est flétri et presque éteint ; il ne saurait plus rien
1. Ce 80Dt les réponses mentionnées plus liaut sous la date du
Il juillet.
2. Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissancêM morales. 2 vol. in-8*. Paris 18 18.
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aimer ; on est comme un malade qui sent sa défaillance, faute de nourriture, et qui a en horreur les aliments les plus exquis. Tout nous surmonte ; vous ne savez plus ce que vous voulez ; vous avez des amitiés, des aversions, des plaisirs et des peines comme un enfant, dont vous ne sauriez dire la raison et qui s'évanouissent comme un songe, dans le moment que vous en parlez. Ce que vous dites de votre dispotion, vous parait toujours un mensonge, parce qu*il cesse d*étre vrai au moment où vous commencez à le dire. « Combien de fois j'ai éprouvé cela à l'instant même où je voulais me rendre compte à moi-même d'une certaine situation donoée, et la peindre dans ce journal ! * Rien ne subsiste en vous, vous
■ ne pouvez répondre de rien, ni vous promettre rien, ni
• même vous dépeindre. On ne saurait croire combien cette « circonstance puérile rapetisse une âme sage, ferme et hau-
■ taine de sa vertu. Le cœur est comme un arbre desséché
• jusqu'à la racine ; mais attendez que Thiver soit passé et
< que Dieu ait fiait mourir tout ce qui doit mourir, alors le
< printemps ranime tout. »
Hélas ! j'ai souvent espéré que cet état de langueur et de mort serait remplacé par un autre meilleur ; j'ai pensé que dans cette succession d'états plus ou moins pénibles, des modes indépendants de ma volonté, quelque puissance invisible, peut-être l'âme de l'épouse céleste que j'ai perdue, influait sur mes dispositions et pouvait les changer en bien. Mais ces changemeots sont si prompts, la mobilité de tout mon être est si grande, que je ne puis m'empêchcr de croire que la cause des variations dans mes états affectifs est inhérente à mon être physique ; il faut que cet être meure tout entier pour que l'hiver passe et que le printemps renaisse.
25 août. Jour de fête pour la France '. Je suis seul.