La Saint- Louis
Qui utuntur hoe mtmdo sint tanquam non utantur» Prœterit enim fgura hujus mundi. Volo aiUem vos sine soUicUudine esse *.
Il faut que notre âme reste toujours en possession d'ellemême, et que rien ne la possède. Il faut user de tout, faveurs» ' fortune, dignités, talents, qualités personnelles, avec la retenue d'un cœur qui se réserve pour un plus digne objet, et d'un esprit sage qui sait que tous ces biens sont passagers : Prceterii figura hujus mundi. Il faut faire son devoir avant tout, vouloir le règne de la justice universelle ou de la raison, qui est celui de Dieu même ; et lorsqu'on fait tout pour conformer ses sentiments et ses actions à cette règle suprême, jouir avec retenue (tanquam non utantur) de l'estime et de la considération qu'une vie aussi pure peut nous attirer, sans s'étonner ni s'affliger de TindiDérence, de l'oubli ou du mépris même des hommes. Car, si l'estime des autres était notre premier besoin et le but de nos actions, nous serions tourmentés, alors même que nous aurions la conscience d'avoir bi^ fait ; et le bien et le mal perdraient leur critérium interne; la règle du devoir serait incertaine, la vertu ne trouverait plus en elle-même sa récompense assurée.
Qu'on se complaise dans les avantages de l'esprit, de la sagesse ou dans ceux du corps, de la beauté, n'est-ce pas toujours se complaire en soi, n'est-ce pas orgueil et vanité ? Le but de nos actions, comme l'objet de notre complaisance, doit être extérieur à nous, indépendant de nous-mêmes. Que justice se fasse, que tout suive l'ordre de la sagesse, de la raison éternelle ; voilà ce que nous devons vouloir, aux dépens de tout notre être physique et moral. Là seulement il n'y a pas de vanité.
1 1^ épltre de saint Paul aux ^CorinUi., chap. vu, v. 3et32.
Prenez garâe quand tous vous sentez élevé par votre sagesse, votre raison individuelle, au-dessus de tout ce que les hommes estiment et recherchent avec tant d'ardeur, prenez garde de ne pas vous enivrer du plaisir que donne le témoignage intérieur de cette supériorité. Si vous êtes comme vous devez être, y a-t-il de quoi vous enorgueillir? A quoi lient-il que vous ne soyez autrement ? Qu'avez-vous que vous ne l'ayez reçu ? Le stoïcien s'applaudit d'une victoire sur ses passions, qu'il n'attribue qu'à sa force ; le chrétien ne croit pas que ce soit lui-même qui ait vaincu, mais la grâce quMl a été libre seulement de désirer.
26 août. J'ai eu une pensée vive sur la dépendance où nous sommes pour notre état moral et intellectuel de ces liens du corps» ou des dispositions spontanées de nos organes, par suite des affections, images et passions qui s'y lient immédiatement. La tranquillité, le calme, la sérénité d*âme qu'on éprouve sous l'empire de certaines idées religieuses et morales, nous laissent toujours dans l'incertitude de savoir si ces sentiments ou ces états de l'âme ne sont pas le résultat immédiat des dispositions organiques, du lieu d'être la suite des idées de l'esprit. Ces i dées elles-mêmes pourraient bien n'êjre adoptées par l'espiStl
lent en lui, que par l'espèce. de ijmpathie.
qu'elles ont avec^Jelles dispositions affectives, ou avec le ca- ''"l5cl&e moral qui n'en est que le reflet. La volonté n'a qu'un empire très-limité sur la suite de nos idées, sur la qualité et le choix de celles qui nous occupent, et qui s'attachent à nous plutôt que nous ne nous attachons volontairement à elles. Les secours extérieurs paraissent bien nécessaires à l'homme pour persister dans un certain état moral ou intellectuel donné, malgré toutes les variations organiques ou sensitives. Les hommes religieux éprouvent les mouvements de la grâce, comme provenant d'une force surnaturelle qu'ils ne se donnent
pas, mais qui agit sur eux, d'autant plus efficacement qu'ils (ont abnégation plus complète d'eux-mêmes ou de leur force propre, en n'employant leur activité qu'à se mettre dans uu état d'abandon d'eux-mêmes et de confiance absolue en Dieu, pour attendre les inspirations de la grâce, les recevoir et s'y laisser aller. Mais il est encore permis à ceux qui cherchent à
tout expliquer par des causes naturelles, de demander si la mysticité n'a pas ses illusions, si, lorsque une âme dé vole se perd dans la contemplation des miséricordes divines, qu'elle est en extase sous le^ inspirations d'en haut, ou calme et parfaitement tranquille dans son abandon â la volonté de Dieu, cet état de béatitude ne tient pas encore plus ou moins à un état de la sensibilité affective, tel que si les dispositions organiques venaient à changer, tout ce- calme intérieur, cette béatitude céleste s'évanouiraient, et ne laisseraient dans Pâme que trouble et confusion.
Rien n'est plus difficile à distinguer complètement, môme avec toute notre expérience, que les choses ou les modifications qui dépendent de nous, directement ou indirectement^ et celles qui n'en dépendent pas. Mais nous savons au moins, cerHisimâ scientid, que nous sommes libres dans nos actions, et, jusqu'à un certain point, dans nos sentiments, en tant qu'ils dépendent de nos actions. Il n'est pas très-assuré que certains sentiments, ou manières d'être, qui nous rendent heureux, naîtront de telles actions qui dépendent de nous, de tel plan de conduite que nous sommes libres de suivre ou de ne pas suivre ; mais il est au moins certain que nous n'obtiendrons pas cette manière d'être désirable, si nous n'agissons pas pour y parvenir. « Dieu s'éloigne, dit Fénelon, parce qu'on s'éloigne » de lui. L'âme s'endurcit ; elle n'est plus en paix, mais » elle ne cherche point la vraie paix ; au contraire elle > s'en éloigne de plus en plus, la cherchant où elle n'est » pas (c'est-à-dire au dehors). » Ne suis-je pas dominé par ceise
illusion ? J'aime la paix ioténeore et je ne la cherche pas, ou je la cherche où elle n'est pas : je m'en éloigne de plus en plus, en m'embarrassant de mille affaires, en m'embrouillant dans des idées que je poursuis et qui me fuient, en aspirant encore à des succès impossibles.
2 septembre. • Dieu nous fait mourir à nous-mêmes, * comme dit Fénelon, « tantôt par le dégoût du monde, de ses affaires et de sa vie agitée, tantôt par la solitude et par la privation de tout ce que le monde peut donner. Or, le plus grand bien qui puisse nous arriver, c'est de mourir à nous-mêmes pour ne plus vjvre qu'en Dieu, c'est-à-dire dans la sagesse, la ▼ertu et le mépris de tout ce que le monde estime et recherche, dans l'exemption des passions et des vices. •
La manière la plus pénible de mourir à soi-même, c'est de mourir à tout ce qui est le plus intime, à ces facultés dont l'exercice peut nous consoler de tout, lorsque nous nous rendons le témoignage intérieur de leur activité, de leur force et de leur bon emploi. Se sentir mourir par ce en quoi réside la vie intellectuelle et morale, sentir qu'on n'a plus de pensée forte, élevée, qu'on est dominé par une multitude de petites idées basses et frivoles, par des penchants et des goûts tout personnels, enfin n'avoir plus de personnalité réfléchie que ce qu'il en faut pour reconnaître la dégradation successive de ces facultés par lesquelles on s'estimait, on était content de soi, et qui, chaque jour nous abandonnent : c'est bien là, certainement, la manière de mourir à soi-même la plus pénible. Mais celui qui s'est accoutumé, dès longtemps, à se remettre tout entier dans les mains de Dieu supportera cette perte comme toutes les autres. Ces facultés dont il s'enorgueillissait, n'étaient pas plus lui que sa figure, qui est devenue méconnaissable, et les menibres de son corps dont il a perdu l'usage, puisqu'il reste lui qui juge les changements et les pertes, en tant qu'il
reste la même personne qui se .rend témoignage qu'elle meurt à tout ce qui n'est pas elle. Il se console, en Dieu, de tout ; et, quand la personne n'est plus, il n'est plus besoin de consolation.
Graielou'p^ 8 septembre. J'ai éprouvé quelques moments vides dans celte journée, toute inoccupée ; mais en tout elle a été bonne, et bien heureusement terminée par l'arrivée de mes filles avec M. et M"« Gérard. J'ai été hors de moi-môme, et tout à fait transporté de joie pendant la soirée. Cet état d'exaltation est devenu comme hétérogène à ma nature ; j'en ai souffert physiquement pendant toute la nuit.
9 septembre. Pluie. — Je reviens, le matin, à mes tiabitudes, et je cherche laborieusement à trouver la trace de mes idées. Je prévois un état de distraction de huit jours ; mais je dois me livrer à un sentiment naturel. Il faut savoir supporter les plaisirs comme les peines que Dieu flous envoie.
10 at/ il septembre. Il n*y a rien de bon hors de la sagesse et de la science ; et sans ordre, sans unité dans la vie, il n'y a pas de sagesse ni de science : je parle de la science qui éclaire et vivifie Tâme, convenablement disposée par la méditation, et non de celle qui enfle, qui vient ou se montre avec l'appareil de mots laborieusement arrangés ; car celle-là empêche, préoccupe, détruit toute liberté et nuit à notre véritable perfectionnement. L'unité de dessein dans toute la variété des affections, des passions, des sentiments et des idées d'une vie sujette à mille vicissitudes, est la chose la plus désirable, mais la plus difficile à obtenir malgré tous nos efTorls les plus soutenus. Je suis différent de moi-môme, et je me trouve, à mesure que j'avance vers le terme de la vie, toujours plus éloigné du terme de la perfection. Pendant que j'étais jeune, je con-
DE MAINK DE BIKAN. 1818. 261
fondais le seDtimenl de la force et le plaisir immédiat qui résulte de la vie. avec le coatentement intérieur de lacooscieoce, qui s'attache aux bonnes actions et aux bonnes pensées, au bon emploi des facultés. Mais comme la perfection physique diffère entièrement de la perfection intellectuelle et morale (quoiqu'il y ait entre elles certains rapports harmoniques), lorsqu'on n'a pas recherché celle-ci pour elle-même, le physique, en se dégradant, nous livre au sentiment de toutes nos ioiperfections, sans compensation ni dédommagement. De là* le trouble et les anxiétés du vieil âge.
12 d \b septembre. Je passe tous ces jours en famille, constamment occupé de mes chères filles ou de mes hôtes, ne donnant que peu de temps à mes affaires de cabinet, et distrait, hors de moi dans les courts moments que je veux employer. Je n'ai fait, dans ces huit jours, que lire quelques brochures et écrire laborieusement une longue lettre à M. Laine.
Le 13, dimanche, nous avons été en famille à la messe à Bergerac, et visiter la parenté. Je suis heureux et fier de présenter mes filles que je trouve charmantes ; et hoc quoque vafdtas. Mais ce qui n'est pas vanité, c'est la santé, ce sont les excellentes qualités d'àme de ces chères enfants. L'ainée est douce, bonne comme sa mère, timide et sans aucune confiance en elle-même ; elle est appelée à suivre les habitudes et la route ordinaire de la vie. La cadette a une sensibilité délicate, susceptible d'exaltation, des idées fines et profondes, un tact supérieur à son âge, une âme élevée, pour qui les bornes de la situation commune ne suffisent pas. Je crains que son bouheur4ie soit difficile. Je voudrais fortifier et éclairer sa raison, faire le contre-poids. Je me propose défaire pour elle un choix de lectures, d'occupations, et de soigner, de loin, le moral. C'est une plante rare à cultiver, à développer, à préserver du souffle des aquilons. Je n'oublierai pas une conversation que
j'ai eue avec cette aimable Adine. Ëile me parlait de sa vie habituelle qu'elle comparait à la mort, à uae sorte de mécanisme où Tâme n'entre pour rien ; elle disait qu'elle ne goûtait la vie que près de moi, dans ma retraite où son unique désir serait de pouvoir rester toujours. Cette âme expansive s'est développée tout entière et la mienne répondait. Je n'ai jamais éprouvé une émotion plus profonde' et plus vive.
16 septembre. Jour de deuil : séparation de mes enfants qui sont reparties avec leur tante pour Périgueux. J'ai accompagné le char qui les emportait, galopant tristement avec mon fils ; puis j'ai suivi la voiture des yeux, le cœur serré et le3 yeux humides.
19 septembre. « L*&me qui parvient à s'élever à Dieu et à > s'en nourrir n'est plus à elle, mais à celui qu'elle aime plus » qu'elle-même. Elle cherche, elle trouve, elle voit partout son » Dieu ". »
Dans le point de vue psychologique, ou sous le rapport de la connaissance, l'âme tire tout d'elle-même, ou du moi^ par la réflexion ; mais dans le point de vue moral, ou sous le rapport de la perfection â atteindre» du bonheur à obtenir, ou du but de la vie à espérer, l'âme tire tout ou reçoit tout du dehors ; non de ce dehors du monde, des sensations, mais du dehors supérieur d'un monde purement intellectuel, dont Dieu est le centre ;. car l'âme ne trouve en elle qu'imperfection, bassesse, misères, vices, légèreté. Comment donc l'idée ou le sentiment qu'elle a du parfait, du grand, du beau, de l'éternel, pourrait-il naître de son propre fonds ? Il faut reconnaître que les vérités morales et religieuses, qui ont le bien pour objet, et la perfection pour fin, ont une autre source que les vérités
1 Imitation de Jésut- Chritt
DE MAINE DE BIHAN. 1818. 2o3
psychologiques, limitées à rhomme sensible, intelligent et libre, ou dépendent d'autre^ facultés» comme Ta très-bien reconnu Kant.
21 septembre. L'âge où je suis arrivé, depuis un an, est une époque de la vie bien critique. Parvenu aux deux tiers de ma carrière, je vois déjà approcher « les grandes ombres qui vont ra*envelopper. » J'ai perdu, en grande partie, la force, la stabilité, Ténergie ; je n'ai plus d'imagination ni de passions, je n'ai plus, en moi, ce pressentiment de durée et de vie qui porte à entreprendre. Je ne trouve pas de compensation dans une plus grande sagesse ; je suis travaillé par une mobilité singulière, que l'âge semble accroître ; je suis toujours pressé, agité, voulant foire plusieurs choses à la fois, m'imposant à moi-même des tâches et des travaux de composition que je suis forcé dHnlerrompre, que je ne continue qu'avec un grand effort, dans la peine, le découragement et l'afiEliction d'esprit Pourquoi ne pas rester tranquille, se reposer en Dieu, ou s'abandonner à sa destinée ?
On est tourmenté iûtérieurement, par le sentiment même d'une vie qui s'affaiblit, s'échappe et tend en vain à se retenir sur le précipice, et on attribue à des cause? extérieures les effets de rage critique; on se croit ou on se dit malade ; on se soigne : vaines précautions I La maladie qu'on porte en soi est incurable ; il faut s'y résigner et attendre patiemment la fin, la mort qui est le seul remède. Je vois pourtant des vieillards gais et sereins. Sans doute quMls n'ont plus le sentiment de ce contraste entre les affections de l'âge de force d'où l'on sort, et celui de faiblesse et d'abattement où l'on entre.
La religion se présente, à la fin de la vie, comme la grande, l'unique source de consolation et de force morale; mais si le sentiment religieux (qui diffère des idées religieuses et ne peut être remplacé par elles) n'a pas été auparavant un besoin
de rame, ou n'est pas toujours resté dans son fonds, quoiqu'il ait pu être distrait par les passions, il est difficile qu'il yleoDe adoucir et embellir la fin de notre carrière. « L'homme sage « et bien instruit des choses spirituelles demeure ferme au <K milieu de tous les changements qui naissent de Torganisa- « tion ou du mouvement de la vie physique ; il ne prend « point garde à ce qu'il sent en lui-même, ni de quel côté « souffle le vent de rinstabilité, mais tourne toutes les vues •< de son esprit à Texcellentc fin vers laquelle tout doit « tendre *. •
Du 2? au 28 septembre. Je suis testé seul à Grateloup^ loin de toute agitation du monde, mais portant toujours en moi un principe d'agitation ; luttant sans cesse pour travailler contre de mauvaises dispositions. Je fais et refais un mémoire que je me propose de publier, sur le dernier ouvrage de M. deBonald, mémoire qui m'occupe depuis plus de deux mois et deoii, tandis que je croyais, en commençant, ne faire qu'un article de peu de jours de travail. Mais je trouve à rattacher là beaucoup d'idées, et autant vaudrait ce cadre qu'un autre s'il était bien rempli *.
Mon genre de travail de composition n'est plus ce qu'il était autrefois, suivi et calme, chaque phrase ayant une certaine forme plus ou moins harmonique. Aujourd'hui, mon travail est brisé, haché, pénible, et toujours précipité. Si je parviens à faire une phrase, ce n'est qu'en effaçant plusieurs fois^, et jamais la proposition la plus simple ne se trouve à la fois pré-