Fénelon, Méditationx
vous approuve, Tautre voos condamne; Tane est bienveillante, l'autre juge avec sévérité et critique tout ce que vous pouvez faire et dire ; Tune vous conseille de suivre telle direction, l'autre vous en détourne, et on ne sait à laquelle entendre, obéir. Ainsi se passe la vie. Ce ne sont pas seulement les hommes et les choses du dehors qui nous contrarient ; mais l'homme extérieur contrarie Vhomme intérieur, et, du fond de Thomme intérieur lui-même, ressortent deux forces opposées qui agitent la pensée, l'entraînent en divers sens et Tempéchent de s'arrêter à quelque point fixe. Quel sera le terme de ces contradictions? Où est le repos ? Je vois maintenant qu'il est inutile de chercher à l'atteindre par les efforts de la volonté. C'est une vraie misère de vivre sur la terre 1 « Plus l'bomme veut vivre selon l'esprit, plus il est frappé des « contradictions de sa nature. Tant que nous portons ce corps « fragile nous ne pouvons vivre sans péché, sans ennui et • sans douleur ^ >
En lisant le Traité de la vieillesse de Cicéron, je vois combien la morale philosophique est inférieure à la morale reli- ^euse. Les consolations de Cicéron sur les inconvénients de la vieillesse, se rapportent tontes à l'homme et à la vanité. Le vieillard conservera encore de la force d'esprit, il aura la vertu, exercera Tinfluence propre à son âge... Mais s'il est privé de tous ces avantages? s'il est misérable, malade, souf- Trant, sans appui ni au dedans ni au dehors ? toute la philosophie de Cicéron ne lui offrira pas la moindre ressource tandis que la religion lui ouvre tous ses trésors, de quelque manière même qu*ilait vécu, quels que soient ses remorJs.
I«' novembre. Arrivé à Paris à 7 heures du soir J'ai eu 1 . Imitation de Jésus -Christ.
quelques moments de trouble en arrivant. Cependant je me sens plus disposé au calme et à conserver mon aplomb au milieu des agitations qui m'attendent ici. J'ai besoin de me pré* munir contre toutes les causes de trouble extérieures et intérieures. Je prie Dieu qu'il me donne cette paix que le monde ne peut donner, et que l'homme trouve si difficilement en lui par ses propres forces.
Pourquoi tant m*agiter pour faire de l'effet dans un monde qui ne songe point à moi ? Pourquoi m'inquiéter et m'embar» rasser de tant d'affaires sur lesquelles je ne puis rien ? Pour* quoi vouloir attirer l'attention des puissants et m'affliger d'être compté pour rien sur ce grand théâtre? Est-ce que je suis appelé à y figurer ? Est-ce que toutes mes dispositions ne m'en éloignent pas ? Est-ce que je puis valoir quelque chose hors de la vie intérieure ? et pourquoi ne ferais-je pas tous mes efforts pour m'y maintenir, malgré les obstacles qui m'en éloignent à Paris ?
2 novembre. J'ai conservé ces bonnes dispositions, jusqu'à ce que je sois sorti. Après midi j'ai été avec M. Loyson chez le ministre de l'intérieur ; j'ai commencé à sortir de moi-même. J'ai fait plusieurs visites aux grands fonctionnaires, en comiiiençant par ceux qui ont le plus de rapports avec moi ; je les ai trouvés montés à mon ton ; je me sais excité, enivré tonte la journée de ces conversations. Me voilà redevenu excentrique.
3 «M novembre. J'ai fait mon entrée au comité de rinlérieur cl je cours pour des affaires et des visites, des miisères auxquelles j'attache une importance excessive. Je sens que je m'échappe à moi-même, que l'homme intérieur se dissipe et s'évanouit, et que je redeviens comme auparavant, tout à fait, extérieur, c'est-à-dire désordonné, sans réflexion, sans rien d'intellectuel ni de moral.
Ge changement ou cette traosformation rapide de rhommr intérieur en extérieur se rapporte à plusieurs causes. En passant de ma solitude champêtre au monde des affaires, il faut que la sensibilité de la vie animale s'élève à un ton proportionné à la multitude des impressions et des images qui viennent m'assaillir. II y a d'abord une résistance vitale à ce changement d'état ou de ton; et de là résulte le trouble des premiers moments, le malaise, la rupture de tout équilibre, le dérangement même de toutes les fonctioas. Quand je suis monté organiquement au ton du monde extérieur, je perds la faculté de réfléchir, d'assister à ce qui se fait en moi, sans avoir guère plus de tact ou de facilité pour me rendre présent par l'attention aux choses du dehors. Les impressions confuses que le surcroit d'activité organique fait naître et propage sont les premières causes du trouble de l'esprit. Mais pourquoi accuser le corps quand l'âme demeure, par sa Tante, incertaine et flottante ? « A quoi me sert à présent mon âme? Voilà ce « qu'il faut se demander à toute heure et à tout moment. « Quelle âme ai-je présentement? Est-ce celle d'un homme « ou celle d'un enfant, d'une femmelette, d'un animal *?»
Je reste par mes habitudes ou mes dispositions naturelles homme intérieur, sans pouvoir néanmoins en exercer les fiacultés actives ; d'où il suit que je ne suis rien au dedans ni au dehors. Je suis, par ma nature, doué de l'aperception interne, et j'ai, pour ce qui se fait au dedans de moi, ce tact rapide qu'ont les autres hommes pour les objets extérieurs. Mais lorsque mon aperception se trouve enveloppée et absorbée par les impressions confuses du dehors ou du dedans, je me trouve dégradé au dessous de la condition de l'homme le plus vulgaire, et la conscience que j'ai de ma nullité est la source d'une inquiétude, d'une humiliation continuelle, dont je ne