‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 43 sur 85 · Marc-Âurèle · texte numérisé non relu

Marc-Âurèle

me relève que par moments, et par le sentiment religieux, quand il vient à mon secours. Aussi suis-je entièrement déplacé maintenant dans le monde extérieur ; la vie solitaire qui me met en présence de moi-même et de ce monde intérieur, où je suis appelé par toutes les dispositions démon être physique et moral, est la seule vie qui me convienne.

Que me fait ce monde? D*où vient qu'il a le pouvoir de me modifier, de me mettre hors de moi, tellement que je ne suis plus la même personne morale ; que je perds toute présence ou liberté d'esprit, absorbé par les impressions confuses qu'excite dans toute mon organisation la vue ou l'approche de ce monde ? D'où vient que je suis si gai, si serein, si rassuré et confiant quand je reçois des .marques sensibles d'égards et de bienveillance; et si troublé, décontenancé, si timide et humble quand le monde me traite avec froideur ou indifférence ? Qu'est-ce que le monde peut me donner de valeur réelle, et que ne me fait-il pas perdre, en m'Otant la paix de l'âme, la liberté d'esprit, le conscivm et le compos? Reston seul à Pans, comme à Grateloup, ou formons-nous un petit cercle qui remplace la famille. Mais Pair pur, les promenades champêtres, le bien-être, la sécurité qu'on éprouve quand tout concourt à soutenir notre existence et que rien ne la trouble ou la menace» qu'est-ce qui peut me tenir, ici, lieu de ces biens ? Tâchons d'aller les retrouver le plus tôt possible et de nous y tenir.

20 novembre. Pourquoi ne vivrais-je pas à Paris, comme dans une solitude, quand rien ne me commande de sortir? Pourquoi cherché-je les distractions, qui sont sous ma main, tandis que je n'en sens pas le besoin à la campagne, que je crains au contraire d'être distrait, que je ne désire rien tant que de passer des journées solitaires et tranquilles, occupé dans le cabinet ?

niisiES

Oh I misère que celte vie de Paris où je perds toat ce que je vaux !

Du !•' au 10 décembre. État de l'âme assez tranquille; force et sérénité habituelles. — J'ai employé ce temps, partie eu distractions, et partie à la composition d'un morceau de philosophie mystique sur les deux révéloHonSy adressé à M. Stapfer. sur celte question : « Les anciens philosophes ont-ils reconnu la nécessité d'une révélation divine? • Le 8, j'ai lu ce morceau à ma petite société philosophique, MM. Ampère, Cousin, Loyson, etc., etc. ; le 10 je l'ai envoyé à M. Stapfer ^

13 décembre. Le secours de Dieu nous est nécessaire dans les choses mêmes qui sont, ou paraissent être en notre pouvoir. Je me trouve dénué de toutes mes facultés, précisément |)arce que j'ai trop compté sur moi-même, et que je n'ai pas pris l'habitude de me confier dans un secours et un appui supérieur, de le demander par la prière afin de me fortifier.

18 décembre. L'homme s'offre auxautreset à lui-mémeyComme dans une perspective qui a plusieurs plans reculés les uns derrière les autres. J'en distingue trois bien particulièrement. Le premier fait saillie au dehors : je ne suis rien pour moi en moi-même ; je songe à paraître aux yeux des autres, je suis en eux et rien que par eux. Dans la seconde perspective, je me sépare du monde extérieur pour le juger, mais j'y tiens comme à l'objet ou au terme de toutes les opérations de mon esprit. Dans la troisième, je perds tout à fait de vue le monde extérieur et moi-même ; et le monde invisible. Dieu, est l'objet ou

1. Ce petit écrit est devenu plas tard U note des Nouvelles eonsidérations sur les rapport du physique et du moral de l'homme. Voir les ŒùVres phUotophiques de Maine de Biran, tome IV, page t47.

le bat de ma pensée. Le moi est entre ces deux termes. Ainsi les extrêmes se touchent ; la nullité d'eiïorts ou Fabsence de toute activité emporte la nullité de conscience ou de mot, et le plus haut degré d'activité intellectuelle emporte l'absorption de la personne en Dieu ou l'abnégation totale du mot qui se perd de vue lui-même ^

28 décembre. L'âme peut trouver en elle-même, ou dans la pensée de Dieu, de l'infini, des moyens de force, d'élévation et de paix qui restent les mêmes quand la machine s'affaisse et que tout l'organisme tend au découragement, à la tristesse, à l'ennui. Voilà où il faut tendre au lieu de se livrer, comme je l'ai fait jusqu'ici, aux impressions instinctives qui font toute ma Tie, même intérieure. Je me livrais à l'attrait de ceo impressions, j'étais heureux par elles seules ; d'autres ont succédé ; il faut chercher la force ailleurs. Dans mes meilleures dispositions, j'ai été jusqu'ici seul avec moi-même. « Pauvre consçil où Dieu n'est pas 1 » dit Fénelon. La présence de Dieu opère toujours la sortie de nous-mêmes, et c'est ce qu'il nous faut, Goomient concilier cela avec ma doctrine psychologique du mot ?

t. Cette pensée manifeste déjà irès^lairement le point de vue nouveau qui, mûri par la réflexion, devait, cinq ans plus tard, conduire Tauteur à remanier complètement le manuscrit de VEuai sur les fondements de la Psychologie, pour en faire les Nouveaux Essais W Anthropologie.

2 janvier. Tout ce que noire volonté ne fait pas, font ce gne nous apercevons dans nos niées, ou sentons en nous-mêmes comme indépendant de notre action présente ou passée, et de tous nos pouvoirs, nous pouvons bien Taltribuer à Dieu. Mais, réciproquement, ce que nous apercevons ou sentons comme le produit actuel ou virtuel de notre force propre ne saurait être attribué à Dieu, cause créatrice suprême, en qualité de cause efficiente. A cet égard, la métaphysique doit se fonder sur la paychoiogie. Qu'on dise que Dieu seul produit en nous son idée, à laquelle notre esprit fini ne saurait s*élever par ses propres forces, que la grâce produit aussi, en nous, les bons mouvements affectifs qui remplissent le cœur de son amour; mais qu'on ne dise pas que c'est Dieu qui effectue les actes de liberté que nous nous approprions, que nous sentons comme des produits de notre effort voulu. Il y a, à ce sujet, une grande confusion d'idées parmi les métaphysiciens, précisément parce quMls n'ont pas senti le besoin de fonder la philosophie sur les faits d'expérience intérieure.

\Z janvier. Penser, c'est se distinguer soi de tout ce qui ne

Test pas, et de son corps propre. Les hommes à imagination^ dont Pesprit est toujours porté au dehors, ne pensentpas. Ceux dont l'âme reste toujours mêlée avec le corps, sans exercer aucun eflfort, aucune activité pour se dégager, ne sont pas des êtres pensants, ni des ôlres moraux. L'exercice de la pensée est. en même temps, un exercice de moralité. Se mettre au dessus de la nature ou de l'organisme, au dessus des passions, des affections qui appartiennent à la machine, est une condition essentielle pour faire son métier d'homme. A le prendre sous ce rapport, Tintelligence et la moralité sont indivisibles ; l'être le plus intelligent serait aussi le plus vertueux. Mais on fait entrer dans Pintelligence ou la pensée beaucoup de choses T|ui n'en sont pas.

17 janvier. Ramener toute sa vie à Vunité. P» n'y a qu'une idée universelle, centrale, but de toutes les actions extérieures, qui puisse rendre ime cette vie si multiple, si confuse : Dieu la vertu, le souverain bien, le devoir.

3 février. En rentrant chez moi, hier au soir, j'ai lu un petit livret intitulé : le Bonheur du peuple, destiné à l'instruction des dernières classes. Quelles illusions, quels préjugés funestes dans les hommes influents d'aujourd'hui, qui se persuadent qu'ils rendront le peuple plup heureux par l'esprit, par l'instruction, en cherchant à exciter ses passions haineuses, contre les personnes élevées, en lui apprenant à mépriser les ancêtres comme ignorants, en développant ainsi, dans les basses classes de la société, l'ospritde rivalité, de cupidité, d'ambition, sans chercher pour elles aucun contre-poids, aucune compensation dans les sentiments religieux et moraux, dans les espérances d'une autre vie !

8 février. Un hiver passé à Paris, daiis les affaires el le

moDde, est comme ud temps d'ivresse prolongée ; on n'est plus soi ni à soi ; on perd son moi, sa pensée de derrière ; on se passionne pour des misères, on ne voit pas plus loin que le présent, on n'a pas une pensée nouvelle, profonde, sérieuse ; on vit sur son acquit qu'on emploie ou qu'on dépense tant bien que mal, c'est ce qu'on appelle vivre. Je trouve qu'on use sa vie plutôt qu'on n'use de la vie sagement, et en vue d'un avenir meilleur ou plus élevé.

9 février, « Le mouvement propre de la nature, abandonnée à elle-même, la porte au mal et vers les choses de la terre. Cette portion de force, de vie spirituelle, n'est que conune une étincelle cachée sous la cendre, enveloppée d'épaisses ténèbres. La raison naturelle conserve encore le discernement du bien et du mal, et fait la distinction du vrai et du faux, quoiqu'elle soit dans l'impuissance d'accomplir par elle-même ce qu'elle approuve, et qu'elle ne jouisse plus, ni de la pleine lumière de vérité, ni de la première pureté de ses affections *. »

Les stoïciens reconnaissent bien l'opposition essentielle des deux principes, mais ils croient que la force sui juris du vouloir peut toujours surmonter les affections et les mouvements de la nature passionnée, Les chrétiens pensent, au contraire, que cette nature corrorppue en elle-même, l'emporte constamment sur le principe spirituel, si le secours supérieur de la grâce ne nous aide à la surmonter. Dans les deux doctrines, l'opposition des deux principes spirituel et charnel est démontrée par tous les faits d'observation intérieure. Tout ce qui part du premier principe est bon, juste, vrai : si nous pouvions assurer toujours sa prédominance, ne juger, nevouloir jamais qu'avec lui ou par lui, nous serions aussi parfaits que

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