Imitaiion de Jésus-Chift
de correspondre à la grâce? n'est-ce pas encore une grâce particolière? mais œmment l'obtenir ?
Jtfîn. Ce mois s'est passé sans que j'aie songé à mon journal. J'ai été absorbé par une grande composition sur la philosopbie de Leibnitz, entreprise à l'instigation de M. Stapfer pour la Biographie historique de M. Michaud ^ J*ai négligé toutes les affaires pour me livrer à ce travail que j'ai terminé le 30 du mois, après de fréquentes alternatives de langueur et de découragement, d'activité et de confiance.
Je n'ai plus le calme d'esprit que j'avais autrefois. Quand j'étais plus jeune, je me montais en travaillant, j'avais un temps de verve et de chaleur où les idées se développaient avec une faicilité extrême. Maintenant je me mets au travail avec uu certain nombre d'idées que je crois tenir, et qui m'échappent au moment de la rédaction , je suis embarrassé de retrouver les idées, et les mots ensuite n'arrivent pas. Je construis laborieusement une phrase, sans voir sa liaison avec celle qui doit suivre, et, en avançant, je suis conduit à effacer ce qui m'a donné le plus de peine à rédiger, faute de liaison avec le reste. Je m'embarrasse, je m'effraie de mes propres idées; j'aborde les principales avec timidité et par des détours, jnmais avec fermeté. Le caractère qui me domine au dehors me fait aussi la loi dans mes compositions. De même que lorsque je veux parler devant quelques personnes assemblées, pour peu qu'il y ait d'apprêt, de forme à suivre, je sens mon cœur battre et ma tête se troubler; de même, seul avec mes idées, quand il s'agit d'adopter une rédaction définitive,
t. Ce travail forme la partie philosophique de Tarticle Letbntlidans la Biographie universelle. La narration de la vie de^Leibnitz est due à M. Stapfer, ei l'appréciation de ses travaux mathématiques à M. fiioL Le travail de M. de Biran a été réimprimé dans l'éditioD de ses œuvres donnée par M. Cousin.
OU de mettre au dehoi-s ce qui est au dedans, je suis dans on état de crainte et de suspension, qui nuit singulièrement à la liaison et à Tarrangement des idées. La chose est plus sensible quand je dicle ce que j'ai déjà écrit : chaque expression m'arrête et me donne des scrupules; je n'ai aucune confiance dans tout ce qui sort de moi, je n'en suis jamais content, je suis toujours tenté de courir après, pour le retenir et substituer autre chose qui 'ne vaut pas mieux. C'est un vrai tourment, une anxiété singulière que je me donne pour le moindre écrit littéraire, philosophique ou politique que j'entreprends. Si j'étais sage, je renoncerais à écrire pour conserver la santé, le repos intérieur, la liberté d'esprit qui sont les seuls biens.
Cependant il y a des compensations. Si je me tourmente aux heures de travail, quand j'ai en tête une composition de quelque étendue, je sens aussi plus d'énergie, plus d'aplomb au dedans de moi, plus de sérénité dans ma journée, quand j'ai travaillé avec un succès réel ou apparent, mais dont j'ai ridée. Si je me livre au mouvement extérieur des affaires ou de la société, j'éprouve un vide qui me tourmente davantage et surtout une incertitude de chaque instant dans les choix de l'objet ou de l'occupation propre à me fixer. Voilà ce que j'éprouve en terminant mon article Leibnitz, le premier juillet.
5 août. Je suis arrivé à quatre heures au Hurat, J'ai été heureux d'embrasser mes chères enfants. Le 6, journée calme et douce, promenade le soir, causeries. Mes filles embellissent et charment ma vie ; je suis heureux d'avoir des enfants bien nés.
Eaux-Bannes, 29 août. Où trouver quelque chose qui reste le même soit au dedans, soit au dehors de nous ? kn dedans le temps emporte, dans son cours rapide, toutes nos affections
les plus douces ; les sentiments et les idées qui nous offraient le plus d'intérêt et qui animaient notre vie intellectuelle et morale, sVfTacent et disparaissent. Les objets changent aussi pendant que nous changeons, et fussent-ils toujours les mêmes, nous cesserions bientôt de trouver en eux ce qui peut remplir notre âme et nous assurer une constante satisfaction. Quel sera donc le point d'appui, flxe de notre existence ? où rattacher la pensée pour qu'elle puisse se retrouver, se fortifier, se complaire ou s'approuver dans quelque chose que ce soit? La religion donne seule une réponse ; la philosophie ne le peut pas. « S'élever au dessus des choses présentes et porter ses regards vers les éternelles ; ne voir que de l'œil gauche tous les biens qui passent, et fixer l'œil droit sur ceux du
ciel Les occupations extérieures tirent souvent l'âme au
dehors, mais quand on n'y fait que s'y prêter pour suivre la Tolonté de Dieu, qui nous y applique, alors on n'y est point dissipé, et, dans la variété des emplois, on ne fait qu'une
chose, qui est de chercher à contenter Dieu On a toujours
la paix ^ •
Saint-Sauveur, 22 septembre. Je suis bien plus porté à déchoir qu'à faire des progrès. Je ne suis jamais dans le même état, mais je change à tous les instants. « Toutes nos dispositions sont passagères et mélangées ; celles qu'on cherche à expliquer deviennent fausses ou sont autres, avant que l'explication soit achevée ; il en survient une autre, toute différente, qui tombe aussi dans une apparence de fausseté. Dieu seul peut me secourir, sans le ministère des hommes, et m'affermir de telle sorte que je ne change plus, et que, tourné vers lui seul, j'y trouve mon repos *. >
Tout ce qui peut nous arriver de favorable vient de Dieu, et