‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 48 sur 85 · I . Imitation de Jétut Christ · texte numérisé non relu

I . Imitation de Jétut Christ

Thomme; mais s'ils ne remontent pas pius haut, ils ne le voient encore que par un de ses côtés inférieurs. Pour le mieux entendre, il faut remonter plus haut. II fout que le moi se considère lui- môme comme étant par rapport à Dieu (ou à la force suprême dont il dépend quant à l'origine et au fond de son être) ce qu'il est, lui, par rapport au corps ou au mouvement du corps qu'il commence par sa force propre. Lorsque l'homme se considère ainsi par rapport à Dieu, il apprend à rapportera cette source de tout bien tout ce qu'il sent en lui-môme de bon, d'a^çréable, de conforme à Tordre, enfin toutes ces dispositions heureuses et ces bons mouvements^ ces élans de l'âme vers la vérité que l'homme ne fait pas, et dont il sait bien qu'il D'est pas la cause efficiente, comme il est cause des mouvements volontaires de son corps, ou des opérations actives de son esprit.

Mais ici se présente la plus grande et la plus difficile question de la philosophie : Qu'est ce que l'homrre peut par luimôme ou par la seule force propre do son âme, et qu'est-ce qu'il ne peut pas absolument par son effort propre^ bien qu'il puisse l'obtenir en le demandant à celui qui peut tout, en s'y préparant par des actes qui dépendent de lui ? Tous les philosophes, môme les chrétiens, me^ semblent ici être en défaut. •Tous donnent trop ou trop peu à la volonté ou à l'activité de l'homme, f^es docteurs en théologie qui prêchent l'abnégation absolue du moi, semblent aller quelquefois jusqu'à détruire la liberté de l'homme, à lui ôter tout mérite propre pour le placer, comme un être passif, sous la main d'un Dieu qui le remue d'une manière mystérieuse et, ce semble, arbitraire. Mais si nous obtenons certaines grâces pour des choses que nous ne pouvons nous donner, c'est que nous les avons méri» tées par un bon emploi de Tactivité qui est eu nous. Au surplus, il vaut bien mieux pour l'homme qui se place sous la main de Dieu, qu'il s'exagère sa faiblesse -que s'il avait une

idée trop élevée de sa force propre, à la manière des stoïciens. Combien se montrent supérieure à l'humanité ces orateurs sacrés, ces tiommes si bien et si profondément savants, qui, s'ils conçoivent une grande vérité, ou parviennent à Texprimer de cette manière qui pénètre' et entraîne les âmes de ceux qui les entendent ou les lisent, n'attribuent ces succès qu'à TËsprit- Saint qui les inspire et en rapportent toute la gloire à Dieu seul, au lieu de se glorifier eux-mêmes ! Ce n'est que pour ces grands hommes que tout n'est pas vanité. Que nos doctrinaires doivent, en comparaison, nous sembler petits dans leur orgueil!

Nous employons les actes qui sont en nous, et dépendent de notre volonté, pour exciter des sentiments qui n'en dépendent pas immédiatemenf; et ces sentiments excités donnent à leur tour aux actes volontaires ou intellectuels une énergie et une constance qu'ils n'auraient pas en eux-mêmes. C'est cette action et réaction perpétuelles de l'actif et du passif de notre être qui explique certains effets mixtes de l'intelligence et de la sensibilité, qui semblent quelquefois avoir un caractère surnaturel. En pensant, par exemple, volontairement et souvent à la cause suprême de qui nous dépendons, en la priant et implorant son secours, cette action même de prier excite dans l'âme divers sentiments de désir, d'admiration, d'attendrissement, qui peuvent tantôt exalter les facultés de rintelligence, tantôt produire ces états extatiques, où dos facultés d'un autre ordre semblent se développer, en élevant l'âme jusqu'à cet éiat que Platon et son école ont signalé, sans doute d'après l'expérience du sens intime. Laudant cognitionem stffpra intellectum et ita^fiocv ut veré hanc divinam divulgant : ipswn aiunt imum animœ^ non adhuc hoc intellectuale excitantem et hoc coaptantem uni, etc. V» Dira-t-on que ce sont des rêves? mais il

1 Proclus. De ProviderUia et Fato, ËdiiioQ Cousin, tome I, pag^e ^l .

s'agit de savoir si ce db sont pas des états très-positifs, auxquels certaines âmes s'élèvent, soit par elles-mêmes, soit par une grâce surnaturelle. Pourquoi ceux qui veulent n'accorder de réalité qu'aux sensations, nieraient-ils cette réalité de sensations sublimes que l'âme concourt à se donner, ou qu'elle reçoit des causes qui, tout inconnues qu on les dise, ne sont pas plus inconnues ni mystérieuses que celles que nous appelons objets extérieurs ?

La difficulté de la question qui consiste à savoir bien ce qui dépend de nous, et ce qui n'en dépend pas, serait moins considérable, ou moins insoluble, si, partant de la personnalité préconstituée et d'un état donné de l'âme ou du moi, on voulait savoir seulement ce que telle âme disposée de telle manière peut ou ne peut pas, en restant dans les limites de sa libre activité. Mais ce qui errète, et ce qui rend la question générale insoluble, c'est ce fond tout passif de notre être mixte, dont le moi ne peut jamais se séparer, quoi qu'il fasse, et qui se trouve disposé d'une certaine manière variable, se mont,e se détend, s'altère, sans que la volonté puisse rien pour le changer, du moins, immédiatement. Par exemple, je ne puis empêcher que le sommeil ou la défaillance, ou diverses altérations soit progressives, soit instantanées, ne viennent absorber le mot et changer toutes mes dispositions intellectuelles. S'opposer tant qu'on peut, par des moyens indirects, à l'invasion de ce fond passif, et se résigner à la volonté de la cause suprême, dans tout ce qui ne dépend pas de nous : voilà tout. La vie intellectuelle et active n'est en notre pouvoir que sous la condition de la vie physique, qui ne dépend pas de nous, et il faut se résigner d'avance à la mort du moi, l'animal étant vivant, comme à la mort de l'animal qui, si elle n'entraîne pas celle du moi, doit au moins changer le mode actuel de son existence. Je reconnais, par mon expé-

rience, que je ne puis rien sur ce fond passif de mon être et que je passe rapidement par une suite d'étals de bien ou malêtre physique et moral, sans pouvoir rempôctier. Il faut être préparé à tout, se contenir dans les bons états et ne pas trop s'en réjouir intérieurement, car ils passeront bien vile; se résigner et ne pas se désespérer dans les mauvais ; il y en a tant eu auparavant qui ont passé.

Le point de vue de Dieu ji'esl pas celui de Thoinme. Tous ces avantages de l'esprit et du corps, par lesquels nous nous Taisons valoir, et par lesquels .aussi les hommes nous apprécient et nous estiment, ne sont rien aux yeux de Dieu. Pour rintelligence suprême, Thomme le plus spiritud, le plus savant n'est qu'une pauvre créature faible, misérable, qui diffère infiniment peu de celle qui est la plus ignorante. Le bon ou le mauvais emploi de l'activité que Dieu nous a donnée fait toute la différence ; l'estime de Dieu ne peut pas être mesurée par celle de l'homme.

Grateloup, 8 octobre. Cunctis diebuSj'qmbtis nunc milita^ expecto donec i)eniat immutatio mea *. J'attends, j'espère au«isi mon changement tous les jours de ce combat qui remplit ma vie. Je sens que pour être lel que j'aspire à être, pour user convenablement de mes facultés, il faudi-ait certaines conditions organiques, ou extérieures et supérieures à ma volonté, plus favorables que celles auxquelles je suis soumis, et j'avance dans la vie, toujours luttant, faisant des efforts pénibles et presque toujours superflus, dans cette attente et cet espoir d'un changement ou d'un état meilleur qui ne vient pas. Ne perait-il pas plus sage de renoncer à l'espoir et à l'attente d'un progrès impossible? de cesser un combat fatigant et si inutile, et d'attendre le grand changement qui ne peut manquer d'ar-

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