Fénelon
même de se livrer aux affections les plus pures. Voyez les consolations de la philosophie stoïcienne et comparez-les avec celles de la religion !
• Les devoirs qui ne plaisent que parce qu'ils consolent, ne < plaisent pas longtemps. Lu vertu qui n*est que dans le goût t ne peut se soutenir, parce qu'elle ne tient qu'à nous-mêmes *.» On ne peut rien dire de mieux, de plus directement opposé à la doctrine des sensations, à la morale fondée sur le besoin et l'intérêt ; et je trouve là une preuve sensible de la concordance des systèmes spéculatifs avec la morale pratique. Ceux qui pensent que tout, dans l'homme, se fonde sur des sentimeiits de plaisir où de peine, doivent croire aussi que l'homme ne tient jamais qu'à lui-même; le devoir est alors un mot vide de sens comme l'absolu. Tout change avec les lieux, les temps, les dispositions sensitives. La vraie science morale, théorique et pratique, repose sur Tabsoluet le présuppose. Il faut pour être vertueux que l'homme tienne à quelque chose qui n'est pas lui, qui est plus que lui, qui le soutienne quand il chancelle, qui reste quand il passe.
Les consolations et les maximes de la philosophie stoïcienne peuvent être bonnes pour les forts, pour ceux qui sont en possession des grandes qualités de l'âme et du carac^re, qui ont la conscience de leur diprnité. Mais quel secours peut-elle donner aux pauvres d'esprit, aux faibles pécheurs, aux infirmes, à ceux qui se sentent livrés à toutes lés faiblesses de rârae et d'un corps malade, qui ont perdu ou n*ont jamais eu l'estime d'eux-mêmes? C'est ici que le christianisme triomphe en donnant à l'homme le plus misérable un appui extérieur, qui ne saurait lui manquer quaiîd il s'y fie, en le faisant s'ap-
i. Massilion. Sermm sur la Prière^
plaudir intérieuremeDl de ce qu'il sent ne pouvoir rien par lui-même, en lui montrant dans chacune de ses infirmités, de ses misères spirituelles et corporelles, autant d*OGcasions de mérite. « Notre cœur blessé dans sa partie la plus intime, dans « ses attaches les plus douces, les plus honnêtes, les plus in- • nocentes, sent bien qu'il ne peut plus se tenir à lui-même « et s'échappe de lui pour aller à Dieu ^ »
28 octobre. En ressassant dans mes courses quelques idées de Van Helmont, dont je me suis occupé les jours précédents, je trouve la matière d'un ouvrage à faire sur ht philosophie, suivant un plan tout neuf et des idées différentes de celles que j^ai eues jusqu'ici et bien plus étendues; ce qui me donne sujet de me féliciter de n'avoir encore mis au jour rien de définitif. La distinction de l'homme intérieur et de Tbomme extérieur est capitale : ce sera le fondement de toutes mes recherches ultérieures. Il s'agit de faire nettement le partage, ce qui n'a été fait encore par aucun philosophe, même par ceux qui paraissent avoir poussé le plus loin la méditation. Je m'aiderai de Van Helmont, qui, malgré plusieurs écarts d'imagination, donne ouverture à des points de vue sur l'humanité d'une élévation et d'une profondeur admirables.
Les modernes ne se sont attachés qu'à l'homme extérieur depuis ceux qui ne voient partout que sensations jusqu'à ceux qui font descendre du ciel les idées avec les langues. L'homme intérieur ne peut se manifester ainsi au dehors ; tout ce qui est en image, discours ou raisonnement le dénature, ou altère ses formes propres, loin de les reproduire. C'est là le plus grand obstacle que la philosophie puisse rencontrer ; et cet obstacle est peut être invincible par la nature même des choses. Si tout l'homme était réduit à la vie sensilive, animale ou organique
t. Féoeion.
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tes physiologistes ou matéÉkIisles, tels que Gabauis, pourraient passer pour avoir établi uae scieace vraie de Phomme. Si tout rhomme était dans la sensation et la réflexion, comme Tentendaient Locke et Condillac, ou dans la définition d'animal raisonnable qui parie, discourt, argumente, tire des couclosions de certains principes, la loseique serait ia philosophie première et toute la philosophie. Il serait vrai en ce cas que nous aurions fait en ce genre des progrès réels, et nous devrions même espérer d'atteindre la perfection. Mais pour peu qu'on approfondisse le snjet^et môme en se bornant aux faits de sens intime consultés dans le silence et avec bonne foi, on s^assure qu'il y a en arrière et au-dessous de cet homme extérieur qui sent, imagine, discourt, raisonn'e. tire les conséquences des prémisses, agit hors de lui pour satisfaire ses passions ou ses appétits naturels, vaque aux divers emplois de la société, tend sans cesse à capter les suffrages ou l'opinion de ses semblables, à prendre les formes les plus capables de leur en imposer ou de les séduire, et s'occupe sans cesse à paraître sans se soucier de ce quMI est au fond; qu'il y a. dis-je, en arrière de cet homme extérieur, tel que le considère et en discourt la philosophie logique, morale et physiologique, un homme intérieur qui est un sujet à part, accessible à sa propre aperception ou intuition, qui porte en lui sa lumière propre, laquelle s'obscurcit, loin de s'aviver, par les rayons venus du dehors. Dans ce point de vue. combien il est faux dédire que Thomméest une intelligence servie par des organes puisque, trop souvent, ces organes nuisent à l'intelligence et l'obscurcissent.
L'homme intérieur est ineffable dans son essence, et combien de degrés de profondeur, que de points de vue de l'homme intérieur qui n'ont pas même encore été entrevus, mais pourront l'être ultérieurement, car un point de vue conduit à l'autre! Un homme méditatif, qui avance jusqu'à un certain point dans cette intuition interne, donne à d'uutres es moyons d'aller
encore plus avant. Si les écrits des philosophes spéculatifs ne font pas naître la Jumiére, ils la tirent des autres esprits bien disposés, comme Tétincelle est tirée du caillou. Nous avons là la première et vraie cause de ce qu'on appelle les divergenc(*8 ou oppositions des systèmes de philosophie. Les ignorants seuls prennent pour des oppositions les simples différences de points de vue, qui s'attachent, tantôt à l'homme extérieur, tantôt à rintérieur, et qui baisissent celui-ci sous des ûces diverses ou dans des degrés divers d'intériorité.
Paris^ 8 novembre. Je me suis levé aujourd'hui reposé et assez dispos de corps, mais dans une assez grande hésitation d'esprit. Je cherche mon appui je sens de plus en plus qu'il ne peut être en moi : il est dans le sentiment religieux ou dans l'idée de Dieu que j'ai trop négligée, dont je me tiens toujours trop éloigné. < Faites-vous taire, dit Fénelon, pour laisser parler et agir en vous l'esprit de Dieu. > Si je me £siis taire moi-même, c'est-à dire mon esprit, ma pensée active, j'entends encore le bruit confus des passions ou des affections internes, l^ présence de Dieu s'annonce par un état interne de calme et d'élévation quil ne dépend pas de moi de me donner, ni de conserver, mais qui pourrait devenir plus habituel par un certain régime intellectuel et moral auquel il serait temps de me soumettre, par l'oraison du silence ou la méditation.
11 noii>embre. Je m'éloigne de plus en plus du repos, de ce repos qu'on ne saurait trouver dans le monde ni dans les afibires, mais qui tient uniquement au contentement intérieur de soi-même, à une suite d'occupations réglées, au témoignage qu'on se rend d'avoir rempli ses devoirs envers Dieu et envers les hommes. Hors de là, tout n'est que vaine agitation, affliction d'esprit, trouble, craintes perpétuelles. Je cours sans cesse,
depuis moD arrivée, et je suis toujours en crainte d'omettre quelque chose de ce qui se'présento à faire. Pourquoi ae pas me tenir éloi^é, à l'écart de tout ce bruit ? Pourquoi ne me ferais-je pas une solitude? Il y a toujours moyen de se Caire cette solitude profonde au dedans de soi et d'avoir, même au milieu des affaires et de tout le tumulte du monde, comme un lieu secret où aucun bruit ne pénètre, où la voix de la conscience, celle de Dieu même prédomine sur tontes celles du dehors; mais c'est là l'emploi le plus difficile de notre liberté.
9 décembre. Je me suis cru et me crois encore souvent détaché du monde extérieur, dans certains cas de dégoûts et de mauvaise santé; ou bien encore, quand quelque travail dVsprit me préoccupe et que je m'y suis attaché au point de fair ot de craindre toute distraction. Mais, dès que je suis lancé dans le tourbillon et que j'y ai roulé pendant quelque temps, toutes les anciennes habitudes et les petitesses de l'attachement mondain reviennent; et j'agis» je sens comme un homme exclusivement attaché à ce monde, sans en voir un autre plus élevé. C'est qu'il y a en moi, /tous la môme enveloppe, deux êtres qui jouent leur rôle chacun à part. L'instinct et les habi tudes entraînent Tun dans la plupart des actions du dehors ; la raison, la réflexion, le sentiment du vrai bien sont présents à l'autre dans la vue spéculative intérieure. Pour être attaché, il faut le concours des deux êtres ou des deux parties de l'homme; je ne suis donc pas vraiment attaché au monde, que je juge et apprécie, mais je n'y tiens pas moins dans la pratique, commesi j'en étais encore dupe, comme si je n'aimais que lui.
La philosophie stoïcienne peut apprendre la résignation à tous les maux extérieurs ouù tous les accidents de lu vie hu-
maioe^ qui soDt dans Tordre général du destin ou de la Providence, et par là nécessaires. Résignation, patience et tranquillité d'âme, c'est là le plus haut degré où Tâme puisse arriver par le seul secours de la philosophie; maisatm«r la souffrance, s'en réjouir comme d'un moyen qui conduit à la plus heureuse fin, s'attacher volontairement à la croix, à l'exemple du Sauveur des hommes : c'est ce que peut seul enseigner et pratiquer le philosophe chrétien. « On n'est pas maître de sentir, mais on l'est de consentir moyennant la grâce de Dieu *. ■
28 décembre. L'esprit consiste dans la faculté de produire des pensées brillantes aux yeux du monde; c'est une vanité presque aussi misérable que celle d'une femme qui se complaît dans sa beauté. Les succès de l'esprit passent néanmoins pour les plus importants, même aux yeux des plus sages ; les plus sages ne se doutent pas qu'ils sont en cela aussi petits que les femmelettes dont ils ont pitié.
Un esprit supérieur, un génie vif et animé, convertit en sa propre substance tout ce qu'il reçoit du dehors, ci plus il s'alimente ainsi, plus il est vif, comme un feu allumé qui transibrme tout en lui. Au contraire, les esprits bas et communs sont transformés dans les choses, et la quantité d'impressions, d'idées reçues, les absorbe, comme un petit feu est étouffé par une trop grande quantité de matières combustibles.